France, récupération et détournement du débat. (sur Charlie Hebdo, la liberté d’expression, l’Islam, le terrorisme). Taher Al-Mouez

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La caricature ignoble de Charlie-Hebdo sur le petit Ayman.

Par Taher Elmouez.

Au nom d’une certaine conception de la religion, un criminel a assassiné un enseignant le 16 octobre 2020. Toutes les forces politiques françaises et non françaises ont dénoncé ce crime, indépendamment des motivations de l’assassin, tué par la police. On ne connaitra donc jamais ses véritables motifs, ni l’état de ses facultés mentales. 

Les collègues de cet enseignant ont confirmé qu’il avait montré à ses élèves (13 ou 14 ans), durant plusieurs années, des caricatures publiées, à l’origine, par un journal d’extrême droite danois, reproduites par le journal français « Charlie Hebdo », y compris des caricatures pornographiques sur le prophète des musulmans. Le gouvernement a exploité très rapidement cet évènement. Il a réussi à avoir le soutien de toutes les forces de droite et les courants de la «social-démocratie», pour transformer l’intense débat au sein de la société française, sur les crises successives, sur l’augmentation du nombre de chômeurs, du nombre de pauvres, de sans-abri, et de ceux qui ont besoin d’un logement convenable, en un « débat » ou plutôt un monologue (à sens unique, c’est-à-dire sans opposition ou opinion dissidente) sur le «choc des civilisations», teinté de racisme et d’hostilité aux peuples sous domination et aux pauvres. Le gouvernement, représentant les intérêts du capital financier et des multinationales, a réussi à faire des immigrés et des pauvres, supposés «musulmans», un «ennemi intérieur» qui œuvre pour saper les fondements de l’État Français.

Il faudra donc s’activer pour instaurer la «Démocratie laïque», et combattre cet hypothétique ennemi intérieur. Ceci nécessite le rassemblement de toutes les forces (droite et gauche) au sein d’une hypothétique «unité nationale». Ce rassemblement autour du gouvernement de droite loue et soutient les politiques de classe contre les travailleurs et les pauvres, à l’intérieur du pays, et contre les peuples opprimés, bombardés par l’armée de cette France « démocratique et laïque » et dont les pays sont occupés pour servir les intérêts des entreprises transcontinentales d’origine française, en partenariat avec les armées des pays de l’OTAN, dirigées par l’impérialisme américain…

 Il existe, en France, des enseignants qui se considèrent comme antiracistes, et qui sont formatés par le pouvoir, les medias et surtout par les programmes et les directives de l’éducation nationale, qui vante « les bienfaits et les mérites de la colonisation », surtout depuis 2005. Ils obéissent à leur hiérarchie qui considère que les caricatures de « Charlie Hebdo »  font partie du matériel pédagogique, nécessaire aux enseignants.

Quant à l’enseignant assassiné, il exprime ouvertement, publiquement et devant ses élèves, depuis plusieurs années, des opinions antimusulmanes, pas seulement antireligieux. Il utilise, depuis plusieurs années, les caricatures pornographiques, antimusulmans de « Charlie Hebdo », comme outils pédagogiques, pour des élèves de 13 ou 14 ans. Il défend, publiquement, le contenu de ces caricatures, au nom de « la liberté d’expression ». Les enfants de 13 ans ne peuvent pas argumenter et présenter un autre point de vue, face à leur enseignant. Cependant, cet enseignant a exprimé ses points de vue, en profitant de sa position d’enseignant. On peut le critiquer, exprimer un point de vue opposé ou contradictoire, argumenter etc. La critique est un droit. L’usage de la violence est une agression. L’assassinat est un crime odieux. Cet enseignant a été assassiné pour avoir exprimé des idées ou des points de vue avec lesquels certains sont d’accord et d’autres ne sont pas d’accord. Son assassinat a été une occasion pour le gouvernement (qui a exprimé son mépris à l’égard des enseignants) pour détourner le débat sur les problèmes réels, vers « une union nationale » virtuelle qui lui permet d’attaquer les adversaires de sa gestion économique et sociale. Le gouvernement a transformé cet enseignant en martyr de la liberté d’expression. Or le gouvernement réprime les syndicalistes, les militants du mouvement de contestation sociale et interdit des manifestations syndicales ou citoyennes…    

On doit considérer qu’on ne peut tuer pour des dessins. On peut considérer aussi qu’il est légitime, pour les militants progressistes et antiracistes, de refuser « l’union sacrée » imposée par le gouvernement contre une partie de la population, déclarée comme « un ennemi intérieur ». Cette partie de la population, contre laquelle « l’union sacrée »  est réalisée, est victime de toutes formes de discriminations, d’oppression sociale et d’exploitation économique. 

Tout assassinat est condamnable. La mort est atroce, surtout pour les proches. Les assassinats des noirs aux E-Unis, des jeunes par les policiers, en France (souvent, mais pas seulement, d’enfants d’arabes ou de noirs), ainsi que les assassinats, dits « ciblés », commis par les occupants américains, européens ou sionistes, soulèvent beaucoup moins d’indignation.

Pourquoi ? Parce que nous ne sommes pas égaux, ni à la naissance, ni à la mort.  

On peut défendre la liberté d’expression, tout en étant opposé aux caricatures racistes de l’hebdomadaire « Charlie Hebdo ». Ce sont des caricatures reprises d’un journal danois d’extrême droite. C’est une offense préméditée, visant à blesser des personnes croyantes, en représentant leur prophète comme un animal ou en représentant une syndicaliste musulmane voilée comme un singe, ainsi que beaucoup d’autres caricatures racistes et sexistes qui méprisent les femmes immigrées, les femmes violées, les enfants abusés sexuellement, les peuples opprimés, affamés à cause des agressions impérialistes…

Ces dessins (de mauvaise qualité artistique) sont méchants, indélicats, brutaux et racistes, publiés et reproduits au nom de la démocratie et de la liberté d’expression. Ces dessins ont un caractère de classe car ils se moquent des pauvres, des gens démunis qui ne peuvent pas se défendre. 

Au nom de la liberté d’expression, on doit aussi avoir le droit de critiquer les caricatures de « Charlie Hebdo ». 

 Le deuil, le recueillement et la solidarité avec les proches (les familles) des victimes ne doit pas nous faire oublier les crimes impunis de l’appareil d’Etat, la police, l’armée, les milices et les mercenaires. Chaque assassinat d’un pauvre, d’un colonisé ou d’un opprimé mérite notre indignation. 

L’appareil d’Etat joue son rôle en essayant de détourner l’attention des citoyens. L’Etat récupère ce genre de tragédie, avec l’aide des médias. Il instrumentalise la mort d’un enseignant pour renforcer la répression. Le Président de la République Française est le premier à instrumentaliser l’assassinat d’un enseignant, pour faire oublier les problèmes réels de la majorité de la population : chômage, pauvreté, pénurie de logements etc. Moins d’une semaine, après l’assassinat, le gouvernement français décide d’offrir 16 milliards d’€ par mois aux grandes sociétés. C’est l’argent public (l’argent des citoyens) qui devrait être dépensé pour améliorer les services hospitaliers, aider les chômeurs et les pauvres… 

Le débat sur la mauvaise gestion de la crise sanitaire n’aura pas lieu. Le seul sujet imposé, dans un sens unique, sans débat contradictoire, est la pseudo « invasion islamiste » de la France. Or l’armée Française envahit beaucoup de pays et combat plusieurs peuples, de l’Afghanistan jusqu’au Mali, en passant par la Syrie, la Libye, la Somalie etc.   

Le gouvernement français a mis fin à toute tentative de discussion sérieuse sur la situation des couches les plus faibles. Il a inauguré un nouveau flot de haine qui prend pour cibles les musulmans et ceux qui sont perçus comme leurs alliés, considérés comme « des traîtres à la patrie ». Cette haine empêche toute réflexion et tout débat sérieux sur les causes de cet assassinat et comment y faire face.

L’assassinat atroce d’un enseignant est devenu une opportunité et une aubaine pour le pouvoir en France. Le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin ( militant d’extrême droite, avant de devenir ministre) a annoncé, le 19 octobre 2020, la dissolution de plusieurs associations humanitaires ou caritatives, sous prétexte que ce sont « des associations ennemies de la République » et il prétend qu’elles sont « impliquées directement dans l’assassinat » de l’enseignant. Il a annoncé aussi des opérations de police contre des dizaines de personnes qui « n’ont pas forcément un lien avec l’enquête ».  Le gouvernement prépare la loi sur le « séparatisme » qui permettra d’accroître et de légaliser les discriminations.

C’était aussi le signal de déclenchement d’une campagne de haine et de menaces de mort, contre des « musulmans » et leurs amis « traitres qui défendent la liberté religieuse pour les musulmans». Cette campagne de haine se poursuit, au nom de la défense de la « liberté d’expression ». Cette campagne de haine contre « les musulmans » (réels ou supposés) a permis « l’union nationale », en rassemblant des dirigeants de Partis Social- Démocrates, des partis de droite et d’extrême droite, dans le même camp, contre les immigrés, les pauvres et les musulmans virtuels. Ils sont d’accords aussi pour soutenir les guerres impérialistes, avec la participation de l’armée française, dans plusieurs régions du monde. D’ailleurs, l’assassin de l’enseignant était en contact, depuis plusieurs mois avec un groupe terroriste (armé et entrainé par les services de renseignements militaires français et américains), en Syrie. Il était aussi en contact avec des fascistes français. 

Le ministre de l’intérieur (symbole d’un gouvernement de droite « radicalisée ») s’est déclaré « choqué » par l’existence des rayons de « cuisine Halal », dans les centres commerciaux. Par contre, les rayons « Casher » ne l’ont pas choqué. 

Madame Valérie Pécresse, ancienne ministre, présidente de la Région Ile de France (Un tiers de la population de France) et un des symboles de la droite, a demandé «la fermeture des mosquées qui ne condamnerait pas clairement et publiquement ce crime abject». Madame Pécresse n’a jamais condamné d’autres crimes commis par des militants d’extrême droite, ni le crime d’Anders Breivik qui a tué 80 personnes en 2011 en Norvège ou le crime de Brenton Tarrant qui a assassiné 51 musulmans à Christchurch en Nouvelle-Zélande.

Le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin est petit fils (côté maternel) de Harki, collaborateur algérien de l’armée française d’occupation. Le ministre est défini par quelques organes de presse française comme « catholique intégriste » et « militant d’extrême droite », depuis 2007 (à 25 ans). Il collabore en 2008 au mensuel Politique magazine, organe de presse d’une organisation d’extrême droite royaliste (qui milite pour la restauration du pouvoir du roi en France), tout en militant dans le parti très droitier, créé par Nicolas Sarkozy, avant d’être nommé ministre par E. Macron. 

Sa nomination comme ministre de l’intérieur, le 06 juillet 2020, provoque des réactions négatives de la part d’organisations de femmes et d’organisations de défense des droits de l’homme, qui ont organisé une manifestation, rappelant ses déclarations sexistes, racistes, ainsi que plusieurs plaintes pour viol et des accusations de harcèlements sexuels. Les plaignantes ont subi des pressions pour retirer les plaintes. Il utilise souvent, en tant que ministre de l’intérieur, des concepts et des formules d’extrême droite. Il a déclaré devant la commission des lois de l’Assemblée nationale qu’il y a  « un lien entre insécurité et immigration ». Deux jours après l’assassinat d’un professeur de lycée, par un extrémiste islamiste présumé, il ordonne d’arrêter et d’expulser du territoire les quelques 231 étrangers. Il ordonne la fermeture de plusieurs mosquées et une campagne de répression policière contre des associations et des individus, au nom de la lutte contre « le séparatisme musulman ».   

Le gouvernement français a profité de cet assassinat pour  remettre en cause les droits des travailleurs et les droits des citoyens. Il a réussi à diviser les forces progressistes. Les stations de radio et télévision publiques sont devenues des tribunes pour l’extrême droite, incitant à la haine et à la violence contre les catégories les plus vulnérables de la société, dont les travailleurs précaires, les pauvres, les immigrés et les jeunes des quartiers populaires (classés « musulmans »), les chômeurs, les femmes etc.

C’est un déchaînement raciste et autoritaire dans plusieurs médias et sur les réseaux sociaux, de la part de professionnels de la politique, du pouvoir et de l’extrême droite. Plusieurs partis politiques français sont engagés dans une stratégie du « choc des civilisations ». Le gouvernement et sa majorité parlementaire profitent de la peur du « Covid 19 », de la peur des attentats, pour multiplier les mesures répressives qu’il serait difficile d’imposer dans un contexte ordinaire. Ils ont profité de cette occasion pour discréditer des organisations musulmanes, des organisations antiracistes, de la gauche sociale et politique qui a soutenu les luttes contre les crimes policiers ou contre l’islamophobie, ces dernières années. 

Le gouvernement et quelques partis de l’opposition parlementaire n’ont pas montré leur indignation face aux crimes policiers, ni en France, ni aux E-Unis, ni ailleurs. Aucune condamnation des crimes racistes, mais ils accusent les militants antiracistes et tous ceux qui critiquent les caricatures obscènes de Charlie Hebdo « d’avoir aidé et armé les tueurs ». Les forces politiques de droite, ainsi que la social-démocratie ont instrumentalisé l’émotion provoquée par l’assassinat d’un enseignant pour mettre à jour la logique coloniale qui considère des catégories de citoyens comme un « ennemi intérieur » et une « cinquième colonne », selon madame Nadine Morano, une femme politique qui se situe très à droite, connue pour ses déclarations très vulgaires et racistes.

 On peut lire dans un communiqué syndical CGT éducation :« L’École ne pourra jamais, à elle seule, soigner les fractures d’une société minée par les inégalités sociales et les discriminations. Son rôle d’émancipation collective et individuelle ne pourra s’accomplir vraiment qu’en travaillant à une réelle et profonde transformation de la société sur les bases de la justice sociale et d’une véritable égalité. »

Face à la haine propagée par l’appareil d’Etat, face à la violence policière, il faudra répondre par renforcer la solidarité internationaliste avec tous les opprimés, d’où qu’ils viennent et quelle que soit leur religion, en particulier avec les réfugiés qui ont fui leur pays détruits par les guerres et agressions impérialistes. L’armée française participe à toutes ces guerres. 

Taher Elmouez.

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