Leçon d’éthique ou… d’éristique ? Djawad Rostom Touati.

Puis-je gronder mon téléphone ? - La Pause Philo
Gorgias – grande figure du sophisme.

   Depuis la publication de l’ouvrage d’Ahmed Bensaada, « Qui sont ces ténors autoproclamés du Hirak algérien ? », les milieux néocolonisés ne savent plus par quel bout prendre cette calamité qui leur est tombée sur la tête : théorie du complot, larbin du pouvoir, les deux à la fois ? Quelle étiquette pourrait le mieux discréditer l’auteur ? Enfin, trouvaille qui se veut un plus peu sérieuse, il s’agit de déplorer le manque d’éthique du docteur Bensaada, en ce qu’il aurait dû, d’après ses contempteurs, donner la parole aux personnes mises en cause dans son livre. Ce qu’une radio, soucieuse de l’éthique, a fini par faire, avec un résultat… des plus comiques(1).

Examinons tout cela point par point.

La théorie du complot :

   J’ai déjà, dans un court texte, montré que la NED écrit sur son site, accessible à tout le monde, qu’elle est la façade civile de la CIA (2). Inutile de revenir là-dessus. Cependant, la tentative de faire passer Ahmed Bensaada pour un illuminé implique qu’il est le seul à traiter du danger des révolutions colorées et de leur tropisme impérialiste. Pourtant, nombre d’auteurs sérieux, depuis Andrew Korybrko à Pepe Escobar, en passant par Joaquine Flores et une foule d’autres, ont traité abondamment du sujet. Des documentaires ont été tournés sur ces « révolutions », dont celui, fort instructif, de Manon Loizeau : « Comment la CIA prépare les révolutions colorées(3). » On y voit, à partir de 13mn05s, des agents de l’USAID et de Freedom House assumer leur rôle d’influenceurs (pour ne pas dire de pilote) dans lesdites « révolutions ».

   D’ailleurs, ce documentaire nous donne à penser qu’il se peut que toute cette cacophonie résulte d’un malentendu : pour les néocolonisés, en effet, il est normal de s’allier aux officines US de regime change, et prêter à cette alliance un agenda délétère pour le pays, c’est sombrer dans le complotisme ! Voyez comment Guiorgui Bokeria, dit Giga, la star de la révolution des Roses (Géorgie), l’un des leaders de Kmara, le Barakat géorgien(4), et actuel vice-ministre des affaires étrangères, s’extasie sans complexe devant les compliments de Bruce Jackson ; sans complexe sauf celui, évidemment, du colonisé, lesdits compliments consistant à lui expliquer qu’on est très satisfait, à Washington, du travail qu’il a effectué. (Voir à partir de 44mn30s pour les plus pressés.) 

   Cette extase n’est pas sans rappeler l’oligarque ukrainien Porochenko tout sucre tout miel avec Joe Biden(5).

   Ainsi, dans le documentaire de Manon Loizeau, on voit que les agents américains et leurs affidés avouent sans ambages leur collusion. A moins qu’il ne s’agît de doublage des voix, ou de marionnettes de ventriloques très réalistes ? Attention à la théorie du complot…

Larbin du pouvoir :

   L’autre peau de banane jetée sous les pieds d’Ahmed Bensaada est que son travail ferait « le jeu du pouvoir ». Preuve en est la promotion faite pour son livre sur les médias étatiques. Selon cette logique, passer sur des médias publics, c’est être à la solde du pouvoir.

   Or, les mêmes personnes, pour qui s’exprimer dans les médias publics contre les stipendiés de la NED revient à « faire le jeu du pouvoir », postulent une innocence séraphique des médias non pas privés (ce qui serait déjà risible) mais d’Etats étrangers (France24, France 5), ou financés par l’étranger (Radio M, Maghreb Emergent). Aller sur France24 pour dénigrer l’ANP (Francis Ghiles, Abdou Bendjoudi), n’est-ce  pas faire le jeu de l’impérialisme ? Etendre son linge sale chez Mediapart(6), n’est-ce pas faire le jeu de la France ? Quid des jeunes sur France5 ? Nous attendons la leçon des champions de l’éthique sur ce sujet.

Donner la parole à « l’adversaire » :

   Preux chevaliers de « l’éthique journalistique », les détracteurs de M. Bensaada lui reprochent de n’avoir pas donné la parole à ses « adversaires ». L’aspect spécieux de ce reproche réside entièrement dans ce terme d’ « adversaire ».

   Or, il ne s’agit pas, en l’occurrence, d’adversaires politiques mais d’ennemis politiques ; le clivage n’est pas « droite/gauche » (comme essaye de le faire accroire Lahouari Addi), ou « laïque/intégriste » (ce n’est pas ce clivage-là qui ôte le sommeil aux compagnons de route de Rachad) mais bien celui, irréconciliable, de « patriote souverainiste/globaliste inféodé à l’impérialisme ».

    On n’écrit pas un livre qui révèle les accointances de figures médiatiques et médiatisées avec les officines du « regime change pour les intérêts US » en demandant leur avis à ces figures ; on dénonce sans ambages, preuves à l’appui, ces collusions ; libre ensuite à ces personnes de faire valoir leur droit de réponse. On n’a jamais vu ce dernier, dans un journal, s’exercer sur le même article qui l’a suscité. Evidence qu’il convient de rappeler aux sophistes.

  Ce qui nous amène aux fameuses « réponses » accordées par les Ténors mis en cause dans le livre à la radio de l’éthique.

Addi et le faux clivage droite/gauche :

   Fidèle à sa tradition comique (rappelez-vous le comptage des manifestants au mètre cube), Addi opère une diversion, éculée au moins depuis Schopenhauer(7), pour dévier le débat vers la question : « Addi a-t-il des accointances avec la droite US ? » Exit la question initiale : « Addi est-il financé par la NED ? » Comme s’il nous importait de savoir si Addi était de droite ou de gauche, et comme si ce clivage périmé avait encore le moindre sens, si tant est qu’il en ait eu pour nous un jour : Qui a accordé les pouvoirs spéciaux à Massu et ses tortionnaires en Algérie ? Qui a élaboré l’idéologie coloniale ? Qui a tué Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg ?

La fumisterie de « l’attaque en diffamation » :

   Mme Assoul s’émeut qu’Ahmed Bensaada ait remis en cause « sa probité morale », etc., et se réserve le droit de l’attaquer en justice. De nombreux Algériens n’ont pas attendu le livre de M. Bensaada pour cette remise en cause, depuis la signature du néo-Sant ‘Egidio vivement rétractée, à l’abandon en cours de route de Ali Ghediri, en passant par le rappel que « madaniya machi âskariya », chez l’une des membres du CNT mis en place par les janviéristes, prêtait au mieux à la franche rigolade. Va-t-elle poursuivre aussi ces citoyens en justice, publications Facebook à l’appui ?

   De son côté, Addi, roublard au mètre cube, projette ce procès « lorsque la justice algérienne sera libre et indépendante dans une Algérie démocratique… » Optimiste béat, il espère cette « démocratisation » dans « quelques mois ». Si c’est selon sa définition (ou plutôt celle de ses maîtres), nous ne pouvons que lui répondre : « Accroche-toi à ce fil. »

   Enfin, Bouchachi, le plus madré d’entre eux, se contente de ressortir la vieille rengaine : « Servir les intérêts du pouvoir. »

Pourquoi ce livre ?

   A la veille du déconfinement, ce livre est sorti non pas pour « faire le jeu du pouvoir », mais pour rappeler aux manifestants de bonne foi que sans programme clair et défini, leur action ne servira que de combustible aux projets incendiaires des stipendiés de la NED, leur patriotisme de paravent à la traîtrise de ces affidés, et leur pacifisme de bouclier humain aux agitateurs de la guérilla urbaine (voir l’Euromaïdan en Ukraine, entre autres). 

   Ceux qui continuent de nier la véracité de ces financements n’ont qu’à vérifier les références fournies par le docteur Bensaada, à moins que le confort de mariner dans la doxa de leur groupe social et la gêne de la dissonance cognitive leur fasse préférer la stratégie de l’autruche.

   Quant à ceux qui, renonçant à nier l’évidence, veulent faire accroire à la normalité, sinon à l’innocence de ces financements, je conclurai en rappelant ce vieil adage populaire : « C’est celui qui met la pièce dans le juke-box qui choisit la musique. »

Djawad Rostom Touati.

Alger le 10 juin 2020.

Pour le « Collectif novembre pour la souveraineté nationale, une économie autocentrée et le socialisme ».

Le Collectif novembre est un cercle d’apprentissage, d’études et de réflexions sur les questions nationales et de géostratégie. Mohamed Bouhamidi en est le secrétaire.

Notes et références !

A partir de la neuvième minute : https://soundcloud.com/radio-corona-internationale/rci26-du-06062020-eloge-de-la-transgression-et-de-la-loyaute?fbclid=IwAR1AdO9XArz1CPGwYEjtl3myb4F7wi87oeLWEkpex3Pd885fDHc5WiJI8nU

https://collectifnovembrepourlesocialisme.family.blog/2020/06/09/theorie-du-complot-ou-strategie-de-lautruche-par-djawad-rostom-touati-sur-le-livre-da-bensaada/?fbclid=IwAR3WFgtv1wqmyhULLAhVYtCMN55xw–vQKSLVNkjLJWdJf-LvYt2PnZ76mc

Kmara : Assez ! en géorgien. Voir l’ouvrage d’Ahmed Bensaada : « Arabesque$ : Enquête sur le rôle des Etats-Unis dans les révoltes arabes. » Pour un aperçu plus court : https://fr.wikipedia.org/wiki/Kmara

Voir, à partirde 21mn 30s : https://www.facebook.com/watchparty/3317991284920131/

https://www.schopenhauer.fr/oeuvres/fichier/l-art-d-avoir-toujours-raison.pdf

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1 réponse

  1. Chérif dit :

    En effet, qui paie commande.

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