El-Wazzan / Jean-Léon l’Africain. Manipulation idéologique dans l’édition et deux traductions de la Description de l’Afrique de Hassan Al Wazzan. Par Nabila CHAIB.

   RÉSUMÉ  Le présent article porte sur les changements visibles relevés dans la première édition et dans les deux traductions françaises de l’ouvrage la Description de l’Afrique rédigé par Hassan el Wazzan / Jean-Léon l’Africain en 1526. En 1550, un savant vénitien du nom de Jean-Baptiste Ramusio publie le texte italien de Jean-Léon dans un recueil de récits de voyages. Cette édition, qui diffère significativement du manuscrit original, a servi de texte de départ aux nombreuses traductions qui ont suivi. La première traduction française, datant de 1556, est réalisée par Jean Temporal, éditeur et imprimeur lyonnais. La deuxième, parue en 1956 et rééditée en 1980, est l’œuvre d’Alexis Épaulard. Notre recherche vise à démontrer que les deux traducteurs français sont lourdement intervenus dans le texte traduit, et ce afin de servir des desseins expansionnistes et colonialistes. Nous mettrons en évidence la prise de position des traducteurs et les idéologies qui affectent l’appréciation du livre.

La Description de l’Afrique (DA) ou le Libro della Cosmographia dell’Africa (Cosmographia), le titre du manuscrit original de 1526, a connu un destin des plus fascinants. Cette œuvre a survécu au temps et à la distance, au prix de maintes modifications, de divers changements et de moult altérations. Le présent article s’attache à cerner, au fil des traductions, la fortune de ce livre et les manipulations idéologiques dont il a fait l’objet. Le but étant de mettre en évidence l’image de l’Afrique construite dans les traductions françaises, pour mieux mettre en lumière l’idéologie expansionniste et colonialiste qui les sous-tend.

De la première édition imprimée de Ramusio découle la première traduction française de Jean Temporal, en 1556. Cette traduction se distingue par son style hautement littéraire, mais aussi par sa représentation négative des Africains et des musulmans. Temporal participe, par son œuvre, à la construction de l’idéologie orientaliste à la Renaissance. La retraduction d’Épaulard, qui date de 1956, a été mise en œuvre dans un contexte marqué par la présence française en Afrique du Nord. L’article s’attachera à démontrer que cette édition, renforcée de commentaires rédigés par d’importants spécialistes français du continent africain, est à la fois reflet et vecteur d’une idéologie colonialiste.

 
  1. Qui est Hassan El Wazzan / Jean-Léon l’Africain

De nombreux auteurs ont retracé le parcours biographique de Hassan El Wazzan. Bien que sa vie soit entourée de zones d’ombre, nous tentons ici de résumer ce que nous savons de lui. Ce grand voyageur et homme d’exil est né Hassan Ibn Mohammed El Wazzan El Ziyati, à Grenade, à une date indéterminée entre 1489 et 1495. Sa famille se refugie au Maroc après la prise de Grenade par les Rois catholiques. À l’âge de 20 ans, Hassan El Wazzan, initié par son oncle à la vie de diplomate, entreprend de longs voyages, qui le mènent partout en Afrique du Nord, ainsi qu’à Tombouctou, la Mecque et jusque dans certaines contrées asiatiques. Au retour d’une de ses missions, entre 1518 et 1520, son embarcation est arraisonnée par des pirates italiens au large de Naples. Il est amené à Rome où il est offert en cadeau au Pape Léon X. Il se convertit au christianisme en 1520. Le pape Léon X lui-même le fait catéchiser puis baptiser sous ses propres noms. Hassan El Wazzan devient donc Jean-Léon de Médicis, dit Léon l’Africain (Hajji 2003 : 391-392).

C’est pour ce pape qu’El Wazzan écrit en italien la Cosmographia dell’Affrica (Cosmographie de l’Afrique) en 1526. Cet ouvrage a été publié pour la première fois à Venise en 1550 par Jean Baptiste Ramusio sous le titre de la Descrizione dell’ Africa (Description de l’Afrique), et c’est cette édition qui a servi de texte de départ aux nombreuses traductions qui ont suivi.

Dans cet ouvrage, El Wazzan offre au monde chrétien une des sources principales de la connaissance de l’histoire et de la sociologie de l’Afrique du Nord (appelée Berbérie à l’époque). Très peu d’informations nous sont parvenues sur la fin de la vie d’El Wazzan. Ramusio affirme qu’il serait mort à Rome peu avant 1550. Toutefois, selon certains, à l’instar de Hajji (2003) et Zemon Davis (2007), El Wazzan aurait quitté l’Italie après le sac de Rome de 1527 et serait allé vivre à Tunis où il serait revenu à la foi musulmane.

C’est grâce au célèbre roman Léon l’Africain de l’auteur franco-libanais Amin Maalouf (1987) que ce personnage est rendu célèbre. El Wazzan / Léon l’Africain a inspiré également de grands noms de la littérature européenne, notamment Shakespeare dans Othello (Andrea 2001 : 8) ou encore le poète irlandais Yeats.

Frontispice de l’édition anglaise (1600) de l’ouvrage de Léon l’Africain sur l’Afrique.

2. La première édition de la Descrizione dell’Africa

 

La version imprimée de la Cosmogrpahia, portant le titre de Della descrizione dell’Africa e delle cose notabili che quivi sono (Description de l’Afrique et des choses notables qui s’y trouvent), a été publiée la première fois à Venise en 1550 en tant que premier volume d’un recueil de récits de voyages et de textes géographiques intitulé Navigazioni e Viaggi. Son éditeur, Jean Baptiste Ramusio, érudit et géographe italien, est né à Venise en 1485. Il remplit diverses missions politiques, entres autres secrétaire du Conseil des Dix, l’un des principaux organes du gouvernement de la République de Venise chargé de veiller à la sûreté de l’État.

Oumelbanine Zhiri, professeure de littérature à l’Université de San Diego, a publié plusieurs ouvrages sur la vie et l’œuvre d’El Wazzan. Selon elle (2001 : 165), l’étude du manuscrit original rédigé par El Wazzan lui-même, retrouvé en 1931 et acquis par la Bibliothèque nationale de Rome, révèle le rôle et l’intervention de l’éditeur dans le texte imprimé. Elle note des différences considérables entre le manuscrit (la Cosmographia) et l’édition de Ramusio (Descrizione dell’Africa). Bien que bon nombre de ces différences obéissent à un souci stylistique de l’éditeur, certaines interventions revêtent une portée politique manifeste. Ramusio a retiré certaines allusions à l’histoire africaine ou à la culture arabe et musulmane, et a en contrepartie ajouté des passages sur l’histoire des Européens en Afrique. Par exemple, dans la version originale du texte de la Description, Léon ne fait nullement mention de Saint Augustin lorsqu’il décrit la ville de Bône, alors que Ramusio ajoute un passage où il précise que l’ancien nom de la ville est Hippo, d’où est originaire Saint Augustin (« Hippo, dove fu episcopo Santo Agostino » [Ramusio 1978 : 312]).

De plus, l’éditeur rappelle constamment l’héritage et le passé chrétiens de l’Afrique du Nord, le but étant de faire valoir que l’Afrique du Nord avait déjà été chrétienne et qu’elle pourrait le redevenir à la faveur d’une reconquista (Zhiri 2001 : 167).

Si on ignore les raisons pour lesquelles El Wazzan a entrepris le projet de décrire l’Afrique et donc de transmettre à l’Europe une bonne partie de la connaissance arabe sur le sujet, tout laisse supposer qu’il avait été encouragé à le faire afin de transmettre ses connaissances sur une région qui était hautement stratégique dans la politique de l’époque. L’Afrique du Nord était une région dont les deux superpuissances de l’époque, l’Empire espagnol des Habsbourg et l’Empire ottoman, se disputaient le contrôle (Zhiri 2006 : 177).

L’historien allemand Dietrich Rauchenberger est aussi l’un des premiers à avoir étudié le manuscrit original et à l’avoir comparé à l’édition de Ramusio. Rauchenberger est l’auteur d’un ouvrage intitulé Johannes Leo der Afrikaner (1999). Il soutient lui aussi que Ramusio est intervenu lourdement sur le texte édité. Une grande partie des modifications visait à corriger les erreurs de l’original, toutefois une bonne partie était subjective et orientée idéologiquement.

3. Cadre théorique et méthodologie de la recherche

 

Certains, à l’instar de Daoud-Brikci (1996 : 24), considèrent, à juste titre, la première traduction française de la DA par Temporal comme un ouvrage orientaliste. Il est donc tout à fait logique d’inscrire notre recherche dans le sillage des travaux d’Edward Saïd et dans le courant des études postcoloniales de manière générale.

Le postcolonialisme est un champ d’étude dont les principaux fondements se situent dans les travaux de Franz Fanon et d’Edward Saïd. Ce courant de pensée examine et critique la vision occidentale, notamment européenne, des cultures issues des anciennes colonies.

Dans son ouvrage majeur L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident (1980), Saïd étudie de manière approfondie le regard que porte l’Occident sur l’Orient et la façon dont les Occidentaux décrivent et caractérisent le musulman ou l’Arabe. Selon lui, l’orientalisme est un style de pensée fondé sur la distinction ontologique et épistémologique entre « l’Orient » et « l’Occident ». C’est également un style occidental de domination, de restructuration et d’autorité sur l’Orient (1980 : 15).

En nous appuyant sur les travaux de Saïd, nous tâcherons de faire ressortir les passages dans lesquels nous estimons la traduction orientée et empreinte de présupposés idéologiques.

De plus, les travaux de Maria Tymoczko sur la traduction et l’engagement politique fournissent un second cadre de référence théorique à notre recherche. Dans Ideology and the Position of the Translator. In What Sense is a Translator ‘In-Between’? (2003), Tymoczko estime que la traduction est un parti-pris et que, de fait, elle est engagée. Elle rejette, dès lors, toute notion d’impartialité du traducteur.

Dans Translation : Ethics, Ideology, Action, Tymoczko (2006) souligne, par ailleurs, que la traduction est beaucoup plus qu’un simple exercice de transfert linguistique. C’est une activité éthique, politique et idéologique.

Pour ce qui est du volet méthodologique, notre analyse s’opèrera en trois niveaux : étude des traductions et en particulier des paratextes, étude des contextes (historique et politique) entourant ces traductions, et enfin la prise en compte de la position des traducteurs dans ce contexte. Notre objectif est de dégager le « projet » politico-idéologique qui sous-tend les deux traductions françaises de la DA.

 

4. Analyse de la traduction de Jean Temporal

 

La traduction de Jean Temporal, imprimeur libraire lyonnais, date de 1556 et porte le titre Historiale description de l’Afrique. Son style hautement littéraire lui vaut d’être considérée comme excellente (Épaulard 1980 : v).

Pour mieux cerner le projet traductif de Temporal et les enjeux idéologiques de sa traduction, il convient de replacer celle-ci dans son contexte historique. Ce contexte est fortement marqué par la représentation eurocentrique de la Renaissance. Vision peu flatteuse au demeurant. Héritée de l’Antiquité, cette perception de l’Afrique n’a pas beaucoup évolué même à l’époque de la Renaissance. Aussi, l’humaniste allemand Boëmus écrit qu’il y a « peu de différence en manière de vivre entre eulx et les bestes » (cité dans Zhiri 1991 : 23).

Nous tenterons de mettre en lumière cette perception par quelques exemples relevés dans la première traduction française de Temporal.

 

4.1. Représentation des habitants de l’Afrique dans la traduction de Temporal

 

Sur les bergers africains dont le portait dressé par El Wazzan était fort peu élogieux, Temporal ajoute un commentaire encore moins enviable.

Si, d’aventure, il s’en trouve un ayant un petit sentiment de dévotion, il se verra contraint de vivre comme les autres, faute de règles, de principes religieux et de prêtres. (Ramusio 1978 : 64; notre traduction)1

Et si par cas fortuit ils avaient (ce qui ne se voit guère souvent) qu’il se trouve quelqu’un lequel soit le moins du monde touché de religion : à faute de reigle et de prestre, est contraint d’enfuire les autres en leur brutale manière de vivre. (Temporal 1556 : 45; nous soulignons)

 

4.2. L’image de l’islam et des musulmans dans la traduction de Temporal

 

Les chapitres traitant de la religion musulmane sont particulièrement édifiants. En effet, à ce sujet, El Wazzan semble chercher à concilier les religions musulmane et chrétienne, faisant preuve de pondération et d’équité quand il s’agissait de parler de l’une ou de l’autre (Zemon Davis 2007 : 177). Bien qu’empreint de culture musulmane, le texte d’El Wazzan ne transmet pas l’expression pleine d’une croyance. Or, nous remarquons que dans les passages traitant des croyances et des religions, Temporal ajoute bien souvent des commentaires de son cru, qui font apparaitre une certaine aversion de sa part pour la religion musulmane.

À titre d’exemple, dans le chapitre concernant la religion des anciens Africains, il est écrit dans le texte italien que nous traduisons :

En l’an 268 de l’hégire, des disciples de Mahomet sont venus prêcher dans ces régions et ont amené par persuasion les âmes de ces Africains à leur foi. (Ramusio 1978 : 43; notre traduction)2

Temporal traduit:

Jusques au temps que la damnable secte mahométane commença à se divulguer en l’an de l’Hégire deux cent soixante et huit. À cette heure-là, étant venus prêcher en les parties des disciples de Mahomet, firent tant par paroles déceptives et fausses exhortations qu’ils attirèrent les cœurs des Africains à leur méchante satanique loi. (Temporal 1556 : 29-30; nous soulignons)

 

4.3. Représentation de la femme dans la traduction de Temporal

 

La traduction de Temporal plonge le lecteur au cœur d’un univers exotique à souhait, renfermant tous les poncifs, stéréotypes et autres préjugés liés à la femme orientale, donnant ainsi l’image d’un univers où se mêlent sensualité et fantasmes.

Lorsqu’il décrit les femmes de Fez, Temporal effectue un ajout très éloquent par le biais d’une anecdote de son cru.

Il est écrit dans le texte de Ramusio que nous traduisons :

Quand elles sortent elles portent des pantalons tellement longs qu’ils leur couvrent toutes les jambes et un voile, à la manière des femmes de Syrie, qui les couvre de la tête au pied. (Ramusio 1978 : 207; notre traduction)3

Temporal traduit en ajoutant tout un passage où il se met lui-même en scène.

Mais quand elles viennent à sortir dehors, elles se mettent des marines si longues, quelles leur couvrent toute la greve des jambes, puis avec un voile à la mode de Surie, se couvrent toute la teste et le corps : Et entre autres j’en vis une qui estoit là venue cependant que on dansoit, bravement acoutrée, portant un acoutrement de diverses couleurs doré et argenté et ceinte au dessus des hanches : aussi portoit des marines fort belles, bordées et accoustrées d’une sorte qu’il la faisoit merveilleusement bon veoir, avec ce qu’elle portoit en teste un accoustrement fort brave, avec ses cheveux qui partie luy pendoyent en bas, et partie entortillez au tour avec quantités de perles, et à forces pierreries dont ceux qui estoyent en presence s’en ebaissoyent aussi bien que moy. (Temporal 1556 : 151-52)

 

Ainsi, Temporal se fait quelque peu le précurseur de l’orientalisme littéraire, avant même son expression consacrée dans la traduction des Mille et une nuits par Galland.

5. La retraduction d’Alexis Épaulard   

Cette nouvelle traduction française annotée a été publiée pour la première fois en 1956, après la mort d’Épaulard, par ses trois collaborateurs Henri Lhote, Théodore Monod et Raymond Mauny. Ces africanistes l’ont augmentée de mises au point critiques. En outre, cette traduction a fait l’objet d’une réédition en 1980.

La traduction s’appuie essentiellement sur le texte de Ramusio. D’ailleurs, dans sa préface, Épaulard indique que sa traduction est presque littérale. Il écrit : « Nous avons constaté que ce dernier [le texte de Ramusio] est d’un italien très facile, s’adaptant à une traduction presque littérale en français » (1980 : vi).

L’intervention et la subjectivité du traducteur se manifestent surtout dans le paratexte, notamment dans la préface et les annotations. Ainsi, pour mieux cerner le projet du traducteur et la portée idéologique de son travail, il est important de porter la focale sur certains éléments paratextuels.

Il est également opportun de noter qu’Épaulard était médecin et général de l’armée française, ce qui laisse penser qu’il était en partie imprégné de l’idéologie coloniale de son pays. À cet effet, l’historienne Natalie Zemon Davis (2007 : 14) considère la traduction d’Épaulard comme la dernière présentation « coloniale » significative de Jean-Léon l’Africain.

En témoigne également un passage de son introduction, dans lequel il dévoile sa perception peu flatteuse des Arabes. Épaulard fait remarquer qu’El Wazzan est un observateur doué d’un esprit réellement moderne et d’une grande impartialité, et qu’il est donc peu concevable qu’il soit arabe. Il écrit : « Léon, même s’il était, ce qui est bien possible, de très lointaine descendance arabe, se fût certainement froissé d’être désigné sous ce nom et assimilé ainsi à ces gens, à moitié gendarmes, à moitié brigands, dont bon nombre infestaient les campagnes du Nord de l’Afrique » (Épaulard 1980 : x).

 

5.1. Le contexte politico-historique

 

Cette édition est publiée la première fois en 1956, année marquée par la décolonisation du Soudan, par l’indépendance des deux protectorats maghrébins (la Tunisie et le Maroc) et par la guerre d’indépendance de l’Algérie qui s’était déclenchée deux ans auparavant. En somme, la retraduction a vu le jour en plein mouvement de décolonisation du Maghreb. Ce contexte historique nous offre une lucarne privilégiée pour interpréter les commentaires d’Épaulard et ceux de ses collaborateurs et annotateurs. L’apport de ces trois historiens africanistes et hauts fonctionnaires de l’administration française que sont Henri Lhote, Theodore Monod et Raymond Mauny à la retraduction d’Épaulard est indéniable. Leurs mises au point critiques, que ce soit dans la description topographique, la classification ethnique ou l’histoire de l’Afrique ont fait de cette retraduction une œuvre majeure.

Deux des collaborateurs d’Épaulard, Théodore Monod et Raymond Mauny, ont d’ailleurs dirigé l’Institut français d’Afrique noire (IFAN) pendant de longues années. Selon l’historienne Marie-Albane de Suremain, cet institut créé en 1936 est considéré comme un instrument de politique coloniale, comme en témoigne l’extrait du discours inaugural d’Albert Charton en 1936 :

La science est auxiliaire de la colonisation. Il faut une science à l’Afrique (…) pour que la France connaisse son Afrique (…) dans ses ressources, dans sa réalité humaine. Il le faut pour que l’Afrique se révèle à elle-même, pour que les indigènes instruits acquièrent avec une meilleure connaissance de leurs pays, l’amour de leur sol, qui en fera davantage encore nos collaborateurs et nos associés. (Charton cité dans de Suremain 2007 : 153)

 

5.2. Les annotations

 

Riche en notes de bas de page, la dernière édition de la Description nous offre davantage de renseignements sur l’histoire des villes et leur localisation, mais apporte aussi de nombreuses corrections à certaines affirmations d’El Wazzan jugées erronées par Épaulard et ses collaborateurs.

Notons également qu’une grande partie des ces annotations est consacrée à l’évocation de l’antiquité et de l’héritage romain de l’Afrique du Nord. Épaulard et ses trois collaborateurs ne cessent d’y faire référence.

Par exemple, au tout début du livre, El Wazzan évoque l’origine arabe du nom Afrique appelée Ifrichia, mais Épaulard le contredit dans l’une de ses notes en attribuant une origine romaine à ce nom. À ce jour, l’étymologie du mot Afrique reste toujours à déterminer. Certains lui attribuent une origine latine, d’autres une origine arabe ou encore berbère.

Concernant les origines des Berbères, El Wazzan indique qu’il existe diverses hypothèses sur ce sujet. Épaulard explique dans une note de bas de page que la science moderne se préoccupe des apports évidents de populations nordiques parmi les Berbères et il s’étonne que seules les migrations orientales aient été envisagées (Épaulard 1980 : 11-12).

Toujours dans ce souci de forger l’idée d’une Afrique romaine, Épaulard et ses collaborateurs ne se privent pas de rappeler l’antériorité romaine en Afrique du Nord en soulignant, à longueur de notes, l’étymologie latine des villes du Maghreb ou leur éventuelle appartenance à l’Empire romain. Ils ressuscitent le souvenir des cités romaines édifiées en terre nord-africaine, Bône (autrefois Hippone) ou encore Skikda, appelée autrefois Rusicade. Dans un contexte marqué par un vaste mouvement d’émancipation des colonies africaines, cette traduction vient légitimer la présence de la France, digne héritière de l’Empire romain, en Afrique du Nord (Chaib 2015 : 94). C’est dans le sillage des textes de Louis Bertrand que nous pouvons situer la retraduction d’Épaulard. L’œuvre de Bertrand se caractérise par l’exaltation des racines latines de l’Afrique du Nord pour justifier la présence française en Algérie et en Afrique du Nord.

 

  1. Conclusion

 

Au fil de la lecture des deux versions et en étudiant les caractéristiques autant sur le plan formel que sur celui du fond de ces ouvrages, nous constatons que les traducteurs n’ont pas adopté les mêmes stratégies. Le texte de Temporal marque le début de la littérature orientaliste. Le texte, appuyé par un paratexte conséquent, contribue à forger le discours européen sur l’Africain, le Musulman, et l’Oriental lato sensu. Représentation de l’Autre qui a servi de base à la projection de la puissance occidentale en Afrique.

La traduction d’Épaulard se présente, quant à elle, comme une recontextualisation. Elle est remise au goût du jour à la faveur d’un appareil critique et paratextuel (notes et commentaires) qui prend aussi le pas sur le texte. La Description d’El Wazzan ne se suffit plus à elle-même, elle ne semble présenter d’intérêt qu’avec cet encadrement (Chaib 2015 : 94).

Il ressort de cette recherche que le destin de la Description de l’Afrique est étroitement associé à l’histoire des conquêtes européennes en Afrique, et plus particulièrement au Maghreb. Dans L’histoire du Maghreb. Un essai de synthèse, Abdallah Laroui (1970 : 213) qualifie la Description d’œuvre de premier plan. Et pour cause, cet ouvrage, dans lequel El Wazzan présente une description détaillée d’une bonne partie de l’Afrique du Nord, servira jusqu’au XIXe siècle à dresser les plans des conquêtes européennes en Afrique du Nord. En somme, la fortune de ce texte est de servir notamment à établir les avant-postes coloniaux. C’est la raison pour laquelle Daoud-Brikci (1996 : 38) estime qu’il faut libérer la Description de l’emprise de l’esprit de la Renaissance et de ses stratégies impérialistes. En d’autres termes, il convient, toujours selon Daoud-Brikci, de décoloniser la Description.

Pour ce faire, il est opportun, à notre sens, de procéder à une retraduction dépassant les frontières culturelles et religieuses et, surtout, s’appuyant sur le manuscrit original rédigé par Hassan El Wazzan lui-même.

NABILA CHAIB

Doctorante en traductologie. Université de Montréal

 

NOTES

  1. E si pur si trova alcuno chi senta qualche poco di odore di divozione, non avendo né legge né sacerdote né regola alcuna è costretto a viversi come gli altri.
  2. 268 di Legira. Allora, andati a predicare in quelle parti alcuni discepoli di Maumetto, con le loro persuasioni tirarono gli animi degli Africani a quelle legge.
  3. […] ma quando escono fuori portano braghese lunghe tanto che cuoprono tutte le loro gambe, e un drappo al costume di Soria, che cuopre loro il capo e tutta la persona.

RÉFÉRENCES

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Chaib, Nabila (2015) : Manipulation idéologique dans l’édition et deux traductions de la Description de l’Afrique de Léon l’Africain. Mémoire de maitrise. Montréal : Université de Montréal. https://papyrus.bib.umontreal.ca/xmlui/bitstream/handle/1866/16184/Chaib_Nabila_2015_memoire.pdf?sequence=2&isAllowed=y

 

Daoud-Brikci, Houria (1996) : Présence et absence de la Description de l’Afrique de Léon

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