Extrait de « Pour la révolution africaine » de Frantz Fanon

Frantz Fanon décède le 6 décembre 1961, quelques jours après la parution de son livre « Les damnés de la terre’. En cette année de soixantième commémoration de son décès, le site de l’École populaire de philosophie et des sciences sociales, du Collectif novembre,  publiera ses textes libres de droit dans sa section Centre documentaire et Bibliothèque, des extraits de ses textes et des articles sur sa vie, son œuvre, ses concepts. Cette entreprise s’inscrit dans notre espoir qu’un hommage populaire lui soit rendu, émanant librement de notre société et de nos universités. Ce serait à la fois conforme à son immense apport à notre révolution et à la libération africaine et la meilleure façon de soulever « la pierre tombale du silence », selon l’expression du docteur Benouniche,  qui a recouvert le savoir qu’il nous a apporté. Le site de notre école appelle les universitaires algériens à se saisir de cette année commémorative pour rendre hommage à ce grand penseur algéro-martiniquais.

Nous inaugurons cette entreprise de commémoration populaire par l’édition de cet extrait de « Pour la révolution africaine ». 

 

Extrait  de Pour la révolutions africaine de Frantz Fanon

 

L’oppresseur, par le caractère global et effrayant de son autorité en arrive à imposer à l’autochtone de nouvelles façons de voir, singulièrement un jugement péjoratif à l’égard de ses formes originales d’exister.

Cet événement désigné communément aliénation est naturellement très important. On le trouve dans les textes officiels sous le nom d’assimilation.

Or cette aliénation n’est jamais totalement réussie. Soit parce que l’oppresseur quantitativement et qualitativement limite l’évolution, des phénomènes imprévus, hétéroclites, font leur apparition.

Le groupe infériorisé avait admis, la force de raisonnement étant implacable, que ses malheurs procédaient directement de ses caractéristiques raciales et culturelles.

Culpabilité et infériorité sont les conséquences habituelles de cette dialectique. L’opprimé tente alors d’y échapper d’une part en proclamant son adhésion totale et inconditionnelle aux nouveaux modèles culturels, d’autre part en prononçant une condamnation irréversible de son style culturel propre [1].

Pourtant la nécessité pour l’oppresseur, à un moment donné, de dissimuler les formes d’exploitation, n’entraîne pas la disparition de cette dernière. Les rapports économiques plus élaborés, moins grossiers, exigent un revêtement quotidien mais l’aliénation à ce niveau demeure épouvantable.

Ayant jugé, condamné, abandonné ses formes culturelles, son langage, son alimentation, ses démarches sexuelles, sa façon de s’asseoir, de se reposer, de rire, de se divertir, l’opprimé, avec l’énergie et la ténacité du naufragé se rue sur la culture imposée.

Développant ses connaissances techniques au contact de machines de plus en plus perfectionnées, entrant dans le circuit dynamique de la production industrielle, rencontrant des hommes de régions éloignées dans le cadre de la concentration des capitaux donc des lieux de travail, découvrant la chaîne, l’équipe, le « temps » de production, c’est-à-dire le rendement à l’heure, l’opprimé constate comme un scandale, le maintien à son égard, du racisme et du mépris.

C’est à ce niveau que l’on fait du racisme une histoire de personnes. « Il existe quelques racistes indécrottables mais avouez que dans l’ensemble la population aime… »

Avec le temps tout cela disparaîtra.

Ce pays est le moins raciste…

Il existe à l’O.N.U. une commission chargée de lutter contre le racisme.

Des films sur le racisme, des poèmes sur le racisme, des messages sur le racisme…

Les condamnations spectaculaires et inutiles du racisme. La réalité est qu’un pays colonial est un pays raciste. Si en Angleterre, en Belgique ou en France, en dépit des principes démocratiques affirmés par ces nations respectives, il se trouve encore des racistes, ce sont ces racistes qui, contre l’ensemble du pays, ont raison.

Il n’est pas possible d’asservir des hommes sans logiquement les inférioriser de part en part. Et le racisme n’est que l’explication émotionnelle, affective, quelquefois intellectuelle de cette infériorisation.

Le raciste dans une culture avec racisme est donc normal. L’adéquation des rapports économiques et de l’idéologie est chez lui parfaite. Certes l’idée que l’on se fait de l’homme n’est jamais totalement dépendante des rapports économiques c’est-à-dire, ne l’oublions pas, des rapports existant historiquement et géographiquement entre les hommes et les groupes. Des membres de plus en plus nombreux appartenant à des sociétés racistes prennent position. Ils mettent leur vie au service d’un monde où le racisme serait impossible. Mais ce recul, cette abstraction cet engagement solennel ne sont pas à la portée de tous. On ne peut exiger sans dommage qu’un homme soit contre les « préjugés de son groupe ».

Or, redisons-le, tout groupe colonialiste est raciste.

À la fois « acculturé » et déculturé l’opprimé continue à buter contre le racisme. Il trouve illogique cette séquelle. Inexplicable ce qu’il a dépassé, sans motif, inexact. Ses connaissances, l’appropriation de techniques précises et compliquées, quelquefois sa supériorité intellectuelle eu égard à un grand nombre de racistes, l’amènent à qualifier le monde raciste de passionnel. Il s’aperçoit que l’atmosphère raciste imprègne tous les éléments de la vie sociale. Le sentiment d’une injustice accablante est alors très vif. Oubliant le racisme-conséquence on s’acharne sur le racisme-cause. Des campagnes de désintoxication sont entreprises. On fait appel au sens de l’humain, à l’amour, au respect des valeurs suprêmes…

En fait le racisme obéit à une logique sans faille. Un pays qui vit, tire sa substance de l’exploitation de peuples différents, infériorise ces peuples. Le racisme appliqué à ces peuples est normal.

Le racisme n’est donc pas une constante de l’esprit humain.

Il est, nous l’avons vu, une disposition inscrite dans un système déterminé. Et le racisme juif n’est pas différent du racisme noir. Une société est raciste ou ne l’est pas. Il n’existe pas de degrés du racisme. Il ne faut pas dire que tel pays est raciste mais qu’on n’y trouve pas de lynchages ou de camps d’extermination. La vérité est que tout cela et autre chose existe en horizon. Ces virtualités, ces latences circulent dynamiques, prises dans la vie des relations psycho-affectives, économiques…

Découvrant l’inutilité de son aliénation, l’approfondissement de son dépouillement, l’infériorisé, après cette phase de déculturation, d’extranéisation, retrouve ses positions originales.

Cette culture, abandonnée, quittée, rejetée, méprisée, l’infériorisé s’y engage avec passion. Il existe une surenchère très nette s’apparentant psychologiquement au désir de se faire pardonner.

Mais derrière cette analyse simplifiante il y a bel et bien l’intuition par l’infériorisé d’une vérité spontanée apparue. Cette histoire psychologique débouche sur l’Histoire et sur la Vérité.

Parce que l’infériorisé retrouve un style autrefois dévalorisé on assiste à une culture de la culture. Une telle caricature de l’existence culturelle signifierait s’il en était besoin que la culture se vit mais ne se morcelle pas. Elle ne se met pas entre lame et lamelle.

Cependant l’opprimé s’extasie à chaque redécouverte. L’émerveillement est permanent. Autrefois émigré de sa culture, l’autochtone l’explore aujourd’hui avec fougue. Il s’agit alors d’épousailles continuées. L’ancien infériorisé est en état de grâce.

Or, on ne subit pas impunément une domination. La culture du peuple asservi est sclérosée, agonisante. Aucune vie n’y circule. Plus précisément la seule vie existante est dissimulée. La population qui normalement assume çà et là quelques morceaux de vie, qui maintient des significatives dynamiques aux institutions est une population anonyme. En régime colonial ce sont les traditionalistes.

L’ancien émigré, par l’ambigüité soudaine de son comportement introduit le scandale. À l’anonymat du traditionaliste il oppose un exhibitionnisme véhément et agressif.

État de grâce et agressivité sont deux constantes retrouvées à ce stade. L’agressivité étant le mécanisme passionnel permettant d’échapper à la morsure du paradoxe.

Parce que l’ancien émigré possède des techniques précises, parce que son niveau d’action se situe dans le cadre de rapports déjà complexes, ces retrouvailles revêtent un aspect irrationnel. Il existe un fossé, un écart entre le développement intellectuel, l’appropriation technique, les modalités de pensée et de logique hautement différenciées et une base émotionnelle « simple, pure », etc…

Retrouvant la tradition, la vivant comme mécanisme de défense, comme symbole de pureté, comme salut, le déculturé laisse l’impression que la médiation se venge en se substantialisant. Ce reflux sur des positions archaïques sans rapport avec le développement technique est paradoxal. Les institutions ainsi valorisées ne correspondent plus aux méthodes élaborées d’action déjà acquises.

La culture encapsulée, végétative, depuis la domination étrangère est revalorisée. Elle n’est pas repensée, reprise, dynamisée de l’intérieur. Elle est clamée. Et cette revalorisation d’emblée, non structurée, verbale, recouvre des attitudes paradoxales.

C’est à ce moment qu’il est fait mention du caractère indécrottable des infériorisés. Les médecins arabes dorment par terre, crachent n’importe où, etc…

Les intellectuels noirs consultent le sorcier avant de prendre une décision, etc…

Les intellectuels « collaborateurs » cherchent à justifier leur nouvelle attitude. Les coutumes, traditions, croyances. autrefois niées et passées sous silence sont violemment valorisées et affirmées.

La tradition n’est plus ironisée par le groupe. Le groupe ne se fuit plus. On retrouve le sens du passé, le culte des ancêtres…

Le passé, désormais constellation de valeurs, s’identifie à la Vérité.

Cette redécouverte, cette valorisation absolue d’allure quasi déréelle, objectivement indéfendable, revêt une importance subjective incomparable. Au sortir de ces épousailles passionnées, l’autochtone aura décidé, en « connaissance de cause », de lutter contre toutes les formes d’exploitation et d’aliénation de l’homme. Par contre l’occupant à cette époque multiplie les appels à l’assimilation, puis à l’intégration, à la communauté.

Le corps à corps de l’indigène avec sa culture est une opération trop solennelle, trop abrupte, pour tolérer une quelconque faille. Nul néologisme ne peut masquer la nouvelle évidence : la plongée dans le gouffre du passé est condition et source de liberté.

La fin logique de cette volonté de lutte est la libération totale du territoire national. Afin de réaliser cette libération l’infériorisé met en jeu toutes ses ressources, toutes ses acquisitions, les anciennes et les nouvelles, les siennes et celles de l’occupant.

La lutte est d’emblée totale, absolue. Mais alors, on ne voit guère apparaître de racisme.

Au moment d’imposer sa domination, pour justifier l’esclavage, l’oppresseur avait fait appel à des argumentations scientifiques. Ici rien de pareil.

Un peuple qui entreprend une lutte de libération, légitime rarement le racisme. Même au cours des périodes aiguës de lutte armée insurrectionnelle on n’assiste jamais à la prise en masse de justifications biologiques.

La lutte de l’infériorisé se situe à un niveau nettement plus humain. Les perspectives sont radicalement nouvelles. C’est l’opposition désormais classique des luttes de conquête et de libération.

En cours de lutte la nation dominatrice essaie de rééditer des arguments racistes mais l’élaboration du racisme se révèle de plus en plus inefficace. On parle de fanatisme, d’attitudes primitives en face de la mort mais encore une fois, le mécanisme désormais effondré, ne répond plus. Les anciens immobiles, les lâches constitutionnels, les peureux, les infériorises de toujours s’arc-boutent et émergent hérissés.

L’occupant ne comprend plus.

La fin du racisme commence avec une soudaine incompréhension.

La culture spasmée et rigide de l’occupant, libérée s’ouvre enfin à la culture du peuple devenu réellement frère. Les deux cultures peuvent s’affronter, s’enrichir.

En conclusion, l’universalité réside dans cette décision de prise en charge du relativisme réciproque de cultures différentes une fois exclu irréversiblement le statut colonial.

Frantz Fanon.

Pour la révolution Africaine. Frantz Fanon. La découverte. Paris. Juin 2006.

 

[1]     Un phénomène, peu étudié apparaît quelquefois à ce stade. Des intellectuels, chercheurs, du groupe dominant étudient « scientifiquement » la société dominée, son esthétique, son univers éthique.

Dans les Universités les rares intellectuels colonisés se voient révéler leur système culturel. Il arrive même que les savants des pays colonisateurs s’enthousiasment pour tel trait spécifique. Les concepts de pureté, naïveté, innocence apparaissent. La vigilance de l’intellectuel indigène doit redoubler ici.

 

 

 

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