Antonio Gramsci : avant la captivité, Gramsci militant et dirigeant communiste, 1917-1926

Cette première partie qui retrace la biographie d'Antonio Gramsci est extraite d'une publication dirigée et réalisée  par Jean-Marie Tremblay  qui a rassemblé textes du militant et philosophe italien fondateur du Parti Communiste Italien. 
Nous publierons séparément, sur le site de cette école populaire, les différentes parties de cette publication mais en reprenant à chaque fois la présentation globale de ce travail en remerciant les bénévoles qui l'ont réalisée avec tant de soins.

Antonio GRAMSCI (1917-1934) TEXTES.

Une édition électronique réalisée à partir du livre d’Antonio Gramsci, Textes. Édition réalisée par André Tosel. Une traduction de Jean Bramon, Gilbert Moget, Armand Monjo, François Ricci et André Tosel. Paris : Éditions sociales, 1983, 388 pages. Introduction et choix des textes par André Tosel.

Édition complétée le 24 septembre 2001 à Chicoutimi, Québec.

Un document expurgé de certaines parties le 16 octobre 2001 à cause des droits d’auteurs qui protègent ces parties

Table des matières

 Introduction par André TOSEL (Partie supprimée à cause des droits d’auteur)

Première partie :    avant la captivité, Gramsci militant et dirigeant communiste, 1917-1926

  1. Gramsci, militant du Parti socialiste italien
  2. La révolution contre « le Capital »

II      Gramsci, fondateur et animateur de l’Ordine nuovo (1919-1920)

  1. L’instrument de travail
  2. Pour un renouveau du Parti socialiste
  3. Deux révolutions
  • Gramsci, fondateur et dirigeant du Parti communiste d’Italie (1921-1926)
  1. La situation italienne et les tâches du PCI
  2. Lettre au Comité central du PCUS sur la situation dans le parti bolchévik
  3. Quelques thèmes sur la question méridionale

Deuxième partie :   leCahiers de la prison – L’élaboration de la

philosophie de la praxis – La réforme intellectuelle et morale

Avertissement

  1.  La philosophie de la praxis contre l’historicisme idéaliste. L’anti-Croce (Cahier 10)
  1. La discussion scientifique
  2. Lien entre philosophie, religion, idéologie (au sens crocien)
  3. Le philosophe
  4. Religion, philosophie, politique
  5. Un pas en arrière par rapport à Hegel
  6. Croce et la critique de l’économie politique1
  7. La philosophie de la praxis face à la réduction mécaniste du matérialisme historique. L’anti-Boukharine (Cahier 11)
  1. Progrès et devenir
  2. Qu’est-ce que l’homme ? 
  1. La philosophie de la praxis face à la réduction mécaniste du matérialisme historique. L’anti-Boukharine (Cahier 11)

 

  1. Introduction à l’étude de la philosophie. Quelques points de référence préliminaires
  2. Notes critiques sur une tentative de manuel populaire de sociologie historique. L’anti-Boukharine

 

  • Le concept de science
  • La « réalité du monde extérieur »
  • Jugement sur les philosophies passées
  • Questions générales
    • structure et mouvement historique
    • les intellectuels
    • science et système
    • la dialectique
  • Réduction de la philosophie de la praxis à une sociologie
  • Concept d’ « orthodoxie »
  • La « matière »

 

  1. Science et idéologie. Les techniques de pensée. Les langages
  • La science et les idéologies « scientifiques »
  • Traductibilité des langages scientifiques et philosophiques
  1. Problèmes pour l’étude de la philosophie de la praxis
  • Régularité et nécessité
  • Philosophie spéculative
  • Philosophie « créative »
  • Questions de méthode
  • Comment poser le problème
  • Historicité de la philosophie de la praxis
  • Les parties constitutives de la philosophie de la praxis
  • Philosophie-politique-économie
  • Le terme de « catharsis »
  • Passage du savoir au comprendre, au sentir et vice versa, du sentir au comprendre, au savoir
  • Philosophie de la praxis et réforme intellectuelle et morale

 

Troisième partie :   les Cahiers de la prison – La construction de

l’hégémonie – Politique-Culture-Économie

 

  1. La question des intellectuels, l’hégémonie, la politique (cahier 12)

 

  1. La formation des intellectuels
  2. Position différente des intellectuels de type urbain et de type rural

 

  1. Notes sur Machiavel, sur la politique et sur le Prince moderne (cahiers 13, 14, 15)

 

  1. Notes rapides sur la politique de Machiavel
  2. Prévision et perspective
  3. Analyses des situations. Rapports de forces
  4. Quelques aspects théoriques et pratiques de l’ « économisme »
  5. Internationalisme et politique nationale
  6. L’État
  7. Le parti politique
  8. Fonction progressive ou régressive d’un parti
  9. Centralisme organique, centralisme démocratique, discipline
  10. Lutte politique et guerre militaire
  11. Passage de la guerre de mouvement (et par attaque frontale) à la guerre de position dans le domaine politique
  12. Le concept de révolution passive
  13. Éléments de politique
  • L’organisation de la culture
  1. L’école, appareil d’hégémonie. L’organisation de l’école et de l’université (cahier 12)
  • Problème de la nouvelle fonction que pourront remplir les universités et les académies
  1. Concept de « national-populaire » (cahier 21)
  2. Critères de critique littéraire (cahier 15)
  3. La langue et la grammaire (cahier 29)
  • Combien peut-il y avoir de formes de grammaire ?
  • Foyers d’irradiation des innovations linguistiques dans la tradition et d’un conformisme linguistique national dans les grandes masses nationales
  1. Le défi des changements structurels : américanisme et fordisme (cahier 22)
  • Américanisme et fordisme
  • Sexualité, « animalité » et industrialisme
  • Rationalisation de la production et du travail
  • Les hauts salaires

Annexes

Chronologie (Partie supprimée à cause des droits d’auteurBibliographie (Partie supprimée à cause des droits d’auteurIndex des matières (Partie supprimée à cause des droits d’auteur)

Index des noms cités (Partie supprimée à cause des droits d’auteur)

 

Première partie

Gramsci, militant du Parti socialiste italien

 

  1. La révolution contre « le Capital »

La révolution des bolchéviks s’est définitivement greffée à la révolution générale du peuple russe. Les maximalistes qui avaient été, jusqu’à il y a deux mois, le ferment indispensable pour que les événements ne stagnent pas, pour que la marche vers le futur ne s’arrête pas en donnant lieu à une forme définitive d’ordre – qui aurait été un ordre bourgeois – se sont emparés du pouvoir, ont établi leur dictature et sont en train d’élaborer les formes socialistes dans lesquelles la révolution devra finalement pren- dre place pour continuer à se développer harmonieusement, sans de trop grands heurts, en partant des grandes conquêtes désormais réalisées.

La révolution des bolchéviks est plus constituée d’idéologies que de faits (c’est pourquoi au fond peu nous importe d’en savoir plus que ce que nous savons). Elle est la révolution contre Le Capital de Karl Marx. Le Capital était, en Russie, le livre des bourgeois plus que des prolétaires. C’était la démonstration critique qu’il y avait en Russie une nécessité fatale à ce que se formât une bourgeoisie, à ce que s’inaugurât une civilisation de type occidental, avant que le prolétariat pût seulement penser à sa revanche, à ses revendications de classe, à sa révolution. Les faits ont dépassé les idéologies. Les faits ont fait éclater les schémas critiques à l’intérieur desquels l’histoire de la Russie aurait dû se dérouler, selon les canons du matérialisme histo-rique. Les bolchéviks renient Karl Marx, ils affirment, en s’appuyant sur le témoigna- ge de l’action développée, des conquêtes réalisées, que les canons du matérialisme historique ne sont pas aussi inflexibles qu’on aurait pu le penser et qu’on l’a effectivement pensé.

Et pourtant, il y a aussi une fatalité dans ces événements et si les bolchéviks renient certaines affirmations du Capital, ils ne sont pas « marxistes », voilà tout, il n’ont pas compilé dans les oeuvres du maître une doctrine extérieure faite d’affirma- tions dogmatiques et indiscutables. Ils vivent la pensée marxiste, celle qui ne meurt jamais, qui est le prolongement de la pensée idéaliste italienne et allemande et qui, chez Marx, avait été contaminée par des incrustations positivistes et naturalistes. Et cette pensée pose toujours comme principal facteur de l’histoire, non pas les faits économiques bruts, mais l’homme, mais la société des hommes qui se rassemblent entre eux, se comprennent entre eux, développent à travers ces contacts (civilisation) une volonté sociale, collective, et comprennent les faits économiques, les jugent, les adaptent à leur volonté, jusqu’à ce que celle-ci devienne le moteur de l’économie, formatrice de la réalité objective, qui vit, se meurt et acquiert des caractères de matiè- re tellurique en ébullition, qui peut être canalisée là où il plait à la volonté, comme il plaît à la volonté.

Marx a prévu le prévisible. Il ne pouvait prévoir la guerre européenne, ou mieux, il ne pouvait prévoir que cette guerre aurait la durée et les effets qu’elle a eus. Il ne pouvait prévoir que cette guerre, en trois années de souffrances indicibles, de misères indicibles, susciterait en Russie la volonté populaire collective qu’elle a suscitée. Une volonté de cette sorte a normalement besoin, pour se former, d’un long processus d’infiltrations capillaires, d’une grande série d’expériences de classe. Les hommes sont lents, ils ont besoin de s’organiser, d’abord extérieurement, dans des corporations,. dans des ligues, puis intimement, dans la pensée, dans la volonté… par une continuité et une multiplicité incessantes des stimuli extérieurs. Voilà pourquoi normalement les canons de critique historique du marxisme saisissent la réalité, la prennent au filet et la rendent évidente et distincte. Normalement, c’est à travers la lutte des classes toujours plus intensifiée, que les deux classes du monde capitaliste créent l’histoire. Le prolétariat sent sa misère actuelle, est continuellement en état de malaise et fait pression sur la bourgeoisie pour améliorer ses propres conditions. Il lutte, oblige la bourgeoisie à améliorer la technique de la production, à rendre la production plus utile pour que soit possible la satisfaction de ses besoins les plus urgents. C’est une course haletante vers le meilleur, qui accélère le rythme de la production, qui produit un continuel accroissement des biens qui serviront à la collectivité. Et dans cette course beaucoup tombent et rendent plus urgentes les aspirations de ceux qui restent, et la masse est toujours en sursaut, et de chaos populaire, devient toujours plus ordre dans la pensée, devient toujours plus consciente de sa propre puissance, de sa propre capacité à assumer la responsabilité sociale, à devenir maîtresse de son propre destin.

Ceci normalement. Quand les faits se répètent selon un certain rythme. Quand l’histoire se développe en des moments toujours plus complexes et riches de sens et  de valeur, mais cependant semblables. Mais en Russie la guerre a servi à rendre courage aux volontés. Elles se sont rapidement trouvées à l’unisson, à travers les souffrances accumulées en trois années. La famine était imminente, la faim, la mort par la faim pouvait les cueillir tous, broyer d’un coup des dizaines de millions d’hom- mes. Les volontés se sont mises à l’unisson, mécaniquement d’abord, activement, spirituellement après la première révolution.

La prédication socialiste a mis le peuple russe au contact des expériences des autres prolétariats. La prédication socialiste fait vivre en un instant, de façon drama- tique, l’histoire du prolétariat, ses luttes contre le capitalisme, la longue série des efforts qu’il doit faire pour s’émanciper idéalement des chaînes de la servilité qui l’avi- lissaient pour devenir conscience nouvelle, témoin actuel d’un monde à venir. La prédication socialiste à créé la volonté sociale du peuple russe. Pourquoi, lui, devrait- il attendre que l’histoire d’Angleterre se répète en Russie, que se forme en Russie une bourgeoisie, que la lutte des classes soit suscitée pour que naisse la conscience de classe et pour que se produise finalement la catastrophe du monde capitaliste ? Le peuple russe a traversé ces expériences avec la pensée, et au besoin par la pensée d’une minorité. Il a dominé ces expériences. Il s’en sert pour s’affirmer maintenant, comme il se servira des expériences capitalistes occidentales pour se situer en peu de temps à la hauteur de la production du monde occidental. L’Amérique du Nord est plus avancée que l’Angleterre du point de vue capitaliste parce qu’en Amérique du Nord, les Anglo-Saxons ont commencé du premier coup au stade où l’Angleterre était arrivée après une longue évolution. Le prolétariat russe, éduqué par le socialisme, commencera son histoire au stade maximal de production auquel est arrivée l’Angle- terre d’aujourd’hui; puisqu’il doit commencer, il commencera au stade déjà atteint ailleurs et de ce stade il recevra l’impulsion pour atteindre cette maturité économique qui, selon Marx, est la condition nécessaire du collectivisme. Les révolutionnaires créeront eux-mêmes les conditions nécessaires à la réalisation complète et pleine de leur idéal. Ils les créeront en moins de temps que ne l’aurait fait le capitalisme. Les critiques que les socialistes ont faites au système bourgeois, pour mettre en évidence les imperfections, les gaspillages de richesses, serviront aux révolutionnaires pour faire mieux, pour éviter ces gaspillages, pour ne pas tomber dans ces défauts. Ce sera au début le collectivisme de la misère, de la souffrance. Mais un régime bourgeois aurait hérité des mêmes conditions de misère et de souffrance. Le capitalisme ne pourrait pas faire immédiatement en Russie plus que ce que pourra réaliser le collectivisme. Il réaliserait aujourd’hui beaucoup moins, car il aurait immédiatement contre lui le mécontentement frénétique du prolétariat incapable désormais de supporter, pendant des années encore, les douleurs et les amertumes que le malaise économique apporterait. Même d’un point de vue absolu, humain, le socialisme pour tout de suite a sa justification en Russie. La souffrance qui suivra la paix ne pourra être supportée que lorsque les prolétaires sentiront qu’il dépend de leur volonté, de leur ténacité au travail de la supprimer le plus rapidement possible.

On a l’impression que les maximalistes ont été à ce moment l’expression spontanée, biologiquement nécessaire, pour que l’humanité russe ne sombre pas dans la plus horrible débâcle, pour que l’humanité russe, s’absorbant dans le travail gigantesque, autonome, de sa propre régénération, puisse moins ressentir les impulsions du loup affamé, pour que la Russie ne devienne pas un charnier énorme de bêtes féroces qui s’entredéchirent.

 

Signé : A. G.

 

Avanti !, édition milanaise, 24 novembre 1917; Il Grido del Popolo, 5 janvier 1918. (S.G.)

 

II. Gramsci, fondateur et animateur de l’Ordine Nuovo (1919-1920)

 

  1. L’instrument de travail

 

La révolution communiste rend effective l’autonomie du producteur, tant dans le domaine économique que dans le domaine politique. L’action politique de la classe ouvrière (dirigée vers l’instauration de la dictature, vers la création de l’État ouvrier) n’acquiert de valeur historique réelle que lorsqu’elle est fonction du développement de conditions économiques nouvelles, riches de possibilités, avides de s’étendre et de se consolider définitivement. Pour que l’action politique ait une heureuse issue, elle doit coïncider avec une action économique. La révolution communiste est la reconnais- sance historique de faits économiques préexistants qu’elle révèle, qu’elle défend éner- giquement contre toute tentative réactionnaire, qu’elle transforme en droit, auxquels, autrement dit, elle donne une forme organique et systématisée. Voilà pourquoi la construction des soviets politiques communistes ne peut que succéder historiquement à une floraison et à une première systématisation des conseils d’usines. Le conseil d’usine et le système des conseils d’usines, c’est le test et le révélateur en première instance des nouvelles position occupées par la classe ouvrière dans le domaine de la production ; c’est ce qui donne à la classe ouvrière la conscience de sa valeur actuelle, de sa fonction réelle, de sa responsabilité, de son avenir. La classe ouvrière tire les conséquences de la somme des expériences positives que chaque individu fait person- nellement, elle acquiert la psychologie et le caractère d’une classe dominante, et s’organise comme telle, c’est-à-dire qu’elle crée le soviet politique, qu’elle instaure sa dictature.

Les réformistes et les opportunistes expriment à ce sujet un jugement fort nébu- leux quand ils affirment que la révolution dépend du niveau de développement de l’instrument de travail. Mais cette expression – instrument de travail – est pour les ré- formistes une espèce de diable en bouteille. Ils aiment la phrase : nihilisme maxima- liste, ils s’en remplissent la bouche et la cervelle, mais ils se gardent bien de toute détermination concrète, ils se gardent bien d’essayer de fournir un échantillon de leurs connaissances à ce sujet. Qu’entendent-ils par l’expression : instrument de travail ? Entendent-ils l’objet matériel, la machine isolée, l’outil isolé ? Rien d’autre que cela, ou aussi les rapports d’organisation hiérarchique dans l’équipe des ouvriers qui, dans un département, travaille autour d’une machine ou d’un groupe de machines? Ou entendent-ils le département avec son plus large équipement de machines, avec ses spécifications, ses distinctions, son organisation de plus grande envergure ? Ou l’usine entière ? Ou le système des usines dépendant d’une même firme ? Ou le système des rapports entre les diverses firmes industrielles ou entre une industrie et les autres ou entre l’industrie et l’agriculture ? Ou entendent-ils la position que l’État occupe dans le monde, avec les rapports entre exportations et importations ? Ou entendent-ils tout le complexe de ces rapports multiples étroitement interdépendants, qui constituent les conditions du travail et de la production ?

Les réformistes et les opportunistes se gardent bien de toute détermination concrète. Eux, qui se prétendent dépositaires de la sagesse politique et de la bouteille avec le diable dedans, ils n’ont jamais étudié les problèmes réels de la classe ouvrière et du devenir socialiste, ils ont perdu tout contact avec les masses prolétariennes et avec la réalité historique, ce sont des rhéteurs verbeux et vides, incapables de toute espèce d’action, incapables de porter un quelconque jugement concret. Puisqu’ils ont perdu tout contact avec la réalité prolétarienne, on comprend parfaitement qu’ils aient fini par se persuader, de bonne foi et sincèrement, que la mission de la classe ouvrière serait accomplie quand le suffrage universel aurait permis la constitution d’un minis- tère avec Turati promulguant une loi pour donner le droit de vote aux prostituées ou avec Enrico Ferri réformant le régime disciplinaire des asiles psychiatriques et des prisons.

L’ « instrument de travail » s’est-il développé depuis vingt ans, depuis dix ans, depuis le début de la guerre jusqu’à l’armistice, depuis l’armistice jusqu’à aujourd’hui ? Les intellectuels réformistes et opportunistes qui revendiquent la propriété privée et monopoliste de l’interprétation du marxisme ont toujours cru le jeu de cartes ou l’intrigue parlementaire plus hygiénique que l’étude systématique et profonde de la réalité italienne : le résultat c’est que le « nihilisme » maximaliste ne dispose même pas d’un livre sur le développement de l’économie italienne, le résultat c’est que la classe ouvrière ne peut être informée sur le développement des conditions de la révolution prolétarienne italienne, le résultat c’est que la classe ouvrière italienne est désarmée face à l’irruption sauvage et déréglée du susdit « nihilisme » sans cervelle et sans critères.

Et pourtant la classe ouvrière, même sans le concours des intellectuels petits-bourgeois qui ont trahi leur mission d’éducateurs et de maîtres, n’en parvient pas moins à comprendre et à évaluer le processus de brusque développement de l’instrument de travail, de l’appareil de production et d’échange. Les meetings, les discussions pour la préparation des conseils d’usines ont plus fait pour l’éducation de la classe ouvrière que dix ans de lecture des opuscules et des articles écrits par les possesseurs du diable en bouteille. La classe ouvrière a mis en commun les expériences réelles de chacun de ses membres et en a fait un patrimoine collectif – la classe ouvrière s’est éduquée de façon communiste, avec ses propres moyens, avec ses propres méthodes.

Chaque ouvrier, pour constituer le conseil, a dû prendre conscience de sa position dans le domaine économique. Il s’est senti inséré au départ dans une unité élémen- taire, l’équipe de département, et il a senti que les innovations techniques apportées dans l’outillage mécanique ont changé ses rapports avec le technicien : l’ouvrier a moins besoin qu’avant du technicien, de la maîtrise, il a donc acquis une plus grande autonomie, il peut se discipliner par lui-même.

L’image du technicien a changé elle aussi, ses rapports avec l’industriel sont complètement transformés ; il n’est plus un homme de confiance, un agent des intérêts capitalistes; puisque l’ouvrier peut se passer du technicien pour une infinité d’actes du travail, le technicien comme agent disciplinaire devient encombrant : le technicien n’est plus lui aussi qu’un producteur, lié au capitaliste par les rapports nus et crus d’exploité à exploiteur. Sa psychologie perd ses incrustations petites-bourgeoises et devient prolétarienne, devient révolutionnaire. Les innovations industrielles et la plus grande capacité professionnelle acquises par lui permettent à l’ouvrier une plus grande autonomie, le placent dans une position industrielle supérieure. Mais le changement des rapports hiérarchiques et d’indispensabilité ne se limite pas à l’équipe de travail, à l’unité élémentaire qui donne vie au département et à l’usine.

Chaque équipe de travail exprime dans la personne de son commissaire la con- science unitaire qu’elle a acquise de son propre niveau d’autonomie et d’autodiscipline dans le travail, et prend une figure concrète dans le département et dans l’usine. Cha- que conseil d’usine (assemblée des commissaires) exprime dans la personne des mem- bres du comité exécutif la conscience unitaire que les ouvriers de toute la fabrique ont acquise de leur position dans le domaine industriel. Le comité exécutif peut observer, dans l’image du directeur de l’usine, le même changement que chaque ouvrier constate dans l’image du technicien.

L’usine n’est pas indépendante : ce n’est pas dans l’usine qu’existe l’entrepreneur- propriétaire ayant la capacité commerciale (stimulée par l’intérêt lié à la propriété privée) d’acheter à bon compte les matières premières et de vendre à meilleur compte l’objet fabriqué. Ces fonctions se sont déplacées de l’usine isolée au système des usines possédées par une même firme. Et ce n’est pas tout : ces fonctions se concen- trent dans une banque et dans un système de banques qui se sont emparées du rôle effectif de fournir les matières premières et d’accaparer les marchés de vente.

Mais pendant la guerre, en raison des nécessités de la guerre, l’État n’est-il pas devenu le fournisseur des matières premières pour l’industrie, leur distributeur selon un plan préétabli, l’acheteur unique de la production ? Où est donc passé le person- nage économique de l’entrepreneur-propriétaire, du capitaine d’industrie, qui est indis- pensable à la production, qui fait prospérer l’usine grâce à sa prévoyance, à ses initia- tives, au stimulant de l’intérêt individuel ? Il s’est évanoui, il s’est liquéfié dans le pro- cessus de développement de l’instrument de travail, dans le processus de développe- ment du système des rapports techniques et économiques qui constituent les condi- tions de la production et du travail.

Le capitaine d’industrie est devenu chevalier d’industrie, il se niche dans les ban- ques, dans les salons, dans les couloirs des ministères et des parlements, dans les bourses. Le propriétaire du capital est devenu une branche morte de la production. Puisqu’il n’est plus indispensable, puisque ses fonctions historiques se sont atrophiées, il devient un pur agent de police, il place ses « droits » immédiatement dans la main de l’État pour qu’il les défende sans pitié.

l’État devient ainsi l’unique propriétaire de l’instrument de travail, il assume toutes les fonctions traditionnelles de l’entrepreneur, il devient la machine impersonnelle qui achète et distribue les matières premières, qui impose un plan de production, qui achète les produits et les distribue : l’État bourgeois, celui des bureaucrates incompétents et inamovibles; l’État des politiciens, des aventuriers, des coquins. Conséquences : accroissement de la force armée policière, accroissement chaotique de la bureau- cratie incompétente, tentative pour absorber tous les mécontents de la petite bourgeoisie avide d’oisiveté, et création à cet effet d’organismes parasitaires à l’infini.

Le nombre des non-producteurs augmente de façon malsaine, dépasse toute limite tolérable pour le potentiel de l’appareil productif. On travaille et on ne produit pas, on travaille durement et la production ne cesse de décroître. C’est qu’il s’est formé un gouffre béant, un gosier immense qui engloutit et anéantit le travail, anéantit la pro- ductivité. Les heures non payées du travail ouvrier ne servent plus à augmenter la richesse des capitalistes : elles servent à nourrir l’avidité de l’énorme multitude des agents, des fonctionnaires, des oisifs, elles servent à nourrir ceux qui travaillent direc- tement pour cette foule de parasites inutiles. Et personne n’est responsable, personne ne peut être frappé : toujours, partout, l’État bourgeois avec sa force armée, l’État bourgeois qui est devenu le gérant de l’instrument de travail qui se décompose, qui tombe en morceaux, qui est hypothéqué et sera vendu à l’encan sur le marché inter- national des ferrailles dégradées et inutiles…

Voilà comment s’est développé l’instrument de travail, le système des rapports économiques et sociaux. La classe ouvrière a acquis un très haut niveau d’autonomie dans le domaine de la production, parce que le développement de la technique indus- trielle et commerciale a supprimé toutes les fonctions utiles inhérentes à la propriété privée, à la personne du capitaliste.

La personne du propriétaire privé, automatiquement expulsée du domaine immé- diat de la production, s’est nichée dans le pouvoir d’État, monopolisateur de la distilla- tion du profit. La force armée tient la classe ouvrière dans un esclavage politique et économique devenu anti-historique, devenu source de décomposition et de ruine. La classe ouvrière se serre autour des machines, crée ses institutions représentatives comme fonctions du travail, comme fonctions de l’autonomie conquise, de la con- science conquise d’un auto-gouvernement. Le conseil d’usine est la base de ces expériences positives, de la prise de possession de l’instrument de travail, c’est la base solide du processus qui doit culminer dans la dictature, dans la conquête du pouvoir d’État à diriger vers le destruction du chaos, de la gangrène qui menace d’étouffer la société des hommes, qui corrompt et dissout la société des hommes.

 

(O.N. pp. 79-84.)

L’Ordine Nuovo du 14 février 1920. I, nº 37, non signé.

 

2.    Pour un renouveau du Parti socialiste

 

Le rapport suivant fut présenté au Conseil national de Milan par les représen- tants de la section socialiste et de la Fédération provinciale de Turin. Il servit de base à la critique du travail et de l’orientation de la direction du Parti socialiste, et de la plate-forme pour la création d’un courant communiste organisé, qui précéda la scission de janvier 1921, au Congrès de Livourne.

 

  1. La physionomie de la lutte des classes en Italie est caractérisée, dans le moment actuel, par le fait que les ouvriers de l’industrie et les ouvriers agricoles sont déterminés, sur toute l’étendue du territoire national et sans que rien ne puisse les en empêcher, à poser, de façon explicite et violente, le problème de la propriété des moyens de production. L’aggravation des crises nationales et internationales qui réduisent progressivement à néant la valeur de la monnaie montre que le capital est à bout de souffle : le système actuel de production et de distribution ne parvient même plus à satisfaire les exigences élémentaires de la vie humaine ; il ne subsiste que parce qu’il est férocement défendu par les forces armées de l’État bourgeois; tous les mouve- ments du peuple travailleur italien tendent irrésistiblement à réaliser une gigantesque révolution économique créant de nouveaux modes de production, un nouvel ordre dans le processus de production, et de distribution, donnant à la classe des ouvriers de l’industrie et de l’agriculture le pouvoir d’initiative dans la production, en l’arrachant des mains des capitalistes et des propriétaires terriens.

 

  1. Les industriels et les propriétaires terriens ont concentré au maximum la discipline et la puissance de classe : un mot d’ordre lancé par la Confédération générale de l’Industrie italienne est immédiatement appliqué dans chaque usine. l’État bourgeois a créé un corps armé de mercenaires 1 prévu pour fonctionner comme instrument exé- cutif de la volonté de cette nouvelle et forte organisation de la classe possédante qui tend, au moyen du lock-out appliqué sur une large échelle, et du terrorisme, à restau- rer son pouvoir sur les moyens de production, en contraignant les ouvriers et les paysans à se laisser exproprier d’une quantité toujours plus grande de travail non payé. Le dernier lock-out des entreprises de métallurgie de Turin 2 fut un épisode de cette volonté des industriels de mettre le talon sur la nuque de la classe ouvrière : les industriels ont profité de l’absence de coordination et de concentration révolutionnaire parmi les forces ouvrières d’Italie pour tenter de briser la cohésion du prolétariat turinois et d’anéantir dans la conscience des ouvriers le prestige et l’autorité des institutions d’usines (Conseils d’usines et commissaires de départements) qui avaient commencé la lutte pour le contrôle ouvrier. La prolongation des grèves agricoles dans la région de Novare et dans la Lomellina 3 montre que les propriétaires terriens sont disposés à réduire à néant la production pour amener au désespoir et à la famine le prolétariat agricole et l’assujettir implacablement aux conditions de travail et d’exis- tence les plus dures et les plus

 

  1. La phase actuelle de la lutte de classe en Italie est celle qui précède, soit la con- quête du pouvoir par le prolétariat révolutionnaire, pour passer à de nouveaux modes de production et de distribution qui permettent une reprise de la capacité de production; soit une terrible réaction de la part de la classe possédante et de la caste gouvernementale. Aucune violence ne sera négligée pour assujettir le prolétariat indus- triel et agricole à un travail servile : on cherchera à briser inexorablement les organis- mes de la lutte politique de la classe ouvrière (Parti socialiste) et à incorporer les organismes de résistance économique (syndicats et coopératives) dans les engrenages de l’État bourgeois.
  • Il s’agit de la Garde royale (Guardia regia), constituée par le gouvernement Nitti en 1919 et chargée d’aider à la défense de l’État. Elle déploya son activité pour réprimer les mouvements populaires, surtout dans les grands centres. Elle fut dissoute par le fascisme, qui la remplaça par la Milice volontaire pour la Sécurité
  • Ce lock-out fut décidé par le patronat de Turin lors de la grande grève d’avril 1920 dans la métallurgie. Le but des industriels était de porter un coup décisif au mouvement des Conseils d’usine et au prolétariat de Turin, le plus avancé d’Italie. Sur cette grève, voir le chapitre suivant : « Le mouvement turinois des Conseils d’usine. »
  • La Lomellina est la partie nord de la plaine du Pô située entre les vallées de Tessin et de la

 

  1. Les forces ouvrières et paysannes manquent de coordination et de concentration révolutionnaires parce que les organismes de direction du Parti socialiste ont montré qu’ils n’avaient absolument rien compris à la phase actuelle du développement de l’histoire nationale et de l’histoire internationale, et qu’ils ne comprennent rien à la mission qui incombe aux organismes de lutte du prolétariat révolutionnaire. Le Parti socialiste assiste en spectateur au déroulement des événements, il n’a jamais une opinion à lui à exprimer, qui soit en relation avec les thèses révolutionnaires du marxisme et de l’Internationale communiste, il ne lance aucun mot d’ordre susceptible d’être recueilli par les masses, de fournir une orientation générale, d’unifier et de concentrer l’action révolutionnaire. Le Parti socialiste, en tant qu’organisation politi- que de l’avant-garde de la classe ouvrière, devrait développer une action d’ensemble propre à mettre toute la classe ouvrière en mesure de gagner la révolution, et de la gagner de façon durable. Le Parti socialiste, constitué par cette partie du prolétariat qui ne s’est laissée ni avilir ni prostrer par l’oppression physique et morale du système capitaliste, mais qui est parvenue à sauver sa propre autonomie et son esprit d’initia- tive conscient et discipliné, devrait incarner la conscience révolutionnaire vigilante de toute la classe des exploités. La tâche du Parti est de concentrer sur lui l’attention de toute la masse, d’obtenir que ses propres directives deviennent celles de toute la masse, de conquérir la confiance permanente de toute la masse de façon à en devenir le guide, la tête qui pense. Pour cela il est nécessaire que le Parti vive toujours au sein de la réalité effective de la lutte de classe que mène le prolétariat industriel et agri- cole, qu’il sache en comprendre les diverses phases, les divers épisodes, les multiples manifestations, pour extraire l’unité de la multiplicité, pour être en mesure de donner une directive réelle à l’ensemble des mouvements et faire pénétrer dans les masses l’idée qu’il existe un ordre immanent dans l’épouvantable désordre actuel; que cet ordre, en s’établissant, régénérera la société humaine et rendra l’instrument de travail apte à satisfaire aux exigences élémentaires de la vie et du progrès de la civilisation. Le Parti socialiste est resté, même après le Congrès de Bologne 1 un simple parti parlementaire, qui se maintient dans l’immobilité à l’intérieur des limites étroites de la démocratie bourgeoise, qui ne se préoccupe que des affirmations politiques superfi- cielles de la caste gouvernementale; il n’a pas acquis la forme particulière, autonome, d’un parti caractéristique du prolétariat révolutionnaire, et seulement du prolétariat révolutionnaire.

 

 

1  Le Congrès de Bologne (5-8 octobre 1919) avait vu la défaite des réformistes  et l’approbation, à   une très forte majorité, de l’ordre du jour de Serrati, qui proposait notamment l’adhésion du Parti socialiste italien à la Troisième Internationale.

 

 

 

  1. Après le Congrès de Bologne les organismes centraux du Parti auraient dû im-médiatement entamer et pousser à fond une action énergique pour donner de l’homo- généité et de la cohésion aux forces révolutionnaires du Parti, pour lui donner sa physionomie spécifique, distincte, de Parti communiste adhérant à la Troisième Inter- nationale. La polémique avec les réformistes et les opportunistes ne fut même pas amorcée ; ni la direction du Parti ni l’Avanti ! n’opposèrent leur propre conception révolutionnaire à la propagande incessante que les réformistes et les opportunistes faisaient au Parlement et dans les organismes syndicaux. Rien ne fut fait, de la part des organes centraux du Parti, pour éduquer les masses dans un sens communiste ; pour amener les masses à éliminer les réformistes et les opportunistes de la direction des organismes syndicaux et coopératifs, pour donner à chaque section et à chacun des groupes de camarades les plus actifs une orientation et une tactique unifiées. De sorte que, tandis que la majorité révolutionnaire du Parti n’a pas pu exprimer sa pensée ni manifester sa volonté au sein de la direction et dans le journal, les éléments opportunistes se sont par contre fortement organisés et ont exploité le prestige et l’autorité du Parti pour consolider leurs positions au Parlement et dans les syndicats. La direction leur a permis d’opérer leur concentration et de voter des résolutions en contradiction avec les principes et la tactique de la Troisième Internationale, et hosti- les à l’orientation du Parti ; la direction a laissé une autonomie absolue à des organis- mes subordonnés pour mener des actions et répandre des conceptions contraires aux principes et à la tactique de la Troisième Internationale : la direction du Parti a été systématiquement absente de la vie et de l’activité des sections, des organismes, de chacun des camarades. La confusion qui régnait dans le Parti avant le Congrès de Bologne, et qui pouvait s’expliquer par le régime de guerre, n’a pas disparu, elle s’est même accrue de façon effrayante ; il est naturel que dans de telles conditions le Parti ait vu baisser la confiance que les masses avaient en lui et qu’en de nombreux endroits les tendances anarchistes aient tenté de prendre le dessus. Le Parti politique de la classe ouvrière ne justifie son existence que dans la mesure où centralisant et coor- donnant fortement l’action prolétarienne, il oppose un pouvoir révolutionnaire de fait au pouvoir légal de l’État bourgeois, dont il limite la liberté d’initiative et de manœu- vre : si le Parti ne réalise pas l’unité et la simultanéité de ses efforts, si le Parti ne se manifeste que comme un simple organisme bureaucratique, sans âme et sans volonté, instinctivement la classe ouvrière tend à se créer un autre parti et glisse vers les tendances anarchistes qui précisément critiquent de façon âpre et incessante le centra-lisme et le fonctionnarisme des partis

 

 

  1. Le Parti a été absent du mouvement international. La lutte de classe est en train de prendre dans tous les pays du monde des formes gigantesques ; partout les prolé- taires sont poussés à rénover leurs méthodes de lutte et souvent, comme en Allemagne après le coup de force militariste, à se dresser les armes à la main 1. Le Parti ne se soucie pas d’expliquer ces événements aux travailleurs italiens, de les justifier à la lumière de la conception de l’Internationale communiste, il ne se soucie pas de mener une grande action éducative afin de rendre la masse des travailleurs italiens con- sciente de cette vérité que la révolution prolétarienne est un phénomène mondial et que chaque événement particulier doit être examiné et jugé dans le cadre mondial. La Troisième Internationale s’est déjà réunie deux fois en Europe occidentale, en décem- bre 1919 dans une ville allemande, en février 1920 à Amsterdam : le Parti italien n’était représenté dans aucune de ces deux réunions; les militants du Parti n’ont même pas été informés par les organismes centraux des discussions qui s’y sont produites et des décisions qui ont été prises dans les deux conférences. Dans le camp de la Troisième Internationale ont lieu d’ardentes polémiques sur la doctrine et sur la tacti- que de l’Internationale communiste, qui ont même abouti (comme en Allemagne) à des scissions internes. Le Parti italien est complètement coupé de cet ardent débat d’idées où se trempent les consciences révolutionnaires et où se construit l’unité spirituelle et l’unité d’action des prolétaires de tous les pays. L’organe central du Parti n’a de correspondant à lui ni en France, ni en Angleterre, ni en Allemagne, ni même en Suisse : étrange condition pour le journal du Parti socialiste qui représente en Italie les intérêts du prolétariat international, étrange condition dans laquelle on place la classe ouvrière italienne, qui doit trouver ses informations dans les nouvelles mutilées et tendancieuses des agences et des journaux bourgeois! L’Avanti !, organe du Parti, devrait être l’organe de la Troisième Internationale ; toutes les nouvelles, discussions, élaborations des problèmes prolétariens qui intéressent la Troisième Internationale devraient trouver leur place dans l’Avanti !; on devrait mener dans l’Avanti !, dans un esprit unitaire, une polémique incessante contre toutes les déviations et tous les com- promis opportunistes : au contraire, l’Avanti ! met en valeur des manifestations de l’esprit opportuniste, comme le récent discours de Trèves à la Chambre 2, bâti sur une conception petite-bourgeoise des rapports internationaux, et qui développait sur les forces prolétariennes une théorie contre-révolutionnaire et défaitiste. Cette absence dans les organes centraux, de tout souci d’informer le prolétariat sur les événements et sur les discussions théoriques qui ont lieu au sein de la Troisième Internationale, on peut également l’observer dans l’activité de la Maison d’Édition. Celle-ci continue à publier des opuscules sans importance ou bien écrits pour défendre les conceptions et les opinions propres à la Deuxième Internationale, tandis qu’elle néglige les publica- tions de la Troisième Internationale. Des ouvrages de camarades russes, indispensa- bles pour comprendre la révolution bolchévique ont été traduits en Suisse, en Angle- terre, en Allemagne, et sont ignorés en Italie : qu’il suffise de citer le volume de Lénine : l’État et la Révolution 1; de plus les opuscules traduits sont très mal traduits, et sont souvent rendus incompréhensibles par des formules extravagantes heurtant à  la fois la grammaire et le sens commun.
  • Le 13 mars 1920, certains chefs des corps francs s’étaient emparés du pouvoir à Bertin, avec la complicité de la Reichswehr : le gouvernement et le président de la République Ebert durent s’enfuir enLa riposte ouvrière fut immédiate : à l’appel des communistes, des socialistes indépendants et des sociaux-démocrates, la grève générale paralysa la capitale allemande. Impuissants et peu soutenus par les milieux bourgeois qui hésitaient à se compromettre, les auteurs du putsch, Kapp, les généraux von Lüttwitz et Ludendorff durent s’enfuir trois jours plus tard. Ce fut là un des rares exemples d’unité ouvrière dans l’Allemagne de Weimar. Le coup de force militariste de Kapp, accompagné de débordements antisémites, avait fait  plus de 3 000 victimes dans toute l’Allemagne.
  • C’est ce que l’on appela le discours de « l’expiation », prononcé à la Chambre le 30 mars 1920 par le député socialiste réformiste Claudio Treves. Le thème dominant était celui de l’impuissance : d’une part la bourgeoisie a fait son temps, de l’autre la classe ouvrière n’est pas encore prête à exercer le pouvoir : d’où la tragédie et l’ « expiation » des classes dominantes.

 

 

  1. Il ressort déjà de l’analyse qui précède qu’elle doit être l’œuvre de renouvelle- ment et d’organisation que nous estimons devoir être absolument réalisée dans l’ensemble du Parti. Le Parti doit trouver sa figure précise et distincte : de parti parle- mentaire petit-bourgeois, il doit devenir le parti du prolétariat révolutionnaire qui lutte pour l’avenir de la société communiste au moyen de l’État ouvrier, un parti qui a son homogénéité et sa cohésion, sa doctrine propre, sa tactique, une discipline rigoureuse, implacable. Ceux qui ne sont pas des communistes révolutionnaires doivent être éliminés du Parti et la direction, libérée du souci de conserver l’unité et l’équilibre entre les diverses tendances et les différents leaders, doit diriger toute son énergie vers l’organisation des forces ouvrières sur le pied de guerre. Chaque événement de la vie des prolétaires, sur le plan national et international doit être immédiatement com- menté dans des manifestes et des circulaires de la direction pour en tirer des argu- ments pour la propagande communiste et pour l’éducation des consciences révolu- tionnaires. La direction, en restant toujours en contact avec les sections, doit devenir le centre moteur de l’action prolétarienne dans tous ses développements. Les sections doivent promouvoir dans toutes les usines, dans les syndicats, dans les coopératives, les casernes, la constitution de groupes communistes pour répandre sans plus tarder au sein des masses les conceptions et la tactique du Parti, pour organiser la création des Conseils d’entreprise afin d’exercer leur contrôle sur la production industrielle et agricole, de faire la propagande nécessaire pour s’assurer de façon organique, la conquête des syndicats, des Bourses du Travail et de la Confédération Générale du Travail, pour devenir les éléments de confiance que les masses délégueront pour former les Soviets politiques et pour exercer la dictature prolétarienne. L’existence d’un Parti communiste cohérent et fortement discipliné qui, à travers ses « noyaux » dans les usines, les syndicats, les coopératives, puisse coordonner et centraliser l’ensemble de l’action révolutionnaire du prolétariat, est la condition fondamentale et indispensable pour tenter n’importe quelle expérience de Soviet ; si cette condition n’existe pas, toute proposition d’expérience doit être rejetée comme absurde et seulement utile aux diffamateurs de l’idée des De la même façon il faut rejeer l’idée de « petit parlement socialiste » 1 qui deviendrait rapidement un instrument aux mains de la majorité réformiste et opportuniste du groupe parlementaire, pour diffuser des utopies démocratiques et des projets contre-révolutionnaires.

 

1 L’État et la Révolution, écrit par Lénine à la veille de la Révolution d’Octobre, en août-septembre 1917, à l’occasion d’une polémique avec les conceptions opportunistes sur la question du pouvoir, qui dominaient dans la Deuxième Internationale. L’édition française la plus récente est celle des Éditions sociales : Oeuvres complètes de Lénine, tome XXV, 1970. Il en existe une édition séparée dans la collection des classiques du marxisme-léninisme.1

  1. La direction doit immédiatement étudier, rédiger, et diffuser un programme de gouvernement révolutionnaire du Parti socialiste dans lequel soient envisagées les solutions réelles que le prolétariat, devenu classe dominante, apportera à tous les pro- blèmes essentiels – économiques, politiques, religieux, scolaires, etc. – qui se posent de façon urgente aux diverses couches de la population travailleuse italienne. En prenant pour base la conception que le Parti fonde sa puissance et son action sur la seule classe des ouvriers de l’industrie et de l’agriculture qui ne possèdent aucune pro- priété privée, et qu’il considère les autres couches du peuple travailleur comme des auxiliaires de la classe véritablement prolétarienne, le Parti doit lancer un manifeste dans lequel la conquête révolutionnaire du pouvoir politique soit clairement posée, dans lequel le prolétariat industriel et agricole soit invité à se préparer et à s’armer, et dans lequel on indique les éléments de solutions communistes aux problèmes actuels : contrôle prolétarien sur la production et la distribution, désarmement des corps armés de mercenaires, contrôle des municipalités par les organisations ouvrières.

 

 

  1. La section turinoise se propose, sur la base de ces considérations, de se faire le promoteur d’une entente avec les groupes de camarades de toutes les sections qui voudront se réunir pour les discuter et les approuver; cette entente organisée doit préparer à brève échéance un congrès consacré à la discussion des problèmes de tactique et d’organisation prolétariennes et qui, en attendant, contrôle l’activité des organismes exécutifs du Parti. 2

 

(O.N. pp. 116-126.)

L’Ordine Nuovo, 8 mai 1920. II, nº 1, non signé.

 

Il s’agissait du projet de réunir en une assemblée (qui ne serait ni la direction ni le Conseil national du Parti) les élus socialistes avec les représentants des plus grands organismes politiques, syndicaux et coopératifs, pour élaborer des propositions de loi et exercer une pression sur le gouvernement. Dans une telle assemblée les réformistes auraient eu la majorité.

  • Voici le jugement de Lénine sur le rapport, tel que nous le trouvons dans les Thèses sur les tâches fondamentales du He Congrès de l’Internationale communiste (point 17) :

« En ce qui concerne le Parti socialiste italien, le IIe Congrès de la Ille Internationale retient comme juste en substance la critique du Parti et les propositions pratiques, publiées comme propositions du Conseil national du Parti socialiste italien au nom de la section de Turin du Parti, dans la revue L’Ordine Nuovo du 8 mai 1920, et qui correspondent à tous les principes fondamentaux de la IIIe Internationale du Parti pour examiner ces  propositions, ainsi que toutes les décisions des deux congrès de l’Internationale communiste afin de rectifier la ligne du Parti et d’épurer le Parti lui-même et surtout son groupe parlementaire, des éléments non communistes. »

 

3.    Deux révolutions

 

Aucune forme de pouvoir politique ne peut être historiquement conçue et justifiée autrement que comme l’appareil juridique d’un pouvoir économique réel, ne peut être conçue et justifiée autrement que comme l’organisation de défense et la condition de développement d’un ordre déterminé dans les rapports de production et de distribution de la richesse. Cette règle fondamentale (et élémentaire) du matérialisme historique résume tout l’ensemble des thèses que nous avons cherché à développer organique- ment autour du problème des conseils d’usines, résume les raisons pour lesquelles nous avons posé comme centrales et prédominantes en traitant des problèmes réels de la classe prolétarienne, les expériences positives déterminées par le mouvement profond des masses ouvrières pour la création, le développement et la coordination des conseils. C’est pourquoi nous avons soutenu :

 

 

  1. La révolution n’est pas nécessairement prolétarienne et communiste, dans la mesure où elle vise et parvient à renverser le gouvernement politique de l’État bourgeois ;

 

  1. Elle n’est pas non plus prolétarienne et communiste dans la mesure où elle vise et parvient à anéantir les institutions représentatives et la machine administrative à travers lesquelles le gouvernement central exerce le pouvoir politique de la bourgeoisie;

 

  1. Elle n’est même pas prolétarienne et communiste si le raz de marée de l’insur- rection populaire met le pouvoir entre les mains d’hommes qui se disent (et sont sin- cèrement) communistes. La révolution n’est prolétarienne et communiste que dans la mesure où elle est libération de forces productives prolétariennes et communistes qui s’étaient élaborées dans le sein même de la société dominée par la classe capitaliste, elle est prolétarienne et communiste dans la mesure où elle réussit à favoriser et à promouvoir l’expansion et l’organisation de forces prolétariennes et communistes capables de commencer le travail patient et méthodique nécessaire pour construire un nouvel ordre dans les rapports de production et de distribution, un nouvel ordre sur la base duquel soit rendue impossible l’existence de la société divisée en classes, et dont le développement systématique tende, par conséquent, à coïncider avec un processus de dépérissement du pouvoir d’État, avec une autodissolution systématique de l’orga- nisation politique de défense de la classe prolétarienne qui se dissout comme classe pour devenir l’humanité.

 

 

La révolution qui se réalise dans la destruction de l’appareil d’État bourgeois, et dans la construction d’un nouvel appareil d’État, intéresse et englobe toutes les classes opprimées par le capitalisme. Elle est déterminée immédiatement par le fait brutal que, dans les conditions de disette laissées par la guerre impérialiste, la grande majorité de la population (constituée d’artisans, de petits propriétaires terriens, de petits bourgeois intellectuels, de masses paysannes très pauvres et aussi de masses paysan- nes arriérées) n’a plus aucune garantie pour ce qui concerne les exigences élémen- taires de la vie quotidienne. Cette révolution tend à avoir un caractère principalement anarchique et destructeur et à se manifester comme une explosion de colère aveugle, comme un déchaînement effrayant de fureurs sans objectif concret, qui ne s’organi- sent en un nouveau pouvoir d’État que dans la mesure où la fatigue, la désillusion et la faim finissent par faire reconnaître la nécessité d’un ordre constitué et d’un pouvoir qui le fasse vraiment respecter.

 

Cette révolution peut aboutir à une pure et simple assemblée constituante qui cherche à soigner les plaies faites dans l’appareil d’État bourgeois par la colère populaire ; elle peut arriver jusqu’au soviet, jusqu’à l’organisation politique autonome du prolétariat et des autres classes opprimées, qui pourtant n’osent pas aller au-delà de l’organisation, n’osent pas toucher aux supports économiques et sont alors refoulées par la réaction des classes possédantes; elle peut aller jusqu’à la destruction complète de la machine d’État bourgeois, et à l’établissement d’une situation de désordre perma- nent, dans laquelle les richesses existantes et la population tombent dans la dissolu- tion et la déchéance, écrasées par l’impossibilité de toute organisation autonome ; elle peut arriver enfin à l’établissement d’un pouvoir prolétarien et communiste qui s’épuise en tentatives répétées et désespérées pour susciter d’autorité les conditions économiques de sa permanence et de son renforcement, et finit par être emportée par la réaction capitaliste.

En Allemagne, en Autriche, en Bavière, en Ukraine, en Hongrie se sont produits ces développements historiques, à la révolution comme acte destructeur n’a pas succédé la révolution comme processus de reconstruction au sens communiste. L’ex- istence des conditions extérieures : Parti communiste, destruction de l’État bourgeois, fortes organisations syndicales, armement du prolétariat, n’ont pas suffi à compenser l’absence de cette condition : existence de forces productives tendant au développe- ment et à l’expansion, mouvement conscient des masses prolétariennes en vue de donner le pouvoir économique pour substance au pouvoir politique, volonté dans les masses prolétariennes d’introduire à l’usine l’ordre prolétarien, de faire de l’usine la cellule du nouvel État, de construire le nouvel État comme reflet des supports indus- triels du système d’usine.

Voilà pourquoi nous avons toujours considéré que le devoir des noyaux communistes existant dans le Parti est de ne pas tomber dans des hallucinations particularistes (problèmes de l’abstentionnisme électoral, problème de la constitution d’un Parti « vraiment » communiste), mais de travailler à créer les conditions de masse dans les- quelles il soit possible de résoudre tous les problèmes particuliers comme problèmes du développement organique de la révolution communiste. Peut-il en effet exister un Parti communiste (qui soit un parti d’action et non une académie de purs doctrinaires et de politiciens, qui pensent « bien » et s’expriment « bien » en matière de communisme) s’il n’existe à l’intérieur de la masse l’esprit d’initiative historique et les aspi- rations à l’autonomie industrielle qui doivent trouver leur reflet et leur synthèse dans le Parti communiste ? Et puisque la formation des partis et l’émergence des forces historiques réelles dont les partis sont le reflet ne se produit pas d’un seul coup, à partir du néant, mais se produit selon un processus dialectique, la tâche principale des forces communistes n’est-elle pas précisément de donner conscience et organisation aux forces productives, essentiellement communistes, qui devront se développer et, par leur expansion, créer la base économique sûre et permanente du pouvoir politique aux mains du prolétariat ? 1

 

De la même manière, le Parti peut-il s’abstenir de participer aux luttes électorales pour les institutions représentatives de la démocratie bourgeoise, s’il a pour tâche d’organiser politiquement toutes les classes opprimées autour du prolétariat commu- niste, et si pour atteindre ce but il est nécessaire que de ces classes il devienne le parti de gouvernement au sens démocratique, étant donné que c’est seulement du prolétariat communiste qu’il peut être le parti au sens révolutionnaire ?

Dans la mesure où il devient le parti de confiance « démocratique » de toutes les classes opprimées, dans la mesure où il se tient en contact permanent avec toutes les couches de la population laborieuse, le Parti communiste conduit toutes les couches du peuple à reconnaître dans le prolétariat communiste la classe dirigeante qui doit remplacer dans le pouvoir d’État la classe capitaliste, il crée les conditions dans les- quelles il est possible que la révolution comme destruction de l’État bourgeois s’iden- tifie avec la révolution prolétarienne, avec la révolution qui doit exproprier les expro- priateurs, qui doit commencer le développement d’un nouvel ordre dans les rapports de production et de distribution.

1  Gramsci adresse à la même époque un rapport au Comité exécutif de l’internationale communiste,  sur le mouvement turinois des Conseils d’usines. Il en explicite en ces termes les principes :

« L’organisation des Conseils d’usines se fonde sur les principes suivants : dans chaque usine, dans chaque atelier est constitué un organisme sur la base de la représentation (et non sur l’ancienne base du système bureaucratique), organisme qui exprime concrètement la force du prolétariat, qui lutte contre l’ordre capitaliste ou exerce son contrôle sur la production en éduquant l’ensemble des ouvriers en vue de la lutte révolutionnaire et de la création de l’État ouvrier. Le Conseil d’usine doit être formé selon le principe de l’organisation par industrie ; il doit représenter pour la classe ouvrière le modèle de la société communiste à laquelle on arrivera par la dictature du prolétariat ; dans cette société il n’existera plus de divisions de classe, tous les rapports sociaux seront ordonnés selon les exigences techniques de la production et de l’organisation qui en découlent, et ne seront pas subordonnés à un pouvoir d’État organisé. La classe ouvrière doit comprendre toute la beauté et la noblesse de l’idéal pour lequel elle lutte et se sacrifie ; elle doit se rendre compte que pour atteindre cet idéal, il est nécessaire de passer par certaines étapes ; elle doit reconnaître la nécessité de la discipline révolutionnaire et de la dictature.

Chaque entreprise se divise en départements et chaque département en équipes de travail : chaque équipe accomplit une certaine partie du travail; les ouvriers de chaque équipe élisent un des leurs avec mandat impératif conditionnel. L’assemblée des délégués de toute l’entreprise forme un Conseil qui élit dans son sein un comité exécutif. L’assemblée des secrétaires politiques des comités exécutifs forme le Comité central des Conseils qui élit dans son sein un comité urbain d’étude pour l’organisation de la propagande, pour l’élaboration des plans de travail, pour approuver les projets et les propositions particulières émanant de chaque membre de l’ensemble du mouvement. »

Ainsi, dans la mesure où il se pose comme parti spécifique du prolétariat indus- triel, dans la mesure où il travaille à donner conscience et orientation précise aux for- ces productives que le capitalisme a suscitées en se développant, le Parti communiste crée les conditions économiques du pouvoir d’État aux mains du prolétariat commu- niste, crée les conditions dans lesquelles il est possible que la révolution prolétarienne s’identifie avec la révolte populaire contre l’État bourgeois, dans lesquelles cette ré- volte devient l’acte de libération des forces productives réelles qui se sont accumulées au sein de la société capitaliste.

 

Ces diverses séries d’événements historiques ne sont pas détachées et indépendantes ; elles sont des moments d’un même processus dialectique de développement dans le cours duquel les rapports de cause à effet s’entremêlent, se renversent, interfè- rent. L’expérience des révolutions a cependant montré comment, après la Russie, tou- tes les révolutions en deux temps ont échoué, et comment l’échec de la seconde révo- lution a précipité les classes ouvrières dans un état de prostration et d’avilissement qui a permis aux classes bourgeoises de se réorganiser fortement et de commencer le travail systématique d’écrasement des avant-gardes communistes qui tentaient de se reconstituer.

 

Pour les communistes qui ne se contentent pas d’une rumination monotone des premiers éléments du communisme et du matérialisme historique, mais qui vivent dans la réalité de la lutte et comprennent la réalité, telle qu’elle est, du point de vue du matérialisme historique et du communisme, la révolution comme conquête du pou- voir social par le prolétariat ne peut être conçue que comme un processus dialectique dans lequel le pouvoir politique rend possible le pouvoir industriel et le pouvoir industriel rend possible le pouvoir politique; le soviet est l’instrument de lutte révolu- tionnaire qui permet le développement autonome de l’organisation économique qui va du conseil d’usine au conseil central économique, qui établit les plans de production  et de distribution et parvient ainsi à supprimer la concurrence capitaliste ; le conseil d’usine, comme forme de l’autonomie du producteur dans le domaine industriel et comme base de l’organisation économique communiste, est l’instrument de la lutte mortelle pour le régime capitaliste, dans la mesure où elle crée les conditions dans lesquelles la société divisée en classes est supprimée, et dans lesquelles est rendue « matériellement » impossible toute nouvelle division de classes.

Mais pour les communistes qui vivent dans la lutte, cette conception ne reste pas pensée abstraite ; elle devient motif de lutte, elle devient stimulant pour un plus grand effort d’organisation et de propagande.

Le développement industriel a déterminé dans les masses un certain degré d’autonomie spirituelle et un certain esprit d’initiative historique positive ; il est nécessaire de donner une organisation et une forme à ces éléments de révolution prolétarienne, de créer les conditions psychologiques de leur développement et de leur généralisa- tion parmi toutes les masses laborieuses à travers la lutte pour le contrôle de la production.

Il est nécessaire de promouvoir la constitution organique d’un parti communiste qui ne soit pas une assemblée de doctrinaires ou de petits Machiavel, mais un parti d’action communiste révolutionnaire, un parti qui ait conscience exacte de la mission historique du prolétariat et sache guider le prolétariat vers la réalisation de sa mission, qui soit donc le parti des masses qui veulent se libérer par leurs propres moyens, de façon autonome, de l’esclavage politique et industriel à travers l’organisation de l’éco- nomie sociale, et non un parti qui se serve des masses pour tenter des imitations héroïques des Jacobins français. Il est nécessaire de créer, dans la mesure de ce qui peut être obtenu par l’action d’un parti, les conditions dans lesquelles on n’ait pas deux révolutions, mais dans lesquelles la révolte populaire contre l’État bourgeois trouve les forces organisées, capables de commencer la transformation de l’appareil national de production pour que d’instrument d’oppression ploutocratique il devienne instru- ment de libération communiste.

 

(O.N. pp. 135-140.)

L’Ordine Nuovo du 3 juillet 1920. II, no 8, non signé.

 

 

III. Gramsci, fondateur et dirigeant du Parti communiste d’Italie (1921-1926)

 

 

  1. La situation italienne et les tâches du PCI

 

 Il s’agit des thèses dites thèses de Lyon, rédigées par Gramsci et Togliatti pour le HF Congrès du Parti communiste italien qui eut lieu à Lyon en janvier 1926. Ce congrès sanctionnera la défaite du gauchisme de A. Bordiga et peut être considéré comme le moment où le Parti communiste dItalie se donna une analyse concrète de la situation italienne et élabora une ligne fondée sur la volonté politique d’un lien organique aux masses. On en trouve le texte dans la première édition Einaudi des œuvres de Gramsci : la Costruzione del Partito comunista, 1923-1926, Torino 1971, aux pages 488-513.

 

(…)

 

  • La défaite du prolétariat révolutionnaire dans cette période décisive est due aux déficiences politiques, organisationnelles, tactiques et stratégiques du parti des travailleurs. En raison de ces déficiences, le prolétariat ne parvient pas à prendre la tête de l’insurrection de la majorité de la population, et à la faire déboucher sur la création d’un État ouvrier; bien au contraire, il subit lui-même l’influence des autres classes sociales qui paralysent son action. La victoire du fascisme en 1926 doit donc être considérée non comme une victoire remportée sur la révolution mais comme la conséquence de la défaite subie par les forces révolutionnaires en raison de leurs faiblesses intrinsèques.
  1. Le fascisme, en tant que mouvement de réaction armée ayant pour but la désagrégation et la désorganisation de la classe laborieuse pour la neutraliser, s’inscrit dans la politique traditionnelle des classes dirigeantes italiennes et dans la lutte du capitalisme contre la classe ouvrière. Il est favorisé donc, dans ses origines, dans son organisation et dans son développement, par l’appui de tous les vieux groupes diri- geants sans distinction ; et, plus particulièrement, par celui des propriétaires fonciers qui se sentent plus fortement menacés par la pression des masses rurales. Mais, socialement, le fascisme trouve sa base dans la petite bourgeoisie urbaine et dans une nouvelle bourgeoisie agricole, apparue avec la transformation de la propriété foncière dans certaines régions (phénomène de capitalisme agraire en Émilie; formation d’une couche intermédiaire d’origine rurale ; « prêts fonciers » ; nouvelle répartition des terres). Ce fait, plus celui d’avoir trouvé une unité idéologique et organisationnelle dans les formations militaires où revivent les traditions guerrières (« Arditisme ») et qui sont utilisées dans la guérilla contre les travailleurs, permettent au fascisme de concevoir et de mettre en œuvre un plan de conquête de l’État s’opposant aux vieilles couches dirigeantes. Il est absurde de parler de révolution. Mais les nouvelles couches se rassemblant autour du fascisme tirent de leur origine une homogénéité et une mentalité commune de « capitalisme naissant ». C’est ce qui explique pourquoi leur lutte contre les hommes politiques du passé est possible, et pourquoi elles peuvent la justifier en se référant à une construction idéologique qui contredit les théories tradi- tionnelles de l’État et de ses rapports avec les citoyens. En substance, le fascisme ne modifie le programme conservateur et réactionnaire, qui a toujours dominé la politi- que italienne, que dans la stricte mesure où il conçoit différemment le processus d’unification des forces réactionnaires. A la tactique des accords et des compromis, il substitue le projet de réalisation d’une unité organique de toutes les forces de la bour- geoisie dans un seul organisme politique, contrôlé par une centrale unique, qui devrait diriger simultanément le parti, le gouvernement et l’État. Ce projet répond à une volonté de résistance totale à toute attaque révolutionnaire. Ce qui permet au fascisme de recueillir l’adhésion de la partie la plus décidément réactionnaire de la bourgeoisie industrielle et des propriétaires
  • La méthode fasciste de défense de l’ordre, de la propriété et de l’État, est, plus encore que le système traditionnel des compromis et de la politique de gauche, un facteur de désintégration de la cohésion sociale et de ses superstructures politiques. Ses effets doivent être étudiés sous le double rapport de sa mise en œuvre sur le plan économique et sur le plan

Sur le plan politique, tout d’abord, l’unité organique de la bourgeoisie sous le fascisme ne se réalise pas immédiatement après la conquête du pouvoir. En dehors du fascisme, il existe des centres d’opposition bourgeoise au régime. D’une part, le grou- pe partisan d’une solution giolittienne du problème de l’État ne se laisse pas absorber. Ce groupe est lié à une partie de la bourgeoisie industrielle; en outre, par son pro- gramme réformiste d’inspiration « travailliste », il exerce une influence dans certaines couches ouvrières et petites-bourgeoises. D’autre part, le programme visant à fonder l’État en s’appuyant sur une démocratie rurale dans le Mezzogiorno et sur la partie « saine » de l’industrie du Nord (Corriere della sera, libéralisme Nitti) tend à devenir celui d’une organisation politique d’opposition au fascisme, et possédant plusieurs bases de masse dans le Mezzogiorno (Union nationale).

 

Le fascisme est obligé de mener une dure bataille contre ces groupes qui lui résis- tent, et une autre, plus dure encore, contre la franc-maçonnerie, qu’il considère à juste titre comme le centre organisateur de toutes les forces qui ont toujours défendu l’État. Cette lutte qui est, qu’on le veuille ou non, l’indice d’une fissure au sein du bloc des forces conservatrices et anti-prolétariennes, peut, dans certaines circonstances, favo- riser le développement et l’affirmation du prolétariat comme troisième facteur, ayant un rôle décisif à jouer dans une situation politique.

 

Sur le plan économique, le fascisme agit comme l’instrument d’une oligarchie in- dustrielle et agraire visant à concentrer entre les mains du capital le contrôle de toutes les richesses du pays. Cela ne peut manquer de provoquer un mécontentement de la petite bourgeoisie qui, avec l’avènement du fascisme, croyait venue sa propre domination.

 

Le fascisme prend tout un ensemble de mesures pour favoriser une nouvelle con- centration industrielle (abolition de l’impôt sur les successions, politique financière et fiscale, renforcement du protectionnisme), et les accompagne de dispositions favo- risant les agrariens au détriment des petits et moyens cultivateurs (impôts, taxes sur les grains, « bataille du grain »). L’accumulation que ces mesures entraînent n’est pas un accroissement de la richesse nationale, mais elle est la spoliation d’une classe au profit d’une autre, à savoir celle des classes laborieuses et moyennes au profit de la ploutocratie. Le souci de favoriser la ploutocratie apparaît impudemment à travers le projet de légalisation, dans le nouveau code de commerce, du régime des actions pri- vilégiées; une poignée de financiers se trouve ainsi en mesure de disposer sans aucun contrôle d’une masse immense de l’épargne provenant de la petite et moyenne bour- geoisies, ces catégories sont expropriées du droit de disposer de leur richesse. Il faut ranger dans le même programme, mais avec des conséquences politiques plus profon- des, le projet d’unification des banques d’émission, qui se traduit dans les faits par la suppression de deux grandes banques méridionales. Ces deux banques ont actuel- lement pour fonction d’absorber l’épargne du Mezzogiorno et les dépôts des émigrants (600 millions), rôle qui revenait autrefois à l’État avec l’émission des bons du trésor, et à la banque d’escompte, dans l’intérêt d’une partie de l’industrie lourde du Nord. Les banques méridionales ont été contrôlées jusqu’à ce jour par les classes dirigeantes du Mezzogiorno elles-mêmes, ce contrôle assurant une des bases réelles de leur domina- tion politique. La suppression des banques méridionales comme banques d’émission transférera ce pouvoir à la grande industrie du Nord qui contrôle, à travers la Banque commerciale, la Banque d’Italie; et elle renforcera ainsi exploitation économique de type « colonial » et appauvrissement du Mezzogiorno, accélérant simultanément le lent processus par lequel la petite bourgeoisie méridionale elle-même se détache de l’État.

La politique économique du fascisme est complétée par les mesures visant à renforcer le cours de la monnaie, à assainir le budget de l’État, à payer les dettes de guerre et à favoriser l’intervention du capital anglo-américain en Italie. Dans tous ces domaines, le fascisme réalise le programme de la ploutocratie (Nitti) et d’une minorité industrielle agrarienne, au détriment de la grande majorité de la population dont les conditions de vie se dégradent progressivement.

Le couronnement de toute la propagande idéologique, de l’action politique et économique du fascisme, est sa tendance à « l’impérialisme ». C’est par cette tendance que s’exprime la nécessité pour les classes dirigeantes industrielles agraires italiennes de trouver à l’extérieur les moyens de résoudre la crise de la société italienne. Elle porte en elle les germes d’une guerre qui sera menée en apparence au nom de l’expan- sion italienne, mais dans laquelle, en fait, l’Italie fasciste ne sera qu’un instrument entre les mains de l’un des groupes impérialistes qui se disputent la domination du monde.

 

 

  • Par voie de conséquence, la politique du fascisme engendre une série de réactions profondes au sein des masses. Le phénomène le plus grave est le détache- ment de plus en plus marqué des populations rurales, du Mezzogiorno et des Iles, du système des forces qui régissent l’État. La vieille classe dirigeante locale (Orlando, Di Cesaro, De Nicola, etc.) n’exerce plus de façon systématique son rôle d’anneau de conjonction dans les rapports avec l’État. La petite bourgeoisie tend donc à se rappro- cher des paysans. Le système d’exploitation et d’oppression des masses méridionales est porté à l’extrême par le fascisme ; ce qui favorise également la radicalisation des couches intermédiaires et pose la question méridionale dans ses vrais termes, comme question qui ne trouvera sa réponse qu’avec l’insurrection des paysans alliés au prolétariat, dans la lutte contre les capitalistes et les propriétaires

 

Les couches paysannes moyennes et pauvres du reste de l’Italie acquièrent égale- ment, quoique plus lentement, une fonction révolutionnaire. Le Vatican – dont le rôle réactionnaire a été repris par le fascisme – n’exerce plus aussi complètement son con- trôle sur les populations rurales par l’entremise des prêtres, de l’Azione cattolica et du parti populaire. Une partie des paysans, poussés à la lutte pour la défense de leurs intérêts par ces mêmes organisations que cautionnent et dirigent les autorités ecclé- siastiques, accentue maintenant, sous la pression économique et politique du fascis- me, sa propre orientation de classe ; elle commence à comprendre que son sort est lié à celui de la classe ouvrière. Le phénomène Miglioli est révélateur de cette tendance. Un autre symptôme très significatif est le fait que les organisations blanches qui en tant que fraction de l’ « Action catholique », sont directement dirigées par le Vatican, ont dû entrer dans les comités intersyndicaux avec les Ligues rouges, expression de cette période prolétarienne que, dès 1870, les catholiques pressentaient comme immi- nente dans la société italienne.

Quant au prolétariat, le processus de désagrégation de ses forces se heurte à la résistance active de l’avant-garde révolutionnaire et à une résistance passive de la grande masse, laquelle demeure fondamentalement attachée à ses positions de classe, prête à se remettre en mouvement dès que se relâche la pression physique du fascisme et que ses intérêts de classe la motivent plus fortement. La tentative de créer une division interne au moyen des syndicats fascistes peut être considérée comme un échec. Les syndicats fascistes, changeant leur programme, deviennent désormais les instruments directs de l’oppression réactionnaire au service de l’État.

XIX. Les forces motrices de la révolution italienne, ainsi qu’il ressort de notre analyse, sont par ordre d’importance les suivantes :

  1. la classe ouvrière et le prolétariat agricole
  2. les paysans du Mezzogiorno et des Iles et les paysans du reste de l’Italie.

Le développement et la rapidité du processus révolutionnaire ne sont pas prévisibles hors d’une évaluation de certains facteurs subjectifs : à savoir, dans la mesure où la classe ouvrière parviendra à acquérir une personnalité politique propre, une ferme conscience de classe, et l’indépendance vis-à-vis de toutes les autres classes; dans la mesure où elle parviendra à organiser ses forces, c’est-à-dire à jouer effecti- vement un rôle de direction à l’égard des autres agents historiques, en commençant par donner une expression politique concrète à son alliance avec les paysans.

On peut affirmer d’une façon générale, mais également en fonction de l’expérience italienne, qu’on passera d’une période de préparation révolutionnaire à une période de révolution « immédiate » lorsque le prolétariat industriel et agricole du Nord aura retrouvé, sous l’effet du développement de la situation objective, et à travers une série de luttes particulières et immédiates, un haut degré d’organisation et de combativité.

Quant aux paysans, ceux du Mezzogiorno et des Iles, ils doivent être placés au premier rang parmi les forces sur lesquelles compte l’insurrection contre la dictature industrielle-agraire, bien qu’il ne faille pas leur attribuer une importance décisive en dehors de toute alliance avec le prolétariat. Leur alliance avec les ouvriers est le résultat d’un processus historique naturel et profond, favorisé par tous les avatars de l’État italien. Pour les paysans du reste de l’Italie, le processus d’orientation vers l’alliance avec le prolétariat est plus lent et devra être favorisé par une action politique attentive de la part du parti du prolétariat. Les succès déjà obtenus en Italie dans ce domaine indiquent du reste que le problème de la rupture de l’alliance paysans-forces réactionnaires doit également être posé dans la plupart des autres pays de l’Europe occidentale, sous la forme de la neutralisation de l’influence que l’organisation catholique exerce sur les masses rurales.

(…)

XXXVI. Le principe selon lequel le parti dirige la classe ouvrière ne doit pas être interprété de façon mécanique. Il ne faut pas croire que le parti puisse diriger la classe ouvrière en s’imposant à elle de l’extérieur et de façon autoritaire : cela n’est pas plus vrai pour la période qui précède la prise du pouvoir que pour celle qui lui succède. L’erreur que représente l’interprétation mécaniste de ce principe doit être combattue dans le parti italien comme une conséquence possible des déviations idéologiques d’extrême gauche; ces déviations conduisent à une surévaluation arbitraire et formelle du rôle dirigeant du parti. Nous affirmons que la capacité de diriger la classe ne tient pas au fait que le parti se « proclame » son organe révolutionnaire, mais au fait qu’il parvient « effectivement », en tant que parti de la classe ouvrière, à rester en liaison avec toutes les couches de cette même classe, à impulser les masses dans la direction souhaitée et la plus favorable, compte tenu des conditions objectives. Ce n’est que comme conséquence de son action parmi les masses que le parti peut obtenir d’elles d’être reconnu comme « leur » parti (conquête de la majorité), et c’est à cette condi- tion seulement que le parti peut se prévaloir d’être suivi par la classe ouvrière. Cette action dans les masses est un impératif qui l’emporte sur tout « patriotisme » de parti.

(…)

XXXIX. Le parti dirige et unifie la classe ouvrière en participant à toutes les luttes de caractère partiel, en formulant et en avançant un programme de revendications immédiates pour la classe laborieuse. Il lui faut considérer les actions partielles et limitées comme des étapes nécessaires pour parvenir à la mobilisation progressive et à l’unification de toutes les forces de la classe laborieuse.

Le parti combat la thèse selon laquelle il faut s’abstenir de soutenir les actions partielles et d’y prendre part, sous prétexte que les problèmes intéressant la classe laborieuse ne peuvent être résolus que par la destruction du régime capitaliste et une offensive générale de toutes les forces anticapitalistes. Il sait bien qu’il est impossible d’améliorer sérieusement et durablement la condition des travailleurs dans la période de l’impérialisme, et aussi longtemps que le régime capitaliste n’aura pas été abattu. Mais la mise en avant d’un programme de revendications immédiates et le soutien des luttes partielles est la seule façon de gagner les grandes masses et de les mobiliser contre le capital. D’autre part, toute agitation ou victoire des catégories de la classe ouvrière dans le domaine des revendications immédiates rend la crise du capitalisme plus aiguë, et précipite, ne serait-ce que subjectivement, la chute du capitalisme, dans la mesure où elle rompt, sur le plan économique, l’équilibre instable sur lequel il fonde aujourd’hui son pouvoir.

 

Le parti communiste relie chaque revendication immédiate à un objectif révolutionnaire ; il se sert de chaque lutte partielle pour enseigner aux masses la nécessité de l’action générale, de l’insurrection contre la domination réactionnaire du capital ; il s’efforce de préparer et de diriger chaque lutte à caractère limité de telle sorte qu’elle puisse mener à la mobilisation et à l’unification des forces prolétariennes, non à leur dispersion. Il défend ses thèses a l’intérieur des organisations de masse auxquelles incombe la direction des mouvements partiels ou à l’adresse des partis politiques qui en prennent l’initiative, ou encore il les fait prévaloir en prenant lui-même l’initiative de proposer des actions partielles aussi bien au sein des organisations de masse que des autres partis (tactique du front unique). En toutes circonstances, il se sert de l’expérience du mouvement et des résultats obtenus grâce à ses propositions pour accroître son influence, en montrant dans les faits que seul son programme d’action répond aux intérêts des masses et à la situation objective, et pour amener sur des posi- tions plus avancées les fractions les plus arriérées de la classe laborieuse. L’initiative directe du parti communiste pour une action partielle peut être prise soit lorsqu’il contrôle à travers les organismes de masse une partie importante de la classe laborieuse, soit lorsqu’il a l’assurance que son propre mot d’ordre sera également suivi par une grande partie de cette dernière. Mais le parti ne prendra son initiative que lorsqu’elle provoquera, en fonction de la situation objective, un déplacement en sa faveur du rapport des forces, et représentera un pas en avant dans l’unification et la mobilisation de la classe sur le terrain révolutionnaire.

 

Il est exclu qu’une action violente de la part d’individus ou de groupes puisse permettre de tirer les masses ouvrières de leur passivité si le parti n’est pas solidement implanté en elles. En ce qui concerne, notamment, l’activité des groupes armés, même comme riposte à la violence physique des fascistes, elle ne se justifie que dans la mesure où elle renvoie à une réaction des masses et parvient à la déclencher ou à la préparer, acquérant ainsi, sur le plan de la mobilisation des forces matérielles, une valeur comparable à celle des grèves et des revendications économiques partielles sur le plan de la mobilisation générale des énergies prolétariennes pour la défense des intérêts de classe.

 

XXXIX bis. C’est une erreur de croire que les revendications immédiates et les actions partielles n’ont d’autre caractère qu’économique. Du fait qu’avec l’approfondis- sement de la crise du capitalisme les classes dirigeantes capitalistes et agraires sont obligées, pour maintenir leur pouvoir de limiter et de supprimer les libertés d’orga- nisation et les libertés politiques du prolétariat, la revendication de ces libertés offre un excellent terrain pour l’agitation et les luttes partielles, lesquelles peuvent conduire à la mobilisation de vastes couches de la population laborieuse. Toutes les disposi- tions juridiques par lesquelles les fascistes suppriment en Italie jusqu’aux plus élé- mentaires libertés de la classe ouvrière doivent fournir au parti communiste des raisons pour mobiliser les masses et les mettre en action. Le parti communiste aura pour tâche de rapporter chacun des mots d’ordre qu’il lancera dans ce domaine aux directives générales de son action, notamment en vue de démontrer par les faits qu’il est impossible d’imposer au régime instauré par le fascisme des limites radicales, et des transformations d’inspiration « libérale » et « démocratique », autrement qu’en déchaînant contre ce régime une lutte de masse qui devra inévitablement conduire à la guerre civile. Cette conviction doit se diffuser parmi les masses jusqu’à ce que nous aurons réussi, en reliant les revendications partielles à caractère politique aux reven- dications à caractère économique, à transformer les mouvements « révolutionnaires démocratiques » en mouvements révolutionnaires ouvriers et socialistes.

Il faudra notamment en arriver là en ce qui concerne l’agitation antimonarchiste. La monarchie est l’un des piliers du régime fasciste ; elle est la forme étatique du fascisme italien. La mobilisation antimonarchiste des masses de la population italien- ne est l’un des objectifs que le parti communiste doit proposer. Elle permettra de démasquer efficacement certains des groupes soi-disant antifascistes qui se sont retirés sur l’Aventin. Mais elle doit toujours être menée parallèlement à l’agitation et à la lutte contre les autres principaux piliers du régime fasciste, à savoir la ploutocratie industrielle et les agrariens. Dans la propagande antimonarchiste, le problème de la forme de l’État sera, en outre, mis en référence constante par le parti communiste avec le problème du contenu de classe que les communistes entendent donner à l’État. Dans un passé récent (juin 1925), le parti parvint à unifier l’ensemble de ces questions en fondant son action politique sur les mots d’ordre suivants : « Assemblée républi- caine sur la base des Comités ouvriers et paysans; contrôle ouvrier sur l’industrie ; la terre aux paysans. »

  1. La tâche d’unification des forces du prolétariat et de toute la classe laborieuse sur le terrain de la lutte est la partie « positive » de la tactique du front unique, et représente, dans les circonstances actuelles, la tâche fondamentale du parti en Italie.

Les communistes doivent se proposer pour objectif concret et réel l’unité de la classe laborieuse afin d’empêcher le capitalisme d’appliquer son plan de désagrégation permanente du prolétariat et de rendre impossible toute lutte révolutionnaire. Ils doi- vent savoir tout mettre en oeuvre pour atteindre ce but, et surtout se montrer capables de se rapprocher des ouvriers d’autres partis ou sans parti, en venant à bout de leur hostilité et de leur incompréhension déplacées, en se présentant en toute circonstance comme les artisans de l’unité de classe dans la lutte pour la défense de la classe et sa libération.

Le « front unique » de lutte antifasciste et anticapitaliste que les communistes s’efforcent de constituer doit chercher à se présenter comme un front unique organisé, donc se fonder sur les organismes autour desquels la masse dans son ensemble prend forme et se rassemble. Tels sont bien les organes représentatifs dont les masses elles- mêmes ont, aujourd’hui, tendance à se doter, en partant des usines, comme dans cha- que période d’agitation, dès que les syndicats cessent de pouvoir fonctionner dans des conditions normales. Les communistes doivent prendre conscience de cette tendance dans les masses, savoir l’encourager, et développer ses aspects positifs, en luttant contre les déviations à caractère particulariste auxquelles elle peut donner lieu. Il faut considérer la question sans privilégier de façon fétichiste une forme déterminée d’or- ganisation, en se rappelant que notre objectif fondamental est de parvenir à une mobi- lisation et une unité organique de plus en plus vastes des forces. Pour atteindre ce but, il faut savoir s’adapter à tous les terrains qu’offre la réalité, exploiter tous les motifs d’agitation, mettre l’accent sur telle ou telle forme d’organisation selon les nécessités et les possibilités de développement de chacune d’elles.

 

Gramsci, fondateur et dirigeant du PC d’Italie 83

 

 

2.    Lettre au Comité central du PCUS sur la situation dans le parti bolchévik

 

Cette lettre fut rédigée par Gramsci au nom du Bureau politique du PCI et transmise au Comité central du PCUS par Togliatti. Celui-ci désapprouva alors cette démarche. La lettre fut publiée pour la première fois en France en avril 1938 par A. Tasca dans la revue Problemi della Rivoluzione italiana (série II, numéro 4), republiée par P. Togliatti dans Rinascità (nº 47 du 28 novembre 1964). On le trouve également dans la Costruzione del Partito comunista, 1923-1926, première édition Einaudi, Torino 1971, pages 125-131.

 

Au Comité central du Parti communiste soviétique

 

Chers camarades,

 

Les communistes italiens et tous les travailleurs conscients de notre pays ont toujours suivi vos discussions avec la plus grande attention. A la veille de chaque congrès et de chaque conférence du Parti communiste russe, nous étions sûrs que, malgré l’âpreté des polémiques, l’unité du parti russe n’était pas en danger; bien mieux, nous étions convaincus qu’à la faveur de ces discussions le parti renforçait son homogénéité idéologique et organisationnelle, se trouvait donc mieux préparé et mieux armé pour affronter les multiples difficultés inhérentes à l’exercice du pouvoir dans un État ouvrier. Aujourd’hui, à la veille de votre XVe Conférence, nous n’avons plus la même certitude que par le passé; l’angoisse nous gagne irrésistiblement; il nous semble que l’attitude actuelle du bloc des oppositions et la gravité des polé- miques au sein du Parti communiste de l’URSS exigent l’intervention des partis frères. C’est précisément cette conviction qui nous a poussés à vous adresser cette lettre. Il se peut que l’isolement dans lequel notre parti est contraint de vivre nous ait conduits à exagérer les périls qui pèsent sur la situation interne du Parti communiste de l’URSS; mais, en tout cas, nos jugements concernant les répercussions de cette situation à l’échelle internationale n’ont rien d’exagéré, et en tant qu’internationalistes nous tenons à accomplir notre devoir.

La situation actuelle du parti frère de l’URSS nous parait différente et plus grave que lors des précédentes discussions, parce que aujourd’hui nous voyons s’opérer et s’approfondir une scission dans le groupe central léniniste, qui a toujours été le noyau dirigeant du parti et de l’Internationale. Une scission de ce genre, indépendamment des résultats numériques des votes au congrès, peut avoir les plus graves conséquences, non pas seulement si la minorité d’opposition n’accepte pas avec la plus grande loyauté les principes fondamentaux de la discipline révolutionnaire du parti, mais encore si elle outrepasse, dans la poursuite de sa polémique et de sa lutte, les limites de toute démocratie formelle.

L’un des plus précieux enseignements de Lénine a été qu’il nous fallait être très attentifs aux jugements de nos ennemis de classe. Eh bien, chers camarades, il est certain que la presse et les hommes d’État les plus en vue de la bourgeoisie inter- nationale misent sur le caractère organique du conflit qui se fait jour au sein du noyau même du Parti communiste de l’URSS, comptent sur une scission dans le parti frère, sont convaincus que c’est d’elle que naîtra la désagrégation et la lente agonie de la dictature prolétarienne ; se déterminant ainsi cette catastrophe de la révolution que ne sont pas parvenues à provoquer les invasions et les insurrections de la garde blanche. Cette froide circonspection avec laquelle la presse bourgeoise cherche aujourd’hui à analyser les événements russes, le fait qu’elle évite de faire appel, dans la mesure du possible, à cette démagogie violente qui lui était si familière par le passé, sont des symptômes qui doivent faire réfléchir les camarades russes et les rendre conscients de leurs responsabilités. Il y a encore une autre raison pour laquelle la bourgeoisie inter- nationale mise sur une éventuelle scission ou sur une aggravation de la crise interne du Parti communiste de l’URSS. l’État ouvrier existe en Russie depuis maintenant neuf ans. Il est certain que seule une petite minorité, non seulement des classes laborieuses mais encore des partis communistes eux-mêmes, dans les autres pays, est en mesure de reconstituer en son ensemble le mouvement global de la révolution et de retrouver, jusque dans les moindres détails dont se compose la vie quotidienne de l’État des Soviets, la continuité du fil rouge qui débouche sur les perspectives générales de la construction du socialisme. Et ce, non seulement dans les pays où la liberté de réunion n’existe plus, où la liberté de la presse est totalement supprimée ou soumise à d’incroyables contraintes comme en Italie (les tribunaux ont interdit et saisi les ouvrages de Trotsky, Lénine, Staline, Zinoviev et, récemment, le Manifeste com- muniste); mais aussi dans les pays où nos partis ont encore la possibilité d’apporter à leurs membres et aux masses en général une information suffisante. Dans ces pays, les plus larges masses ne peuvent rien comprendre aux discussions qui ont lieu au sein du Parti communiste de l’URSS, surtout quand elles atteignent le degré de violence qui est le leur aujourd’hui et quand elles engagent la ligne politique du parti dans son ensemble, et non plus des questions de détail. Ce ne sont pas que les masses laborieuses en général, ce sont aussi celles de nos partis, qui voient et veulent voir dans la République des Soviets, et dans le parti qui la gouverne, un front uni de lutte, qui oeuvre dans la perspective globale du socialisme. C’est uniquement dans la mesure où les masses occidentales et européennes considèrent la Russie et le parti russe de cette façon, qu’elles sont disposées à reconnaître, comme un fait historique- ment nécessaire, dans le Parti communiste de l’URSS, le parti dirigeant de l’Interna- tionale; ce n’est donc qu’aujourd’hui que la République des Soviets et le Parti commu- niste de l’URSS apparaissent comme un élément formidable d’organisation et de proposition révolutionnaire.

Les partis bourgeois et social-démocrates, précisément pour cette raison, exploi- tent les polémiques internes et les conflits qui existent au sein du Parti communiste de l’URSS; ils veulent lutter contre l’influence de la révolution russe, contre l’unité révolutionnaire qui est en train de se former autour du Parti communiste de l’URSS à travers le monde entier.

Chers camarades, il est très significatif que, dans un pays comme l’Italie – où l’organisation de l’État et du parti fasciste parvient à étouffer toute manifestation  réelle de vie autonome des grandes masses ouvrières et paysannes -, la presse fasciste, notamment dans les provinces, soit remplie d’articles techniquement bien conçus sur le plan de la propagande, et comportant un minimum de démagogie et d’épithètes injurieuses, dans lesquels on cherche à démontrer, avec un effort manifeste d’objec- tivité, que désormais, en raison même de l’attitude des leaders les plus connus du bloc des oppositions du Parti communiste de l’URSS, l’État des Soviets est à coup sûr en passe de devenir un pur État capitaliste, et qu’en conséquence, dans l’affrontement, à l’échelle mondiale entre fascisme et bolchevisme, le fascisme aura le dessus. Cette campagne, si elle montre à quel point est immense la sympathie dont jouit encore la République des Soviets dans les grandes masses du peuple italien – des masses qui, dans certaines régions et depuis six ans, ne reçoivent dans la clandestinité qu’une maigre littérature de parti -, montre aussi comment le fascisme, qui connaît parfaite- ment la situation intérieure de l’Italie et a appris à composer avec les masses, cherche à exploiter l’attitude politique du bloc des oppositions pour surmonter définitivement l’hostilité farouche des travailleurs envers le gouvernement de Mussolini : ou pour créer, du moins, un état d’esprit en vertu duquel on considérerait le fascisme comme une nécessité historique inéluctable, quels que soient la cruauté et les maux qui lui sont inhérents. Nous croyons que, dans le cadre de l’Internationale, notre parti est celui qui ressent le plus vivement le contrecoup de la grave situation qui s’est créée dans le Parti communiste de l’URSS. Et non pas seulement pour les raisons précé- demment exposées – qui sont pour ainsi dire extérieures -, relatives aux conditions générales du développement révolutionnaire dans notre pays. Vous savez bien que tous les partis de l’Internationale ont hérité et de la vieille social-démocratie et des différentes traditions nationales propres à chaque pays (anarchisme, syndicalisme, etc.) toute une masse de préjugés et de motivations idéologiques qui représentent le foyer de toutes les déviations de droite et de gauche. Au cours de ces dernières an- nées, et surtout après le Ve Congrès mondial, nos partis, à la suite d’expériences douloureuses et à travers une succession de crises pénibles et difficiles, étaient en voie de se stabiliser sur des positions léninistes solides, en passe de devenir d’authentiques partis bolcheviks. De nouveaux cadres prolétariens étaient en train de se former dans les usines à partir de la base; les éléments intellectuels étaient soumis à une rigoureuse sélection, à une stricte et sévère mise à l’épreuve sur la base du travail pratique sur le terrain de l’action. Cette restructuration s’opérait sous le contrôle d’un parti communiste de l’URSS unitaire et de tous ses dirigeants.

Eh bien, l’acuité de la crise actuelle et la menace de scission ouverte ou latente qu’elle contient, bloquent ce processus de développement et d’élaboration dans nos partis, cristallisent les déviations de droite et de gauche, et retardent une fois encore la réalisation de l’unité organique du parti mondial des travailleurs. C’est tout particulièrement sur ce point que nous croyons de notre devoir d’internationalistes d’attirer l’attention des camarades les plus responsables du Parti communiste de l’URSS.

Camarades, tout au long de ces neuf ans d’histoire mondiale, vous êtes apparus comme l’élément organisateur et moteur des forces révolutionnaires de tous les pays : par son ampleur et sa profondeur, le rôle que vous avez joué n’a ni précédent ni équivalent dans l’histoire de l’humanité. Mais, aujourd’hui, vous êtes en train de dé- truire votre propre oeuvre, vous vous affaiblissez et courez le risque de compromettre la fonction dirigeante que le Parti communiste de l’URSS avait conquise sous l’impulsion de Lénine; il nous semble que le caractère violent et passionné des problè- mes russes vous fait perdre de vue l’enjeu international de  ces mêmes problèmes, vous fait oublier que vos responsabilités de militants russes ne peuvent et ne doivent être assumées que par référence aux intérêts du prolétariat international.

Le Bureau politique du Parti communiste italien s’est penché avec tout le soin et l’attention dont il était capable sur l’ensemble des questions qui sont actuellement débattues à l’intérieur du Parti communiste de l’URSS. Les problèmes qui sont aujourd’hui les vôtres peuvent demain être les nôtres. Dans notre pays aussi, la masse des paysans forme la majorité de la population laborieuse. En outre, tous les problèmes liés à l’hégémonie du prolétariat se poseront à nous sous une forme manifestement plus complexe et aiguë qu’en Russie même, parce que la densité de la population rurale est infiniment supérieure, parce que nos paysans ont une très riche tradition d’organisation et sont toujours parvenus à peser fortement, de tout leur poids spécifi- que de masse, sur la vie politique nationale, parce que chez nous les appareils et les organisations de l’Église ont derrière eux une tradition deux fois millénaire et se sont spécialisés dans la propagande et l’encadrement des paysans à un degré jamais atteint dans les autres pays. S’il est vrai que l’industrie est plus développée chez nous et que le prolétariat a une large base matérielle, il est non moins vrai que cette industrie ne dispose pas de matières premières dans le pays et se trouve donc plus exposée aux crises; le prolétariat ne pourra donc exercer sa fonction dirigeante que s’il est animé d’un esprit de sacrifice et totalement libéré de toutes les survivances du corporatisme réformiste ou syndicaliste. C’est de ce point de vue réaliste et léniniste, croyons-nous, que le Bureau politique du Parti communiste italien a abordé vos problèmes. Jusqu’à présent, nous n’avons exprimé une opinion de parti que sur la seule question de discipline posée par les fractions, désirant nous en tenir à la recommandation que vous nous avez faite après votre XIVe Congrès, de ne pas étendre la discussion de vos problèmes aux sections de l’Internationale.

Nous déclarons maintenant que nous retenons comme fondamentalement juste la ligne politique de la majorité du Comité central du Parti communiste de l’URSS, et que c’est certainement dans le même sens que se prononcera la majorité du parti italien s’il devient nécessaire d’aborder cette question dans toute son ampleur. Nous ne cherchons pas, parce que nous jugeons cela inutile, à faire de l’agitation et de la propagande autour de vous et des camarades du groupe des oppositions. Nous n’allons donc pas dresser un inventaire de toutes les questions particulières avec, en regard, nos propres appréciations. Ce qui nous frappe, répétons-le, c’est que l’attitude des oppositions engage toute la ligne politique du Comité central, touchant au cœur même de la doctrine léniniste et de l’action politique du parti de l’URSS. C’est l’hégémonie du prolétariat qui est remise en question dans son principe comme dans sa pratique,  ce sont les rapports fondamentaux d’alliance entre ouvriers et paysans qui sont mis en cause et menacés ; autrement dit les piliers mêmes de l’État ouvrier et de la révo- lution. Camarades, on n’a jamais vu au cours de l’histoire une classe dominante, dans son ensemble, avoir des conditions d’existence inférieures à celles de certains élé- ments et couches de la classe dominée et assujettie. Cette contradiction inouïe, l’his- toire en a fait le lot du prolétariat ; c’est en cette contradiction que réside la plus gran- de menace pour la dictature du prolétariat, notamment dans les pays où le capitalisme n’était pas parvenu à son plein développement et n’avait pas réussi à unifier les forces productives. C’est de cette contradiction, qui d’ailleurs apparaît déjà sous certaines formes dans les pays capitalistes où le prolétariat assure objectivement une fonction sociale importante, que naissent le réformisme et le syndicalisme, que naissent l’état d’esprit corporatiste et les stratifications de l’aristocratie ouvrière. Et, pourtant, le prolétariat ne peut devenir une classe dominante s’il ne parvient pas, parle sacrifice de ses intérêts corporatifs, à surmonter cette contradiction; il ne peut maintenir son hégémonie et sa dictature, même une fois constitué en classe dominante, s’il ne sacri- fie pas ses intérêts immédiats aux intérêts généraux et permanents de la classe. Il est certes facile de faire de la démagogie sur ce terrain, facile de souligner les aspects négatifs de la contradiction : « Est-ce toi qui domines, ô ouvrier mal vêtu et mal nourri, ou bien est-ce l’homme de la NEP avec ses vêtements fourrés et tous les biens de la terre dont il dispose ? » C’est ainsi que les réformistes, après une grève révolu- tionnaire qui a renforcé la cohésion et la discipline au sein des masses mais qui, en raison de sa durée, a encore appauvri les travailleurs sur le plan individuel, déclarent :

« A quoi bon avoir lutté ? Vous vous retrouvez encore plus pauvres et démunis! » Il est facile de faire de la démagogie sur ce terrain, et il est tout aussi difficile de ne pas en faire lorsque la question a été formulée en termes corporatistes, et non dans l’esprit du léninisme, c’est-à-dire selon la doctrine de l’hégémonie d’un prolétariat qui se trouve dans cette situation historique déterminée et non dans une autre. Voilà quel est pour nous le principal enjeu de vos discussions, car cet élément est bien la racine de toutes les erreurs du groupe des oppositions et l’origine de tous les risques latents dont sa pratique est grosse. L’idéologie et la pratique du bloc des oppositions manifestent un retour radical à la tradition de la social-démocratie et du syndicalisme qui ont empêché jusqu’alors le prolétariat occidental de s’organiser en classe dirigeante.

Seule une ferme unité et une discipline rigoureuse au sein du parti qui dirige l’État ouvrier peuvent garantir l’hégémonie prolétarienne en régime de NEP, c’est-à-dire le plein développement de la contradiction que nous avons soulignée. Mais, en l’occur- rence, l’unité et la discipline ne sauraient être appliquées de façon mécanique et coer- citive ; elles doivent être l’expression d’un consentement sincère, non celle d’un grou- pe adverse prisonnier ou assiégé qui ne rêve que d’évasion et de fuite par surprise.

Tout cela, très chers camarades, nous avons tenu à vous le dire dans un esprit de fraternité et d’amitié, même s’il est le fait de frères cadets. Les camarades Zinoviev, Trotsky et Kamenev ont puissamment contribué à notre éducation révolutionnaire, ils nous ont parfois corrigés avec beaucoup de rigueur et de sévérité, ont compté parmi nos maîtres. C’est plus particulièrement à eux que nous nous adressons comme aux principaux responsables de la situation actuelle, parce que nous voulons être sûrs que la majorité du Comité central du Parti communiste de l’URSS ne cherche pas à remporter une victoire écrasante dans cette lutte et n’est pas disposée à recourir aux mesures extrêmes. L’unité du parti frère de Russie est nécessaire au développement et au triomphe des forces révolutionnaires mondiales; au nom de cette nécessité, tout communiste et internationaliste doit être prêt à consentir les plus grands sacrifices. Les conséquences d’une erreur commise par le parti uni sont aisément surmontables; les conséquences d’une scission ou d’une situation entretenant une scission latente peuvent être irréparables et mortelles.

 

Salut communiste.

Le BP du PCI

 

 

 

3.    Quelques thèmes sur la question méridionale (extrait) 1

 

Le Mezzogiorno peut être défini comme une grande désagrégation sociale : les paysans qui constituent la majorité de sa population, n’ont aucune cohésion entre eux (on comprend qu’il faille faire des exceptions : les Pouilles, la Sardaigne, la Sicile où existent des caractéristiques spéciales dans le grand tableau de la structure méridionale). La société méridionale est un grand bloc agraire constitué de trois couches sociales : la grande masse paysanne, amorphe et désagrégée, les intellectuels de la petite et moyenne bourgeoisies rurales, les grands propriétaires terriens et les grands intellectuels. Les paysans méridionaux sont en perpétuelle fermentation, mais en tant que masse, ils sont incapables de donner une expression centralisée à leurs aspirations et à leurs besoins. La couche moyenne des intellectuels reçoit de la base paysanne les impulsions pour son activité politique et idéologique. Les grands propriétaires dans le domaine politique et les grands intellectuels dans le domaine idéologique centralisent et dominent, en dernière analyse, tout ce complexe de manifestations. Comme il est naturel, c’est dans le domaine idéologique que la centralisation a lieu avec le plus d’efficacité et de précision. Giustino Fortunato et Benedetto Croce représentent pour cela la clé de voûte du système méridional et, dans un certain sens, ils sont les deux plus grandes figures de la réaction italienne.

 

Les intellectuels méridionaux sont une des couches sociales les plus intéressantes et les plus importantes dans la vie nationale italienne. Il suffit de penser que plus des trois cinquièmes de la bureaucratie d’État sont constitués de Méridionaux pour s’en convaincre. A présent, pour comprendre la psychologie particulière des intellectuels méridionaux, il faut tenir compte de certaines données de fait.

 

 

  1. Dans chaque pays, la couche des intellectuels a été radicalement transformée par le développement du capitalisme. Le vieux type d’intellectuel était l’élément organisateur ci une société à base essentiellement paysanne et artisanale ; pour organiser l’État, pour organiser le commerce, la classe dominante éduquait un type particulier d’intellectuel. L’industrie a introduit un nouveau type d’intellectuel : l’organisateur technique, le spécialiste de la science appliquée. Dans les sociétés où les forces éco- nomiques se sont développées dans un sens capitaliste, au point d’absorber la majeure partie de l’activité nationale, c’est ce second type d’intellectuel qui a prévalu, avec toutes ses caractéristiques d’ordre et de discipline intellectuelle. Dans les pays où, au contraire, l’agriculture joue encore un rôle important ou tout à fait prépondérant, c’est le vieux type qui a gardé la primauté, qui fournit la plus grande partie du personnel de l’État, et qui même, localement, dans le village et dans le bourg rural, exerce la fonc- tion d’intermédiaire entre le paysan et l’administration en général. Dans l’Italie méridi- onale, ce type prédomine, avec toutes ses caractéristiques : démocrate face au paysan, réactionnaire devant le grand propriétaire et le gouvernement, politicard, corrompu, déloyal. On ne comprendrait pas la figure traditionnelle des partis politiques méridio- naux si on ne tenait pas compte des caractéristiques de cette couche sociale.

 

1  Manuscrit inachevé au moment de l’arrestation de Gramsci le 8 novembre 1926… Cet essai fut  publié pour la première fois dans la revue théorique du Parti communiste italien en exil, imprimée à Paris : Lo Stato Operaio en janvier 1930.

  1. L’intellectuel méridional est issu principalement d’une classe qui est encore importante dans le Mezzogiorno; le bourgeois rural, c’est-à-dire le petit ou moyen propriétaire terrien, qui n’est pas paysan, qui ne travaille pas la terre, qui aurait honte de faire l’agriculteur, mais qui, du peu de terre qu’il possède, donnée en fermage ou en métayage, veut tirer de quoi vivre convenablement, de quoi envoyer les fils à l’uni- versité ou au séminaire, de quoi constituer la dot des filles qui doivent épouser un officier ou un fonctionnaire de l’État. De cette couche sociale, les intellectuels héritent une violente aversion envers le travailleur agricole, considéré comme une machine à travailler, qui doit être usée jusqu’à l’os et qui peut être facilement remplacée étant donné l’excédent de population laborieuse. Ils en héritent également une peur atavique et instinctive du paysan et de ses violences destructrices, et ainsi une habitude d’hypocrisie raffinée et un art très poussé de duper et d’apprivoiser les masses

 

 

  1. Puisque le clergé appartient au groupe social des intellectuels, il faut noter les différences de caractéristiques entre le clergé méridional dans son ensemble et le clergé du Nord. Le prêtre du Nord est en général un fils d’artisan ou de paysan ; il a des sentiments démocratiques et il est plus lié à la masse des paysans ; moralement, il est plus correct que le prêtre méridional qui souvent vit presque ouvertement avec une femme, et par suite exerce une fonction spirituelle bien plus complète socialement dans la mesure où il dirige toute l’activité d’une famille. Dans le Nord, la séparation de l’Église et de l’État et l’expropriation des biens ecclésiastiques ont été plus radic- ales que dans le Mezzogiorno, où les paroisses et les couvents ont conservé ou re- constitué d’importantes propriétés immobilières et mobilières. Dans le Mezzogiorno, le prêtre se présente au paysan : a) comme un gérant des terres avec lequel le paysan entre en conflit pour la question des loyers; b) comme un usurier qui demande des taux d’intérêt très élevés et fait jouer l’élément religieux pour toucher sans risque le loyer ou l’usure ; c) comme un homme soumis aux passions communes (femmes et argent) et qui ne donne donc spirituellement aucune confiance dans sa discrétion et son impartialité. La confession ne joue dès lors qu’une très faible fonction dirigeante et le paysan méridional, même s’il est souvent superstitieux au sens païen, n’est pas clérical. Tout cela explique pourquoi dans le Mezzogiorno, le Parti populaire (à l’exception de quelques zones de la Sicile) n’a pas eu une forte implantation, n’a possédé aucun réseau d’institutions et d’organisations de masse. L’attitude du paysan envers le clergé est résumée dans le dicton populaire : « Le prêtre est prêtre à l’autel, ailleurs il est un homme comme les autres. »

 

Le paysan méridional est lié au grand propriétaire par l’intermédiaire de l’intellectuel. Les mouvements des paysans, tant qu’ils ne se regroupent pas en organisations de masse autonomes et indépendantes, ne serait-ce que formellement (c’est-à-dire ca- pables de sélectionner des cadres ruraux d’origine paysanne, et capables d’enregistrer les différenciations et les progrès qui se réalisent dans le mouvement), finissent toujours par se ranger dans les articulations ordinaires de l’appareil d’État – commu- nes, provinces, Chambre des députés – à travers les compositions et décompositions des partis locaux, dont le personnel est constitué d’intellectuels, mais qui sont contrôlés par les grands propriétaires et leurs hommes de confiance, comme Salandra, Orlando, di Cesare. La guerre parut introduire un élément nouveau dans ce type d’organisation avec le Mouvement des Anciens Combattants, où les paysans-soldats  et les intellectuels-officiers formaient un bloc plus uni entre eux et dans une certaine mesure antagoniste aux grands propriétaires. Il n’a pas duré longtemps et le dernier résidu de ce mouvement est l’Union nationale 1, créée par Amendola, qui a une ombre d’existence pour son antifascisme. Toutefois, étant donné l’absence traditionnelle d’organisation explicite des intellectuels démocratiques dans le Mezzogiorno, même ce groupement doit être signalé et il faut en tenir compte parce qu’il peut devenir, d’un mince filet d’eau, un torrent impétueux dans de nouvelles conditions de politique générale. La seule région où le Mouvement des Anciens Combattants a acquis un pro- fil plus précis et a réussi à se donner une structure sociale plus solide, est la Sardaigne. Et cela se comprend : justement parce qu’en Sardaigne la classe des grands propriétaires terriens est très réduite, elle n’a développé aucune fonction et n’a pas les très anciennes traditions culturelles, intellectuelles et gouvernantes du Mezzogiorno continental. La poussée de la base, exercée par les masses des paysans et des bergers, ne trouvait pas de contrepoids étouffant dans la couche sociale supérieure des grands propriétaires : les intellectuels dirigeants subissent tout le poids de la poussée et font des pas en avant plus importants que l’Union nationale. La situation sicilienne a des caractères différentiels plus profonds, aussi bien par rapport à la Sardaigne que par rapport au Mezzogiorno. Les grands propriétaires y sont beaucoup plus unis et déci- dés que dans le Mezzogiorno continental ; il y existe en outre une certaine industrie et un commerce très développé (la Sicile est la région la plus riche de tout le Mezzo- giorno et une des plus riches d’Italie) ; les classes supérieures sentent très bien leur importance dans la vie nationale et la font peser. La Sicile et le Piémont sont les deux régions qui ont donné le plus grand nombre de dirigeants politiques à l’État italien. Ce sont les deux régions qui ont eu un rôle prééminent depuis 1870. Les masses populaires siciliennes sont plus avancées que dans le Mezzogiorno, mais leur progrès a revêtu une forme typiquement sicilienne : il existe un socialisme de masse sicilien, qui a toute une tradition et un développement particulier; il comptait, dans la Cham- bre de 1922, environ vingt députés sur les cinquante-deux qui étaient élus dans l’Ile.

1      L’Union nationale fut fondée en 1924 après l’assassinat du député socialiste Matteoti par les hommes de main de Mussolini.

Nous avons dit que le paysan méridional est lié au grand propriétaire terrien par l’intermédiaire de l’intellectuel. Ce type d’organisation est le plus répandu dans tout le Mezzogiorno continental et en Sicile. Il constitue un monstrueux bloc agraire qui, dans son ensemble, sert d’intermédiaire et de surveillant au capitalisme du Nord et des grandes banques. Son unique but est de conserver le statu quo […].

 

Au-dessus du bloc agraire dans le Mezzogiorno fonctionne un bloc intellectuel qui a pratiquement servi jusqu’à présent à empêcher que les fissures du bloc agraire  ne deviennent trop dangereuses et ne conduisent à son éboulement. Les représentants de ce bloc intellectuel sont Giustino Fortunato et Benedetto Croce qui, pour cela, peuvent être considérés comme les réactionnaires les plus actifs de la péninsule.

 

Nous avons dit que l’Italie méridionale est une grande désagrégation sociale. Cette formule peut s’appliquer non seulement aux paysans mais aussi aux intellectuels : il est remarquable que dans le Mezzogiorno, parallèlement aux très grandes propriétés, aient existé et existent de grandes concentrations culturelles et intellectuelles chez quelques individus ou dans des groupes restreints de grands intellectuels, tandis qu’il n’existe pas d’organisations de la moyenne culture. On trouve dans le Mezzogiorno la maison d’édition Laterza et la revue La Critica, des académies et des entreprises culturelles de haute érudition ; il n’existe pas de petites ou moyennes revues, de mai- sons d’édition où se regrouperaient des formations médianes d’intellectuels méri- dionaux. Les Méridionaux qui ont cherché à sortir du bloc agraire et à poser la question méridionale de façon radicale, ont trouvé hospitalité et se sont regroupés dans des revues imprimées à l’extérieur du Mezzogiorno. On peut dire au contraire que toutes les initiatives culturelles dues aux intellectuels moyens et qui ont eu lieu au XXe siècle en Italie centrale et septentrionale, furent caractérisées par le méridiona- lisme, car fortement influencées par les intellectuels méridionaux; toutes les revues du groupe des intellectuels florentins : La Voce, L’Unita; les revues des démocrates chré- tiens, comme L’Azione de Cesena; les revues des jeunes libéraux d’Émilie et de Milan de G. Borelli, comme La Patria de Bologne ou L’Azione de Milan; enfin La Révolu- tion libérale de Gobetti. Eh bien, les suprêmes dirigeants politiques et intellectuels de toutes ces initiatives ont été G. Fortunato et Benedetto Croce. Dans une sphère plus vaste que celle trop étouffante du bloc agraire, ils ont obtenu que la problématique du Mezzogiorno ne dépasse pas certaines limites, ne devienne pas révolutionnaire. Hom- mes de grande culture et de grande intelligence, issus du milieu traditionnel du Mez- zogiorno mais liés à la culture européenne et donc mondiale, ils avaient toutes les qualités pour donner satisfaction aux besoins intellectuels des plus honnêtes représen- tants de la jeunesse cultivée du Mezzogiorno, pour calmer ses velléités inquiètes de révolte contre les conditions existantes, pour la guider suivant une ligne moyenne de sérénité classique de la pensée et de l’action. Ceux que l’on a appelés les néo-protestants ou calvinistes n’ont pas compris qu’en Italie il ne pouvait y avoir de Réforme religieuse de masse, du fait des conditions modernes de la civilisation, et que la seule Réforme historiquement possible s’est révélée être la philosophie de Benedetto Croce

: l’orientation et la méthode de la pensée ont été changées, une nouvelle conception du monde s’est édifiée qui a dépassé le catholicisme et toutes les autres religions mytho- logiques. En ce sens, Benedetto Croce a rempli une très haute fonction « nationale » : il a séparé les intellectuels méridionaux radicaux des masses paysannes, en les faisant participer à la culture nationale et européenne et, à travers cette culture, il les a fait absorber par la bourgeoisie nationale et ainsi par le bloc agraire.

 

L’Ordine Nuovo et les communistes turinois, s’ils peuvent être dans une certaine mesure rattachés aux formations intellectuelles auxquelles on a fait allusion, et s’ils ont donc subi également l’influence de Giustino Fortunato et Benedetto Croce, repré- sentent cependant en même temps une rupture complète avec cette tradition et le début d’un nouveau mouvement, qui a déjà donné des fruits et en donnera encore. Ils ont considéré le prolétariat urbain comme le protagoniste moderne de l’histoire ita- lienne et donc de la question méridionale. En ayant servi d’intermédiaire entre le prolétariat et des couches déterminées d’intellectuels de gauche, ils ont réussi à modi- fier, sinon complètement, du moins notablement, leur orientation intellectuelle. C’est l’élément principal de la figure de Piero Gobetti, si l’on y réfléchit bien. Il n’était pas communiste et ne le serait probablement jamais devenu, mais il avait compris la position sociale et historique du prolétariat et ne parvenait plus à penser en faisant abstraction de cet élément. Gobetti, dans le travail ordinaire du journal, avait été, par nous, mis au contact d’un monde vivant qu’il n’avait d’abord connu qu’à travers les formules des livres. Sa caractéristique principale était la loyauté intellectuelle et l’absence complète de toute vanité et de toute mesquinerie de second ordre ; il ne pouvait pas ne pas être convaincu, pour cette raison, de la fausseté et de l’injustice de toute une série de façons de voir et de penser traditionnelles à l’égard du prolétariat. Quelle conséquence eurent chez Gobetti ces contacts avec le monde extérieur prolétarien? Ils furent l’origine et l’impulsion d’une conception que nous ne voulons ni discuter ni approfondir, une conception qui, en grande partie, se rattache au syndica- lisme et à la façon de penser des syndicalistes intellectuels : les principes du libéra- lisme sont, dans cette conception, projetés de l’ordre des phénomènes individuels dans celui des phénomènes de masse. Les qualités d’excellence et de prestige dans la vie des individus, sont transportées dans les classes conçues presque comme des indivi- dualités collectives. D’habitude, cette conception conduit les intellectuels qui la partagent à la pure contemplation et à l’enregistrement des mérites et des démérites, à une position odieuse et imbécile d’arbitres dans les luttes, de dispensateurs des prix et des punitions. Pratiquement, Gobetti a échappé à ce destin. Il s’est révélé un organi- sateur de la culture d’une extraordinaire valeur et eut, au cours de cette dernière période, une fonction qui ne doit être ni négligée ni sous-estimée par les ouvriers. Il a creusé une tranchée au-delà de laquelle n’ont pas reculé les groupes des intellectuels les plus honnêtes et les plus sincères qui, en 1919-1920-1921 sentirent que le prolé- tariat comme classe dirigeante, aurait été supérieur à la bourgeoisie. Certains, de bonne foi et honnêtement; d’autres de mauvaise foi et malhonnêtement, répétaient partout que Gobetti n’était rien d’autre qu’un communiste camouflé, un agent, sinon  du Parti communiste, tout au moins du groupe communiste de L’Ordine Nuovo. Il ne faut même pas démentir d’aussi fades racontars. La figure de Gobetti et le mouvement représenté par lui furent des productions spontanées du nouveau climat historique italien : c’est en cela que résident leur signification et leur importance. Il nous a été quelquefois reproché par des camarades du Parti, de ne pas avoir combattu contre le courant d’idées de la Révolution libérale : cette absence de lutte semble même cons- tituer la preuve de la liaison organique, de caractère machiavélique (comme on a coutume de dire) entre Gobetti et nous. Nous ne pouvions pas combattre Gobetti parce qu’il développait et représentait un mouvement qui ne devait pas être combattu, tout au moins en principe. Ne pas comprendre cela signifie que l’on ne comprend pas la question des intellectuels et leur fonction dans la lutte des classes. Gobetti nous servait pratiquement de lien : 1) avec les intellectuels nés sur le terrain de la technique capitaliste, qui avaient rejoint une position de gauche, favorables à la dictature du prolétariat, en 1919-1920; 2) avec une série d’intellectuels méridionaux qui, par des liens complexes, posaient la question méridionale sur un terrain différent du terrain traditionnel, en y introduisant le prolétariat du Nord : parmi ceux-ci, Guido Dorso est la figure la plus complète et la plus intéressante. Pourquoi aurions-nous dû lutter contre le mouvement de La Révolution libérale ? Sans doute parce qu’il n’était pas composé de communistes purs qui auraient accepté de A à Z notre programme et notre doctrine ? On ne pouvait demander cela, car cela aurait été politiquement et historiquement un paradoxe. Les intellectuels se développent lentement, beaucoup plus lentement que n’importe quel autre groupe social, du fait de leur nature même et de leur fonction sociale. Ils représentent toute la tradition culturelle d’un peuple, veulent en résumer et en synthétiser toute l’histoire. C’est le cas particulièrement du vieux type d’intellectuel, de l’intellectuel né sur le terrain rural. Imaginer qu’il puisse, comme masse, rompre avec tout le passé pour se situer sur le terrain d’une nouvelle idéologie, est absurde. C’est absurde pour les intellectuels pris comme masse, peut- être même pour de très nombreux intellectuels considérés individuellement, quels que soient les efforts honnêtes qu’ils fassent et veuillent faire. Ce sont les intellectuels comme masse, et non pas simplement comme individus qui nous intéressent. Il est parfaitement important et utile pour le prolétariat qu’un ou plusieurs intellectuels, individuellement, adhèrent à son programme et à sa doctrine, se fondent dans le prolétariat, en deviennent et s’en sentent partie intégrante. Le prolétariat, comme classe, est pauvre en éléments organisateurs, il ne possède pas et ne peut se constituer sa propre couche d’intellectuels que très lentement, très difficilement et seulement après la conquête du pouvoir étatique. Mais il est aussi important et utile que dans la masse des intellectuels se détermine une rupture de caractère organique, historique- ment caractérisée : que se forme comme formation de masse une tendance de gauche, au sens moderne du terme, c’est-à-dire orientée vers le prolétariat révolutionnaire. L’alliance du prolétariat et des masses paysannes exige cette formation. Elle l’exige d’autant plus lorsqu’il s’agit de l’alliance du prolétariat et des masses paysannes du Mezzogiorno. Le prolétariat détruira le bloc agraire méridional dans la mesure où il réussira, à travers son parti, à organiser en formations autonomes et indépendantes des masses toujours plus importantes de paysans pauvres; mais il réussira plus ou moins largement dans cette tâche qui est obligatoirement la sienne selon sa capacité de désagréger le bloc intellectuel qui est l’armature flexible mais très résistante du bloc agraire. Le prolétariat a été aidé, dans la solution de cette tâche, par Piero Gobetti et nous pensons que les amis du mort continueront, même sans leur guide, l’œuvre entreprise et qui est gigantesque et difficile ; mais pour cette raison justement, elle est digne de tous les sacrifices (même du sacrifice de la vie comme ce fut le cas pour Gobetti) de la part de ces intellectuels (et ils sont nombreux, plus qu’on ne croit) du Nord et du Sud qui ont compris qu’il y a seulement deux forces essentiellement nationales et porteuses de l’avenir : le prolétariat et les paysans.

 

(Ici s’interrompt le manuscrit.)

 

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