Crise sanitaire, crise économique, et … crise des idées ! Kamel Badaoui.

Par Kamel Badaoui.

La pandémie du COVID-19, et les scandales qui l’ont accompagné, en particulier dans les pays capitalistes dominants, a donné à voir un retour d’un certain vocabulaire quasiment banni de l’économie politique dominante, notamment depuis la défaite de l’URSS. Du point de vue des idéologues du capitalisme, un nouvel arôme idéologique est en effet devenu nécessaire pour sortir de la crise … sans sortir du capitalisme. C’est-à-dire  vendre le même produit périmé sous un nouvel emballage !

D’aucuns ont paru surpris, étonnés, ou … enchantés pour d’autres, par le retour de certains mots-concepts dans les discours de plusieurs dirigeants des pays capitalistes dominants sur les « solutions de sortie de crise », ainsi que de leur « experts » (assermentés par eux et leurs medias) : souveraineté et indépendance économiques, nationalisation, ré-industrialisation, relocalisation, modernisation de l’économie avec les nouvelles technologies, engagement et responsabilité de l’Etat, cohésion sociale, voire patriotisme économique et un « marché plus juste » pour les sociaux-démocrates-libéraux à la manœuvre de rescousse pour … « humaniser » le capitalisme.

Le mot-concept Mondialisation (Globalisation dans le monde anglo-saxon), star de la « novlangue », remplit une fonction idéologique stratégique. En apparence, une sémantique neutre et technique puisqu’elle n’évoque pas le capitalisme (mondialisé au moyen des guerres économiques et militaires), ni l’exploitation de classe, il est utile et efficace pour anesthésier la résistance et la contestation. Tout comme les mots « pays sous-développés » (au lieu de pays dominés), « plan d’ajustement structurel » (PAS) ou de « stabilisation » (au lieu de plan de soumission au capital financier international et d’austérité anti – populaire), « catégories défavorisées » (largement utilisé dans le système scolaire, au lieu d’exploités), ou encore, « restructuration » ou « plan social et de sauvegarde de l’emploi » (au lieu de licenciement de masse et privation d’emploi). Décidemment, la novlangue est une arme de désarmement massif de la classe ouvrière et des peuples dans la lutte contre le capitalisme.

Une première raison conjoncturelle à ce toilettage des discours :

En lien avec les agendas politiques nationaux, notamment les échéances électorales, il s’agit pour les pouvoirs dominants de contenir l’élargissement de la protestation et la contestation des politiques de gestion de la crise sanitaire, et éviter qu’elle ne se coagule et ne se traduise politiquement en dé-légitimation du capitalisme. Les medias, véritables « milices » de propagande, font feu de tout bois pour discréditer toute parole différente ou opposée à celle des pouvoirs en place : fake-news, populistes, complotistes, extrémistes, terroristes, …

Une deuxième raison factuelle et objective :

Chaque pays capitaliste défend son capital national. La concurrence est acharnée et les firmes multinationales (FMN), bien que multinationales, n’en conservent pas moins une base nationale. Ce sont leurs Etats qui ouvrent et protègent (souvent militairement) leurs zones d’action et de profit. En période de crise, comme celle de la pandémie du COVID-19, leurs Etats se mobilisent et se mettent en avant pour leur défense collective. Ils les abondent en financement public (c’est-à-dire en argent des contribuables) pour socialiser leurs pertes.

Une troisième raison, fondamentale celle-là :

Inverser la réalité en éludant et en fardant, la nature et les objectifs de la dite mondialisation.

Présentée comme une modernisation de l’économie mondiale et un moyen de « partager » sa croissance entre « pays développés » et « pays sous-développés », elle a concrètement pris la forme de délocalisations massives d’usines de production de produits manufacturés, d’externalisations ou sous-traitance de la production des pays dominants vers les pays dominés.

L’économiste John Smith (dans son livre « L’impérialisme au 21ième siècle », Editions Critiques, 2019) fait observer, statistiques de l’OIT à l’appui, que, en 2010, « les pays les moins développés », avec 541 millions de main d’œuvre employée dans l’industrie (sur un total mondial de 682 millions), concentre 80% du « travail vivant » (seul producteur de plus-value) mobilisé dans la production industrielle, devenant ainsi le centre mondial de la production industrielle. Il fait remarquer par ailleurs que cette donnée n’est pas intégralement traduite dans les statistiques internationales (produit intérieur brut (PIB) et commerce international notamment).

Les délocalisations de la production industrielle sont plus profitables aux FMN parce que, en alliance avec les dirigeants des pays dominés, elles arrivent à y imposer des bas salaires.

Ce mouvement international des capitaux s’accompagne de politiques de restriction drastique des mouvements de la force de travail des pays dominés comme l’illustrent les politiques policières des migrations. Il faut empêcher la main d’œuvre locale de « fuir » les bas salaires ! En complément de ces politiques, les « SANS PAPIERS » dans les pays dominants constituent un autre versant de la mondialisation : des bas salaires, du travail illégal (« au noir ») pour la production de biens et prestations non dé-localisables (BTP, Restauration, Tourisme, Services à la personne, …). En somme, une délocalisation sur place !

Soit-dit en passant, les FMN recherchent un profit maximum et non un profit tout court, comme le montre l’exemple des entreprises qui, bien que rentables dans leur propre pays, cherchent à délocaliser en vue d’un plus grand profit. Ceci en raison de la loi de la concurrence entre capitalistes et de la loi du développement inégal des capitalismes nationaux.

Au-delà des décalages dans le temps des calendriers politiques nationaux, tous ces pays dominés sont « poussés » à concourir pour remporter le trophée du pays le plus attractif pour les FMN et investissements directs étrangers (IDE). Les « gagnants » (en réalité les perdants du point de vue des peuples) auront ainsi réussi à mettre en valeur leurs « avantages comparatifs » selon la théorie néo-libérale. Ainsi, pour être « attractif », il faut toiletter le Code du Travail – c’est-à-dire restreindre les droits de grève, des syndicats, déplafonner la durée légale du travail et l’âge légal du travail, « dé-permaniser » les contrats de travail et faciliter les licenciements,… -, réduire les salaires notamment dans sa partie socialisée (droits de sécurité sociale et de retraite), museler et réprimer les syndicats revendicatifs, assouplir les règles d’entrée des IDE, les règles de fiscalité et de rapatriement des bénéfices des FMN, … En somme, la création d’un bon « climat des affaires » !  

Les délocalisations sont plus profitables pour les FMN, non pas tant en termes de taux de profit qu’en termes d’augmentation de la masse de profits. Parce qu’avec un taux de profit moindre sur une plus grande production, c’est-à-dire une exploitation d’une masse plus large de « travail vivant », rapporte plus qu’un taux de profit plus élevé sur une production moindre.

Exemple : sur une valeur de production donnée de 100, un taux de profit de 10% rapporte 10 ; tandis qu’un taux de profit moindre, 5%, sur une valeur de production de 1000 (possible avec les mêmes moyens de production et  l’exploitation d’une masse plus grande de » travail vivant »), rapporte 50.

C’est cet élargissement de l’exploitation à un nombre plus grand d’ouvriers dans les pays dominés, avec des bas salaires, qui permet aux FMN de modérer ou contrecarrer la baisse tendancielle inéluctable des taux de profit dans les pays dominants. L’économiste John Smith rappelle à ce propos la notion de surexploitation de la force de travail (ou « survaleur relative ») comme une 3ième forme d’augmentation de la plus value décrite par Marx dans Le Capital (outre la plus value absolue par l’allongement de la durée du travail et son intensification, et la plus value relative-plus value extra par l’augmentation de la productivité et l’innovation technologique).

Pour certains économistes marxistes, la surexploitation par la baisse des salaires au-dessous du nécessaire à la reproduction de la force de travail, évoque une forme rénovée du système d’apartheid de l’Afrique du Sud. D’autres économistes marxistes établissent un lien de continuité rénovée avec les contrats de l’ « engagisme » : pratique du servage dans les colonies françaises et britanniques après l’abolition juridique de l’esclavage. Les « engagés » sont des anciens esclaves, sortis formellement et juridiquement du statut de l’esclavage, mais toujours payés (engagés) avec des « salaires » et des tâches d’esclaves. Des descendants d’« engagés » sont d’ailleurs encore en demande de réparation.

Pour autant, si taux de profit attractif et masse de profits plus importante dans les pays dominés permettent de tempérer la crise, le taux d’exploitation dans les pays dominants ne recule pas ou n’est pas systématiquement moindre, comme l’illustre les luttes de classes autour de l’allongement de la durée du travail, de l’intensification du travail (avec les NTIC), des salaires, …

Et en Algérie ? Cette lutte des idées, notamment autour de l’idée « mise à jour ou remise en cause du capitalisme »  a une traduction locale dans le pays.

D’abord, nombre de problèmes que vit l’économie nationale prennent leur source au niveau international. Parce que pour une large part, l’économie nationale subit la division capitaliste internationale du travail. Celle-ci est imposée par les firmes multinationales (FMN) qui, sur un temps long, ont accumulé des forces phénoménales (économiques, financières, monétaires, politiques et militaires), devenant ainsi capables de structurer et d’orienter des économies nationales (en particulier celles des pays dominés), y compris par la guerre, en fonction des intérêts et objectifs des classes dominantes dans les pays dominants.

Ensuite, parce que dans notre pays où la propriété privée des moyens de production et de distribution s’est puissamment développée (depuis le début des années 80), des forces politiques, représentant la « classe des nouveaux riches », ont émergé jusqu’à imposer leur programme économique et politique : détournement-accaparement des ressources naturelles et humaines, intégration « aveugle », au marché mondial (vertébré précisément par les FMN) via l’exportation tout azimut des hydrocarbures, via la dé-protection et la « secondarisation » de la production nationale au profit de l’importation, suivisme et soumission aux idées et préconisations des officines du capitalisme (OMC, FMI, BM, OCDE, UE) comme le PAS, « Accords de Partenariat avec l’UE », adhésion à l’OMC, « Partenariat Public-Privé », … Au final, une érosion substantielle de la souveraineté nationale qui s’est accompagnée d’une polarisation sociale accentuée et, corrélativement, d’une dégradation sans précédent des conditions d’exercice des droits individuels et collectifs de la liberté d’expression et d’organisation. Le mot d’ordre « Klitou Lebled Ya Essarrakkin » (« vous avez bouffé le pays, Vous les Voleurs ») scandé au tout début du soulèvement populaire du 22 février 2019 (« Hirak »), a bien illustré et résumé la nocivité de cette orientation économique et politique. Cette orientation ne semble pas prête d’être abandonnée si l’on en juge par le maintien de la constitutionnalisation du « climat des affaires »  dans le projet de révision proposé par le pouvoir actuel. Pour les travailleurs et les couches populaires, un seul choix possible, et donc nécessaire : se rassembler, s’organiser en front de lutte pour délégitimer cette orientation capitaliste, et inscrire dans l’agenda politique national les questions de la nationalisation des secteurs stratégiques (en commençant par l’expropriation des entreprises des oligarques), de l’édification d’un secteur public puissant et efficient basée sur une planification étatique et démocratique.

Kamel Badaoui.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *