A propos du désastre du néolibéralisme sur nos pays: « Le viol de l’imaginaire »d’Aminata Traoré. Par Mohamed Bouhamidi.

Par Mohamed Bouhamidi. In Horizons du 23 septembre 2020.

Le Mali revient par la porte de la grande actualité politique. Dans quel temps long de l’histoire s’inscrit-elle et quels problèmes irrésolus la travaillent ?  « Le viol des imaginaires » d’Aminata Traoré  publié en  février 2002  nous en délivre quelques clés. Le Mali, à l’époque, fut la plus grande victime de  la politique française de renvoi des émigrés dans leur pays d’origine.  Aminata rappelle d’abord que ces migrations ont pour origine les politiques économiques imposées à son pays.

Le désarmement industriel, les programmes d’ajustement structurels et leurs effets désastreux sur les tissus et les liens sociaux ont désarticulé les programmes de développement initiés à l’indépendance. Le lecteur algérien retrouvera dans cette lecture  la trame de notre propre histoire de démantèlement industriel. Ce désarmement économique est toujours accompagné d’un désarmement idéologique et culturel.  L’analyse d’Aminata Traoré met  à nu le travestissement du langage qui fait des coupes dans les budgets sociaux des « rationalisations des dépenses ». Elle dénonce et nous prévient  de cette capacité des dominants à camoufler une position idéologique en « neutralité scientifique» et démonte les mécanismes qui font d’une  norme théorique une nécessité du réel.

Ce réel, Aminata nous le restitue principalement dans le vécu des femmes, victimes premières de ces ajustements. Ainsi elle nous transmet mieux le désastre de ces politiques vécu dans sa chair par le peuple et le rôle des dirigeants africains mués, en exécutants des orientations et des conseils des anciennes puissances coloniales et des institutions financières internationales. C’est une entreprise de viol de nos imaginaires absolument nécessaire à la perpétuation de leur  domination.

Elle montre comment ces institutions financières ont imposé des critères comme le seuil minimum de pauvreté calculé le revenu en dollar, par tête et par jour. Cette monétisation des besoins les a extrait de leur contexte social, a fourvoyé les dirigeants africains, les a poussés dans l’exécution de politiques qui ont aggravé la dépendance de nos pays, dissous encore plus les liens sociaux, détruit d’avantage les économies villageoises, et endetté les états. Extraordinaire démonstration qui nous éclaire, de nouveau, sur cette vérité, que nous connaissons pourtant, que la domination et l’exploitation a d’abord besoin d’occuper nos têtes pour mieux occuper nos terres et de nous exploiter à moindre frais.

Le problème est de savoir constamment repérer dans les discours du néolibéralisme la notion « innocente », celle qui « va de soi » mais qui en réalité ne vont pas du tout de soi. Cette occupation de nos têtes n’est pas une préoccupation supplémentaire des puissances néocoloniales. Elle leur est une nécessité primordiale dans les conditions politiques actuelles de résilience de la lutte anticoloniale.

En analysant la sphère des idéologies, Aminata refuse les fausses frontières.  Elle passe de l’économie, au social, au culturel et  nous en démontre  les liens intimes. Le « travail » fait dans toutes les sphères de la vie de nos pays concourt au même but : obtenir la soumission des états par tous les moyens de pression possibles et d’abord par la conquête des esprits.  C’est fascinant de découvrir, avec elle, comment la langue et le langage sont à la base de cette domination mentale et comment ils agissent en fonction des appartenances sociales, des rangs dans la hiérarchie sociale et institutionnelle.  Plus les dirigeants, à tous les niveaux, profitent de l’écart qui se creuse entre riches et pauvres et plus ils deviennent les militants acharnés du libéralisme. En y trouvant leur compte ces nouveaux riches deviennent les plus féroces alliés des intérêts étrangers.  

Aminata montre également la destruction de  toutes les altérités par le néolibéralisme, de toutes les singularités culturelles. Elle dénonce cette uniformisation du monde par la standardisation des consommations et des produits. Les pires ennemis de la diversité, de la tolérance, de la cohabitation est le marché et le  néolibéralisme dont les effets pratiques sont l’exact opposé de ce qu’ils promettent.

M.B   

Aminata Traoré, Le viol de l’imaginaire. Paris, Actes Sud et Fayard, 2002, 206 p.

N. B : en mettant en ligne cette note de lecture j’ai apporté deux petites modifications nécessaires à une meilleure pédagogie.

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1 réponse

  1. Abdeljalil dit :

    Depuis deux mois, je lis vos articles nous éclairant sur les dessous des choses, tel que les ravages du néolibéralisme par exemple. Merci.

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