« Les Sept Remparts de la citadelle » de Mohamed Maarfia. L’offensive du 20 août 1955 dans le miroir de la littérature algérienne. Par Mohamed Bouhamidi.

Skikda: rejoindre les rangs de l'ALN, unique choix pour recouvrer ...
Le 20 août 2009, je publiais, dans la Tribunedz, cette note de lecture. Je la republie dans notre blog du Collectif novembre pour ce qu'elle me semble présenter d'intérêt pour répondre aux thèses que notre guerre de libération ne fut qu'un affrontement entre un groupe de maquisards et des généraux français en mal de revanche indochinoise.A côté d'autres livres dont "Les tamiseurs de sable" de Mohamed Larbi Madaci ou "Dialogue- monologue" de Mohamed Djeghaba, mais pas seulement ce deux tires, ce roman historique de Mohamed Maarfia, acteur de cette offensive du 20 août, montre en oeuvre notre société enfanter l'ALN et notre ALN épouser les formes réelles d'existence de notre société. Ce fut cette fusion peuple-ALN à l'intérieur des formes de notre société qui est le secret de la résilience de notre lutte dans la "guerre la plus hallucinante" de l'histoire de l'humanité, selon la formule de Fanon.

« Les Sept Remparts de la citadelle » de Mohamed Maarfia. L’offensive du 20 août 1955 dans le miroir de la littérature algérienne.

Par Mohamed Bouhamidi. Publié dans La Tribune le 20 – 08 – 2009

En deux tomes, Mohamed Maarfia, ancien maquisard, nous replonge dans la naissance puis le développement de la guerre de libération dans cette région de Skikda, les montagnes du Madr essentiellement, qui ne se nommait pas encore Wilaya II. L’insurrection paysanne du 20 août 1955, qui deviendra repère et référence puis Journée du moudjahid, est dans le roman comme dans la vie réelle un moment de bascule, un moment de l’irréversible et de l’irrémédiable. Beaucoup d’historiens et beaucoup d’acteurs directs comme Ali Kafi ont parlé de cette insurrection.

Et cela pouvait suffire pour en avoir une idée. Mais Maarfia nous transmet quelque chose d’infiniment plus précieux que la vérité ou les faits historiques bien que la préparation, le déroulement et les suites de cette insurrection ne constituent qu’une partie de son roman. Et son roman reste le seul reflet esthétique de ces moments d’une importance cruciale pour notre guerre de libération. En soi, ce roman mérite lecture en général et lecture attentive pour tous ceux que passionnent l’écriture, ses procédés et ses techniques. Pour tous ceux, aussi, que passionne la mémoire de cette guerre de libération. Pour tous ceux aussi, chercheurs ou non, que passionnent l’enchevêtrement et la combinaison des facteurs économiques, sociaux, culturels et psychologiques dans la mise en branle des grands conflits historiques. En soi, donc, ce livre mérite lecture. Il le mérite encore plus au regard de ceux qui veulent utiliser cette insurrection du 20 août 1956 comme pièce à conviction pour un procès de notre guerre de libération dont les acteurs auraient aussi «agi au faciès», c’est-à-dire sur un fond raciste et avec des méthodes de massacres aveugles comme les troupes coloniales.

Le massacre comme moyen de lutte disqualifie le colonisé dans sa lutte et le renvoie dos à dos avec le colon et son armée. Marx avait déjà, au XIXe siècle, répondu aux Anglais accusant les cipayes d’atrocité, il avait souligné combien ces atrocités restaient loin de celles commises par les Anglais eux-mêmes et que les cipayes n’étaient que «les fossoyeurs» de l’ordre colonial anglais produits par cet ordre lui-même. Les faits, ramenés à leur réalité, pour cette journée du 20 août ne peuvent mettre sur le même plan douze mille morts algériens tués dans des ratonnades ou des opérations militaires, bombardements aériens compris. L’accusation est vieille. Elle est même rancie et archi-usée. Elle a visé les insurrections anti-coloniales et toutes les luttes de libération. On peut la résumer en une formule : les peuples –c’est le cas des Palestiniens aujourd’hui– doivent mener des guerres de gentlemen avec leurs armes dérisoires alors que leurs oppresseurs peuvent réprimer massivement, bombarder sans discernement, utiliser la torture (n’est-ce pas Guantanamo ?) et faire usage des armes les plus meurtrières. En somme, pour être légitimes et justes, les luttes de ces peuples analphabètes, soumis à une misère indicible, démunis des moyens les plus élémentaires hormis leur volonté de se battre, doivent se muer en peuples irréels, sortis de Cambridge, instruits des droits humains dont ils souffrent le déni, philosophant sur l’adéquation des moyens et des fins. A la réalité vécue de ces peuples, on n’oppose pas la réalité de l’exploitation inhumaine qui justifie et légitime leur combat mais des valeurs abstraites que, de toutes les façons, les colons n’auront jamais respectées et pour le respect desquelles les contempteurs n’ont jamais levé le petit doigt.

Maarfia n’est pas dans cette polémique de façon intentionnelle. Il a écrit un roman. Le lecteur est dans cette polémique. Car, tel qu’il est mené, ce livre nous met face à un peuple réel comme n’arrive pas toujours à le restituer l’écriture de l’histoire dans ses codes actuels. Même si ces codes ont connu d’importants aménagements et bénéficié des travaux d’historiens qui ont bousculé les frontières entre histoire, sociologie, économie, ils restent un corset pour la

compréhension des acteurs. L’événement ou le fait ne font pas l’acteur. Quand le roman atteint cette qualité d’écriture, celle de Maarfia, il produit un effet de connaissance. Et la force de ce roman est qu’il restitue –grâce au vécu de l’auteur aussi ?– la réalité des acteurs.

Les faits se déroulent dans la région de Skikda. Dans la plaine ou les piémonts, les colons possèdent la terre. La meilleure.

Près d’eux, des Algériens en possèdent aussi. Moins et de moins bonne qualité. Plus haut, sur les pentes montagneuses, la terre est rare et de mauvaise qualité.

La zone est une zone de contact entre colons et Algériens. La Première Guerre mondiale comme la Seconde y ont laissé des traces profondes. Le 8 Mai 1945 aussi avec le souvenir particulier des fours à chaux. Les Algériens ne voient pas tous d’un même œil les colons. Quelques-uns sont satisfaits du paternalisme du colon du coin. Il leur suffit de survivre dans un univers clos fait de travail harassant.

Le colon est le maître dans leur tête. D’autres ont fait l’expérience de la puissance française. Dans les deux grandes guerres précisément. Avions, navires de guerre, canons, discipline et organisation, intelligence des généraux et des officiers leur ont laissé un sentiment de puissance française indestructible. D’autres encore théorisent leur situation : elle est un destin voulu par Dieu ou tracé par leurs tares. D’autres encore ne veulent plus de ce système colonial. Sont-ils fous ? Oui, pour la première catégorie. D’une façon ou d’une autre, ils mettent en péril leur survie. Ils ne peuvent qu’aller à la mort et à la défaite.

Cette première année de l’insurrection n’a pas encore tranché la question et les hésitations restent nombreuses. Mais certains ont déjà choisi la France.

Caïds et autres quasi-assimilés sentent le sol trembler sous leurs pieds.

Ils formeront les premiers groupes de harka. La ligne de démarcation va se constituer à l’intérieur des familles. Le colon paternaliste qui a donné quelquefois va essayer d’acheter le père contre le fils.

A côté de l’armée et de la police, il va constituer ou tenter de constituer des noyaux parallèles pour liquider des maquisards. Il en connaît, bien sûr. Il vit dans le voisinage des «Arabes», ses «Arabes», il les connaît forcément.

Le colon agira sur les divisions profondes entre Algériens ou superficielles. Avant même que le 20 août vienne, dans le sang, tracer la ligne rouge entre patriotes et traîtres, les colons feront tout pour que cette ligne surgisse dans le même sang. L’armée française aussi. Bien peu, avant Maarfia, nous avaient donné à comprendre le rôle décisif du colonat dans la guerre civile qui allait opposer patriotes et collaborateurs. Aux crimes coloniaux innombrables par ailleurs, il faudra aussi rajouter celui-là.

Si les Algériens n’ont pas tous le même regard, les colons non plus. Personne ne pourra renvoyer à Maarfia le manichéisme colonial. La lucidité, parfois plus, a trouvé demeure chez quelques-uns. Lucidité presque inutile, déjà en marge et déjà broyée par les forces fondamentales en présence. Par l’incroyable dureté du conflit.

Du côté de la montagne, le nom des Aurès plane sur les maquisards. Les wilayas n’existent pas encore et la révolution a pour idhara : l’administration.

On appelle «père» le chef militaire et il n’existe pas encore de grades. Ce sera l’affaire de la Soummam. Les djounoud en sont encore aux premières approches. Le chef politico-militaire, vieux routier de la clandestinité et du parti, de l’O.S.

certainement aussi, doit enraciner l’idée d’indépendance dans les masses. Cela ne se passe pas toujours comme il le pense.

Les discussions entre les djounoud et les paysans ne sont pas un modèle de réunion de cellule. Le langage est celui du peuple, fait de sentences ou de proverbes, de controverses sur la valeur d’une vie –ou plutôt d’une survie– vécue dans l’indignité de la misère sans perspective d’en sortir, discussions dans lesquelles on jauge plus la détermination des personnes présentes que la force des arguments. Il leur fait, pourtant, à ces djounoud, emporter le minimum d’adhésion. Or l’idée de peuple réel n’est pas problématique seulement pour nos contempteurs. Elle l’est aussi pour les responsables de la révolution. Ils viennent avec des idées des villes, c’est-à-dire des idées politiques énoncées dans des formules politiques. Inutile. L’essentiel de tout programme politique se résumait dans le mot : «terre». La terre, voilà le programme, le but, la finalité.

Ce qui intéresse ces paysans et ces montagnards, ce sont les moyens, la détermination, la volonté de combattre sans recul. Le livre de Maarfia prend autour de ce thème une profondeur que je n’ai pas encore trouvée dans nos livres d’histoire, hormis dans les Mémoires de Mohamed Djeghaba Dialogue, monologue. Le message de la révolution, de la direction politique, dès lors qu’il sort du cercle des militants et des adhérents pour toucher les larges masses, le peuple tout entier, ne fonctionne plus de la même façon. Il a affaire à une réalité sociologique et non plus politique ou seulement politique. Cet aspect a rarement été mis en lumière que l’ALN a dû tout le temps composer avec la réalité sociale des différentes régions d’Algérie, de composer avec les villages, les clans, les tribus, mais en explosant en quelques mois d’une poignée de militants d’avant-garde en armes à une insurrection de masse, la révolution allait bouleverser toutes les données. Entre spontanéité des masses et nécessités de l’organisation et de l’orientation politique, il fallait tout le temps faire les bons compromis. De ce point de vue, le livre de Maarfia est un trésor. Quand il s’est agi de désigner le chef militaire de la zone, le chef politico-militaire n’a pas eu grand-chose à dire.

Les villages réunis avaient choisi un marginal exclu pour s’être marié hors normes sociales mais qui connaissait bien les montagnes et les hommes. Et c’est un vieillard rescapé de la résistance du siècle passé qui le consacrera «boui djnouda» «père des djounoud». La veille même du 20 août, les paysans et montagnards réunis pour l’offensive se livrent aux rites ancestraux de leurs cultures. Ce n’est pas tout à fait ce qu’attendait le responsable mais c’est ainsi que les masses font leur propre guerre. Comment l’idée de guerre et d’indépendance a pris corps dans ces masses, comment est-elle devenue une force matérielle en s’en emparant, comment cette révolution est devenue la leur et au-delà des drames que Maarfia nous rapporte quant aux divisions au sein de

la idhara ? L’auteur nous en restitue les chemins les plus intimes, les plus sinueux.

Le 20 août 1955 quand les paysans lancent leur insurrection sous la direction de l’ALN, ils vont faire beaucoup plus qu’affirmer le caractère populaire de

cette guerre naissante. Ils vont peser sur les hésitations, les incertitudes, les calculs autour de la vie ou de la survie. Le livre ne parle pas que du 20 août, bien sûr. Fresque historique et sociologique, épopée guerrière, plongée psychologique dans l’âme des acteurs, manuel de la guérilla rurale et urbaine et de l’organisation populaire, précis de logistique révolutionnaire, représentation sans complaisance des déchirures familiales et sociales, reflet de la guerre civile entre Algériens mobilisés pour l’indépendance et Algériens mobilisés pour la France, les Sept Remparts de la citadelle est aussi un livre du déchirement humain. Voilà pourquoi, en ce 20 août, je vous en recommande la lecture. Vous ne la regretterez pas.

M. B.

Les Sept Remparts de la citadelle – 2 tomes – Mohamed Maarfia – éditions ANEP – 2003 –

Extrait

Dis, dis, c’est quoi la liberté ? insista H’dallah, surpris de ne pas avoir de réponse.

Jebar ne savait pas quoi dire pour répondre à l’attente de celui qui l’interrogeait. «Qu’est-ce que la liberté ?»… Le savait-il lui-même ?

Un pays mythique ? L’eldorado sublime qu’annonçaient les prophètes dans leurs paraboles sacrées et auquel on accède en traversant une terrible fosse aux vents, un long espace d’épines et de braises ?… «Qu’est-ce que la liberté ?»… Comment expliquer au paysan fruste qui l’interpellait que, même pour lui, ce n’était encore qu’une

perception… un éblouissement passager… une projection de l’esprit.

Les chemins pour y accéder étaient abrupts, jalonnés de torrents dédiés à la souffrance, se suffisant par eux-mêmes à remplir les années à venir !

«Oh ! dis, dis, qu’est-ce que la liberté ?» reprirent d’autres voix.

Il réclama le silence et commença un discours confus et pathétique.

Le mot «liberté» aura un sens lorsque vous comprendrez que tous les êtres humains naissent égaux devant Dieu et que seuls deviennent esclaves et le restent ceux qui s’agenouillent sans combattre devant d’autres hommes. La dignité est la première marche vers la liberté.

Elle s’exprime par le rejet de la peur et l’acceptation de tous les sacrifices. Lorsque vous envisagerez de lutter pour regagner vos terres spoliées et sauver l’avenir de vos enfants, vous serez déjà des hommes libres. Le prix à payer, c’est-à-dire la souffrance et peut-être le sacrifice suprême, apparaîtra comme une marche, la plus belle, la plus haute et dès que vous l’aurez gravie, vous serez déjà des hommes libres. Ceux qui verront leurs maisons détruites, leurs familles dispersées, ne devront pas se lamenter. Le malheur est, hélas, inévitable quand il est provoqué par la volonté de changer l’ordre des choses… Mes compagnons et moi-même, en engageant la lutte contre le système oppresseur des Français et en renonçant aux biens, aux affections, aux douceurs de ce monde et à l’existence, quand notre heure sera venue, avons conquis la liberté. Cette liberté éclose et mûrie au plus profond de l’être est la plus belle de toutes. Nul ne peut l’offrir à un autre. Elle est l’affaire de chaque individu.

– Oui, acquiesça H’dallah et, après lui, les autres dirent, l’air grave, «que le djihad s’accomplisse !»

Mohamed Maarfia

 

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