Dalila HassaïnDaouadji sur l’Emir Abdelkader et la Franc-maçonnerie. Par M.Bouhamidi.

 Dans un essai Dalila HassaïnDaouadji revient  sur la polémique «maçonnique»

Par Mohamed Bouhamidi. e 11 – 06 – 2009 In La Tribune du 11 – juin – 2009

 

En écrivant son essai, Dalila HassaïnDaouadji crève une partie de l’abcès souterrain qui mine les interprétations des faits, gestes, écrits et paroles de l’Emir post-résistance. Il suffit d’écrire l’Emir pour que nous pensions immédiatement à Abdelkader ben Mohieddine, chef de la résistance qui s’est développée contre l’occupation française du centre du pays à son extrême ouest. Cela nous donne une idée satisfaisante de la place qu’occupe cet homme multiple dans notre imaginaire. La majuscule nous renvoie à l’image de l’inégalé dans l’estime et la considération.

Du faux mystère maçonnique

Pourtant, au-delà de l’affabulation de son adhésion à la maçonnerie qu’examine l’auteure, bien des critiques obliques, cantonnées à des cercles étroits et exprimées en messes basses et bien des questions sincères minent cette aura. Dalila HassaïnDaouadji va directement au cœur du problème, celui de la signification des mots.

Avez-vous une idée de la maçonnerie avant d’en parler ? Car, c’est bien de cela qu’il s’agit toujours ! Accepter des notions comme si elles étaient d’avance entendues, connues, comprises, sans arrière-plan et sans histoire, sans évolution des significations. Travail d’autant plus ingrat mais hautement nécessaire que les réputations qui la précèdent installent la franc-maçonnerie dans une sorte de d’existence intemporelle, déconnectée de toute logique politique, sociale, culturelle, et surtout, économique. Une pure gratuité satanique ou angélique, c’est selon le point de vue ; une pieuvre aux tentacules envahissants, conspiratrice et factieuse ou une organisation de bienfaisance dont le secret opaque prouverait son total désintérêt et son altruisme sans tache. Ni l’une ni l’autre. Dalila HassaïnDaouadji remonte l’essentiel de l’histoire de la constitution et de l’évolution de la franc-maçonnerie. Elle en reproduit le sens et il est bien social et économique. Confrérie de maçons à l’origine, elle fonctionne comme toutes les autres confréries professionnelles avec pour charge primordiale de transmettre les secrets de «fabrication» avec les représentations mentales qui anoblissent le métier, lui donnent une cosmogonie (une histoire de ses origines en la liant à une histoire du monde), l’insèrent dans une alchimie des héritages symboliques. Il reste évident que, de toutes les confréries, celle des maçons, bâtisseuse des temples et des églises, prête plus volontiers sa symbolique à ceux qui projettent de construire une nouvelle société. Ou se prête mieux à la transformation du rôle opérationnel des confréries en rôle politique par sa place particulière depuis les pyramides et la somme imposante des connaissances empiriques accumulées et par son rôle central dans la projection architecturale des Etats et des croyances religieuses. Ces confréries existaient partout dans les sociétés précapitalistes, essentiellement les sociétés patriarcales, dans lesquelles les grands centres commerciaux et les villes abritaient un important artisanat et des familles patriciennes. Elles existaient, donc, aussi en Algérie et dans le monde musulman, en général, qui s’est, ne l’oublions pas, construit aussi sur les anciens territoires de l’Empire de Byzance. Mais le rapport entre religions et confréries dans le monde musulman et le monde chrétien différaient totalement. Les bâtisseurs dans le monde chrétien avaient construit une projection et une construction religieuses, évangéliques, à leur profession. Dans le monde musulman, elles restaient une organisation professionnelle dans laquelle prédominaient les rapports de vassalité entre apprenti, compagnons et «maalems», équivalent du maître de jurande, dont nous retrouvons quelques traces dans le monde de la musique andalouse ou chaabie. Bref, les confréries, ou sociétés secrètes en Europe, constituaient au plus haut point les formes d’organisation des bourgeoisies, au sens originel d’habitants des bourgs, en lutte permanente contre les intrusions féodales et cléricales dans la gestion et la vie des bourgs. Avec un côté interne relatif à l’organisation des rapports sociaux bourgeois naissants et un côté défensif à l’égard des rapports féodaux dominants avec leur lot de privilèges, de particularismes, de frontières locales contraignantes pour la libre circulation des marchandises, etc.

Il faudrait peut-être se rappeler le rôle de la Réforme religieuse avec Luther et Calvin pour figures les plus visibles pour apprécier le rôle de démarcation politique des nouvelles constructions religieuses développées par ces sociétés secrètes. Et ne pas s’étonner que les marquages politiques s’expriment dans des interprétations religieuses dans des sociétés féodales où la religion reste le seul stock linguistique de masse disponible et où le langage scientifique et philosophique attendra le XVIIIe siècle pour devenir socialement significatif dans les villes et dans les pratiques sociales de la bourgeoisie.

 

Du maître de jurande au manufacturier

Il ne faut donc pas s’étonner non plus que le passage de la maçonnerie opérative -c’est-à-dire essentiellement professionnelle- à la maçonnerie spéculative se passe en Angleterre, le 24 juin 1717, avec la création de la grande loge. En ce début du XVIIIe siècle, en Angleterre, la bourgeoisie a réglé pacifiquement, ou presque, la liquidation du féodalisme et commencé à développer les manufactures qui vont mettre à mort l’artisanat et les vieilles coutumes de fabrication et de transmission. Entre les cercles philosophiques qui vont prospérer en ce XVIIIe siècle et la masse des bourgeois en phase de transformer leurs rapports sociaux de production en rapports dominants, il existe des passerelles, bien sûr.

 

L’insertion maçonnique dans le sordide

Le langage de la franc-maçonnerie se déleste des lourdeurs du langage religieux anciens, se «laïcise», finit par admettre des sceptiques, des agnostiques et des athées et finit par remplacer la notion de Dieu par celle de Grand Architecte qui rappelle furieusement la naissance du positivisme et l’idée voltairienne de Grand Horloger. Au messianisme évangélique et aux constructions religieuses va succéder la croyance dans les bienfaits de la science et de son progrès infini .Elle vient de triompher des interdits religieux -Copernic, Galilée, Newton sont encore tout proches et Darwin pas tellement loin- et les maçons deviennent positivistes, scientistes, militants de l’instruction et de la civilisation. En fait, ils accompagnent le développement de la bourgeoisie, luttent contre les dernières entraves sociales, culturelles et religieuses qui le gênent. La franc-maçonnerie à partir de son héritage et des hiérarchies des anciennes sociétés secrètes va défendre les intérêts pérennes d’une bourgeoisie montante au-delà des conjonctures historiques et politiques comme elle l’avait fait au-delà des péripéties de la constitution des Etats centralisés au cours du bas Moyen Âge et de la Renaissance.

Cette franc-maçonnerie diffère des cercles philosophiques en tant qu’elle agit pour mettre des idées et des visions en pratique. Elle agit comme un parti politique avec les méthodes d’un parti mais qui se situe dans la longue durée. Elle place ses hommes dans les postes clés, leur donne une visée et un programme. Elle est un Etat souterrain, un lobby comme on dit aujourd’hui mais un lobby secret et pour lequel la pratique du secret et de la conspiration est essentielle pour la réalisation de ses buts lointains, en dépit des conjonctures.

En France, et pour la période qui nous intéresse, les hommes les plus impliqués dans la vie politique et dans la colonisation vont défiler à la tête du Grand Orient : Bugeaud, Desmichels, D’armendy, le duc d’Aumale, le maréchal Magnan responsable de la répression du 2 décembre, etc. La franc-maçonnerie française a, bien sûr, une vision des colonies. Elle veut civiliser les indigènes, peuple barbare et ignorant. Mais, elle veut agir en attirant dans son sein les indigènes les plus influents, les notables propres à concourir à la réalisation des buts de la franc-maçonnerie sur les terres africaines. Des noms de maçons que Dalila HassaïnDaouadji nous livre, nous retirons l’impression d’une toile d’araignée : plusieurs frères à la Chambre de commerce, les principaux dirigeants de la Société agricole, les consuls de quatre grandes puissances étrangères, les plus gros commerçants et entrepreneurs comme Girot, négociant et maire, Lacombe, adjoint au maire de Bône, et de Chirou à Philippeville. La franc-maçonnerie n’envisage pas encore une colonie de peuplement mais une mission civilisatrice des indigènes. Les maçons se posent la question : «La France a vaincu les Arabes, réussira-t-elle à les civiliser ?». Rien que cela : civiliser les Arabes ! Les maçons partagent les préjugés et le racisme de leurs sociétés. Ils cultivent l’ambition de servir de «trait d’union entre indigènes et colons». Bref, comme elle est loin l’image de l’altruisme désintéressé ! Comme elle loin aussi l’image de la conspiration pour la conspiration ! Tout cela que rappelle Dalila HassaïnDaouadji enlève bien du mystère à la franc-maçonnerie et les remet dans une logique politique et sociale, celle de la montée en puissance du capitalisme et de son corollaire, le colonialisme, relativisant leur goût du secret et de l’initiation qui ne deviennent plus qu’une forme d’organisation.

 

Erreur sur les notions.

Un malentendu va régner sur la thèse de l’adhésion de l’Emir à la franc-maçonnerie. Celui de l’apparente parenté de la vie confrérique avec la vie des Loges. Il ne s’agit pas du seul malentendu. Dalila HassaïnDaouadji doit reprendre dès le début la signification ou les significations des «tarîqa» soufies. Car l’Emir est soufi. Cela ne semble pas gêner Bruno Etienne ni Yacono. L’auteure tient à restituer Abdelkader à sa naissance dans une confrérie, dans une famille lettrée et maillon de la transmission et de l’initiation confrérique, dans un itinéraire qui le conduira très tôt -19 ou 20 ans, selon Dalila HassaïnDaouadji, 16-17 ans, selon d’autres sources, au cœur des tentatives de réforme de l’empire ottoman qui agitent le Moyen-Orient et qui trouvent en Egypte l’expérience la plus avancée avec Mohammed Ali qui autorisera le jeune Abdelkader à s’informer des réformes en cours et de la modernisation de l’agriculture, de l’armée et de l’industrie et qui l’inspireront plus tard au cours de sa tentative de créer un Etat musulman moderne, en Algérie, dans la foulée de la résistance contre l’occupant. Le rappel est important car il situe d’emblée l’Emir dans un courant réformateur et novateur en gestation dans l’empire mais contrarié par les bureaucraties civiles et religieuses qui sévissent à Topkapi. A la suite de sa défaite, en 1847, l’Emir est emprisonné à Amboise. Napoléon III et certains cercles, dont les francs-maçons, voyaient en lui l’homme idéal pour précipiter au bénéfice de la France la chute de la Sublime Porte, homme malade de l’Orient. Au bénéfice de la France, car l’Angleterre y était active et plutôt plus efficace. L’idée d’un Royaume arabe qui succéderait à l’Empire ottoman semblait la meilleure. L’aura et la réputation de l’Emir semblait aux Français la meilleure garantie que le fruit tomberait dans leur escarcelle. L’idée du Royaume arabe ne relevait pas de la pure générosité ni d’un amour des Arabes mais d’un segment de plans de domination du Moyen-Orient. Les Anglais réaliseront ce plan après la Première Guerre mondiale en créant plusieurs royaumes arabes en en faisant des bombes à retardement. Mais cela relève de la règle : à chaque fois qu’une notion est sortie de son contexte, elle devient au moins indéchiffrable mais le plus souvent trompeuse. Les francs-maçons, comme le pouvoir politique central français, fondaient de sérieux espoirs sur l’Emir, les premiers en cherchant son adhésion, le deuxième en lui accordant considération et honneurs amplement justifiés par le sauvetage des chrétiens maronites menacés par les druzes. Encore faut-il savoir que la Sublime Porte avait joué les uns contre les autres tout au long de sa domination en permutant le pouvoir local des uns aux autres dans une infinie série de vengeances et de contre-vengeances. La lettre de l’Emir Chamil, le résistant tchétchène, montre bien qu’il s’agit dans l’esprit des deux résistants que le sauvetage des chrétiens de Damas relève de leurs conceptions soufies et de rien d’autre, en tout cas pas d’une trahison au profit des chrétiens colonisateurs. C’est élémentaire mais il faut à chaque fois le rappeler.

 

L’Emir et les maçons n’adorent pas le même Seigneur.

Le soufis, en postulant que tout croyant peut adorer et glorifier Dieu selon la voie et les formes qui lui conviennent, ne sont pas dans la même attitude que les francs-maçons qui tentent de jeter un pont entre les

religions en escamotant Dieu derrière le Grand Architecte. Pour les soufis, Dieu est une réalité tangible, visible à la beauté et à la perfection de ses créations ou de sa création. Il n’est pas un Grand Horloger mis hors course par la mécanique de l’horloge ou un Grand Architecte mis en congé par l’achèvement de sa construction désormais entre les mains des hommes et promise par la science toute jeune triomphatrice de l’obscurantisme clérical au progrès éternel et infini. Rien n’est plus éloigné du positivisme et du scientisme que le soufisme tout entier dirigé vers la fusion avec l’Unique et le désir du dévoilement. Le soufi suit un itinéraire qui le mène du stade de désirant à celui d’initié puis, éventuellement, de maître ou de pôle au niveau le plus élevé. La confusion des mots utilisés par les maçons et les soufis a joué dans ce malentendu quand les mots dans l’un et l’autre cas renvoient à des réalités diamétralement opposées. L’initiation collective des maçons n’a rien de comparable avec celle du désirant soufi qui reste une ascèse individuelle sous la conduite d’un maître, certes, mais individuelle. Dalila HassaïnDaouadji a frappé là où il fallait, l’antinomie essentielle entre soufisme tout dédié à Dieu et franc-maçonnerie tout entière habitée par le monde et le pouvoir. Reste les questions factuelles. Mais quand doncl’Emir aurait-il adhéré à la franc-maçonnerie si l’on devait croire les arguments de Bruno Etienne ou de Yacono ? Dalila HassaïnDaouadji examine tous leurs arguments, les dates, les preuves et les démontent l’un après l’autre. Jusqu’à cet argument ridicule de Bruno Etienne qui doutait du soufisme de l’Emir car il se mettait du «kohl» et s’habillait de blanc. Dalila HassaïnDaouadji a remarquablement bien mené son travail. Elle le termine par de très beaux poèmes dédiés à l’Emir que l’on croirait traduits de l’arabe tant ils restituent la rythmique et le souffle de la poésie mystique de notre «melhoun».

M. B.

 

 

Dalila HassaïnDaouadji : L’Emir au-delà du temps – Editions Casbah 2009, 164 pages, 350 dinars.

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