Femmes palestiniennes des camps de réfugiés ( Bourj el Barajneh) dans les travaux de Roxane Caron.

Une vue du camp de Bourj el Barajneh

Femmes palestiniennes des camps de réfugiés ( Bourj el Barajneh) dans les travaux de Roxane Caron.

Entretien avec Roxane Caron Professeure agrégée, École de travail social, Université de Montréal

 

Nabila : Tout d’abord, je tiens à t’exprimer ma gratitude et mes sincères remerciements d’avoir accepté de nous accorder cet entretien et de partager avec nous (lecteurs de l’Ecole populaire de philosophie et sciences sociales) ton expérience remarquable en tant que chercheure dans le domaine du travail social. Pour commencer, peux-tu te présenter, nous donner un aperçu de ton parcours académique et de ton domaine d’expertise ?

Roxane : Merci de cette opportunité. Étrangement, je trouve que je n’ai pas souvent la possibilité de poser un regard sur mon passé de même sur mon parcours à la fois comme travailleuse sociale puis comme chercheure et professeure… Je le fais souvent brièvement ou rapidement dans le cadre de mes cours mais ici, c’est une opportunité de faire le point, en quelque sorte…

Je suis donc travailleuse sociale de formation ce qui implique que j’ai fait un baccalauréat (licence) en travail social à l’Université Laval à Québec. J’ai travaillé pendant près de 10 ans comme intervenante dans le système de santé et des services sociaux de la ville de Québec. J’ai alors travaillé auprès de différents groupes de personnes vulnérables mais principalement dans le champ de la santé mentale et de la toxicomanie. Rien ne me « préparait » à aller dans un camp de réfugiés palestiniens me direz-vous! Tout-à-fait d’accord ! C’est même surprenant parfois tout mon parcours… Je dirais même que dans ma vingtaine, j’avais que « très peu conscience » de l’ailleurs ou j’en avais une vision somme toute assez « idyllique ». Comme travailleuse sociale, j’étais assurément de celles qui « cherchaient à sauver le monde » : mon petit monde autour de moi. À bien y penser, j’étais déjà engagée dans mon travail et je percevais d’ailleurs mon travail pratiquement comme « une vocation » au sens où je m’y impliquais « corps et âme » m’impliquant déjà « hors des cadres » de mon institution et de son mandat. Après je dirais 5 ans dans la profession, j’ai fait un épuisement professionnel. Au même moment, ma mère recevait un diagnostic de cancer tout autant qu’une collègue à moi que je considérais telle « ma mentor » alors qu’elle m’avait « prise sous son aile » dès mes premiers pas dans la profession… elle aussi était affligée par l’annonce d’un cancer. Cette série d’événements a eu l’effet d’une bombe : elle m’a rappelée ma propre vulnérabilité et celle de mes proches. En arrêt de travail, j’ai donc fait un travail introspectif considérable et j’ai mis de l’avant un projet que je chérissais mais que je trouvais « inaccessible » : j’avais choisi le travail social dans l’idée de travailler à l’étranger dans le champ de l’aide humanitaire et de la coopération internationale. J’ai donc repris cette idée et j’ai fait les démarches nécessaires… j’épargne donc quelques détails mais c’est ainsi qu’en 2002, je quittais le Québec pour l’Asie centrale soit au Kazakhstan pour travailler sur un projet de développement social. J’y resterais pendant un peu plus d’un an… voilà très certainement un tournant considérable dans ma vie. J’ai vraiment découvert « l’ailleurs » avec toutes ses beautés de rencontres, d’amitiés développées et de cultures à découvrir mais aussi ses défis tantôt d’intégration-insertion mais aussi, d’apprentissage de langue… je m’étais investie dans l’apprentissage du russe avant mon départ mais je maîtrisais à peine l’alphabet et quelques phrases toutes simples. Mon retour au Québec en 2003 a été des plus difficiles… je ne me sentais pas à ma place. J’avais repris mon emploi dans mon ancien milieu de travail mais la motivation et le gout n’y étaient plus. J’avais le sentiment d’être une « outsider » de ne plus être à ma place… Je savais toutefois que je devais « retourner sur les bancs d’école » et ainsi, développer des connaissances pour retourner travailler en coopération internationale (peut-être me disais-je à l’époque) mais mon expérience au Kazakhstan m’avait révélé un désir de développer des connaissances plus spécifiques dans le champ de l’intervention interculturelle notamment et c’est ainsi que je me suis inscrite en maîtrise en travail social puis une fois la maîtrise complétée, j’ai poursuivi au doctorat. L’histoire risque d’être longue si je poursuis trop sur cette lancée « descriptive »… donc, je vais escamoter quelques détails… Je dirai seulement que je savais que mon premier séjour au Liban à Bourj el Barajneh serait suivi d’un « autre ou d’un prochain » alors que je me disais « je n’ai pas encore compris ». En fait, ma maîtrise s’était intéressée aux « stratégies de survie de femmes réfugiées palestiniennes du camp de Bourj el Barajneh ». Mais en mettant un point à l’écriture de ma dissertation, j’avais déjà entamé les démarches pour m’inscrire au doctorat cette fois, un doctorat en sciences humaines appliquées à l’Université de Montréal. Ce que je considère comme « ma courte entrée dans l’univers de femmes réfugiées de Palestine » m’avait révélé la complexité « à saisir ». Certes, des réalités individuelles et sociales mais tout autant un contexte politique régional à saisir, une complexité aussi juridique ,soit le statut spécifique des « réfugiés palestiniens » dans le droit international… les enjeux et la place du religieux aussi dans la (sur)vie des femmes… autant d’éléments qui allaient me maintenir sur les bancs d’école et aussi, qui allaient me permettre « le retour » à Bourj el Barajneh. Si en 2006, pour ma maîtrise, j’avais habité le camp pendant près de 6 mois, je retournerai en 2009 cette fois pour un peu plus d’un an et demi… Mon idée était toujours la même : habiter avec les personnes réfugiées pour être « le plus près d’eux et d’elles » afin de saisir les réalités du quotidien, leurs défis, leurs aspirations… Donc, à la question « quelle est mon expertise », je répondrai – qu’avec le temps et le développement de relations de proximité – j’ai acquis une connaissance de l’effet de l’exil prolongé, des expériences spécifiques selon le genre (ici des réalités des femmes). J’ajouterai que depuis que je suis professeure à l’École de travail social de l’Université de Montréal, je me suis engagée à développer une connaissance transnationale et décoloniale des réalités des réfugiés… cela peut sembler très théorique mais l’idée est ici de développer des analyses à la fois critique du climat mondial actuel et de ses continuités coloniales persistantes.

 

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Roxane Caron au Liban

Nabila : Ta thèse et tes recherches portent principalement sur la réalité des femmes refugiées, notamment les femmes palestiniennes du camp de Bourj El Barajneh, au Liban. La question qui s’impose, d’où vient cet intérêt pour ces femmes en particulier ? Qu’est ce qui peut amener une chercheure canadienne (nord-américaine) à se préoccuper de la question palestinienne et du sort des réfugiées palestiniennes ? On sait bien que le chercheur travaille généralement sur un sujet qui le touche et le passionne.

Roxane : J’en parle un peu dans l’introduction de ma thèse et je reviens souvent sur cette anecdote lors de certaines présentations… En fait, c’est un « concours de circonstances » qui m’a amenée à m’intéresser à la situation des femmes réfugiées palestiniennes. Alors que j’allais rencontrer un professeur de l’École de travail social de l’Université Laval qui était connu pour « accepter d’encadrer des étudiant.e.s intéressé.e.s par des problématiques ou situations dites ‘à l’international’ », j’ai fait une rencontre fortuite. À l’époque, en 2005 je crois, comme je l’ai mentionné tantôt, je revenais depuis peu d’une expérience comme travailleuse sociale au Kazakhstan. J’étais revenue avec un regard critique sur ce qu’on appelle souvent « la coopération internationale » : si cette expérience a été un tournant incroyable dans ma vie, cette même expérience m’a aussi permis de développer un esprit critique que je qualifierais de « plus fin » au sens où je suis plus attentive à l’Autre, à ma capacité (ou non) à l’écouter, à le comprendre… Donc, je venais à la rencontre de ce professeur et, à mon arrivée, deux étudiants quittaient son bureau. Une rencontre inattendue qui a éveillé ma curiosité : ces deux étudiants revenaient d’un stage au Liban et ils avaient été dans un camp de réfugiés palestiniens en banlieue de Beyrouth… en écoutant brièvement ces étudiants, j’étais surprise d’apprendre que ce camp dont il était question n’était pas « un abri temporaire mais bien un camp pérenne ». Je me souviendrai toujours de cette première question qui m’a effleuré l’esprit : « comment se peut-il que des gens puissent vivre dans un camp de réfugiés depuis plus de 50 ans ? ». C’est ce qui a amorcé mes questionnements, puis ont suivi des lectures et presqu’une boulimie livresque pour la littérature de Palestine, la nakba, etc… Je dis souvent : « j’ai cherché à comprendre à travers des lectures, des visionnements, des questionnements aussi… et je continue encore aujourd’hui ». En quelque sorte, toute cette situation d’exil des millions de réfugiés de Palestine continue « à ne pas faire de sens » : au plan humain, c’est pour moi aberrant que des réfugiés ici, de Palestine, mais aussi d’Irak, de Syrie, et de nombreux pays vivent dans des camps de réfugiés – parfois des campements ou des abris temporaires et vétustes – depuis 10 ans, 20 ans, 30 ans voire 73 ans maintenant pour des réfugiés de Palestine. D’ailleurs, l’ONU parle de ces situations de refuge prolongé comme d’un problème dantesque : ce n’est pas rien ! Or, qui parle de ces réalités de groupe de réfugiés « coincés » en transit ? (et je trouve souvent ce terme plus ou moins révélateur alors que transit fait plutôt référence à du court terme alors qu’ici, nous parlons de transit pérenne, qui perdure). C’est pour moi, encore aujourd’hui, inconcevable. Donc, oui, cette rencontre a été percutante et elle a déclenché chez moi cette envie de comprendre – d’abord par une « gloutonnerie livresque » qui se poursuit d’ailleurs puis « de l’intérieur » afin de saisir, un tant soit peu, la réalité de la vie en camp de réfugiés. À bien y penser, mon expérience au Kazakhstan y est pour beaucoup. Je voulais développer et m’impliquer dans un projet de maîtrise qui se déploierait « à l’étranger » mais je tenais à « ne pas être » dans une posture d’aide soit celle d’intervenante mais plutôt dans une posture que j’appelle de « compréhension ». Dès ce moment, j’étais bien consciente de ne pas être « du dedans » donc : pas une personne réfugiée, pas une Palestinienne… Je tenais donc à rentrer dans le camp dans un rôle de chercheure… Je vois aujourd’hui, même si je ne le nommais pas clairement à l’époque, que je ne me sentais pas légitime si je puis dire, d’aller à la rencontre de ces femmes comme « intervenante » alors que mon positionnement m’apparaissait si différent : n’étant pas moi-même réfugiée, n’ayant aucun parcours ou histoire d’immigration… Et pourquoi les FEMMES réfugiées palestiniennes me direz-vous ? Et bien, pour leur relative absence dans la littérature… oui, mes lectures m’amenaient à découvrir qu’on entendait peu les « réalités des femmes dites ordinaires », des femmes des camps. Bien sûr, j’avais été fascinée par les travaux incontournables de Rosemary Sayigh auprès de femmes palestiniennes des camps au Liban. Ceux aussi de Stéphanie Latte-Abdallah puis de Julie Peteet. Je constatais aussi que les réalités des Palestiniens étaient souvent abordées à travers une dimension politique… et je voulais contribuer à « rendre visible » la dimension humaine.

 

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Une vue du camp de Bourj el Barajneh

 

Nabila : Depuis des années, tu travailles étroitement avec les réfugiées du camp Bourj El Barjneh. Peux-tu nous expliquer en quoi consiste ce travail ? et dans quelle mesure, il peut aider la cause de ces femmes ?

Roxane : Je ne dirais pas que « je travaille » ; je dirais plutôt que je continue à me préoccuper des réalités des femmes réfugiées dans le camp de Bourj el Barajneh et cela, depuis la première fois que j’y ai mis les pieds en janvier 2006. Il y a des moments qui nous marquent dans la vie et celui-là en est un… Je l’ai mentionné tout à l’heure, j’avais été saisie par la relative absence des femmes des camps dans les écrits sur l’histoire palestinienne. J’avais pris connaissance des travaux de l’anthropologue Rosemary Sayigh au Liban que j’avais tout simplement a-do-ré du fait de sa façon de nous amener « dans le camp », « dans la vie des femmes palestiniennes », des femmes que certains pourraient dire « ordinaires » du fait qu’elles relatent une vie simple, une (sur)vie au quotidien… J’ai pu découvrir des femmes « résistantes du quotidien » ; un quotidien certes difficile mais aussi, fait de rêves, de souvenirs, de rires, de danse, de musique, de prière… Mon « travail » comme tu dis est donc, je pense, de contribuer comme d’autres avant moi et d’autres aujourd’hui à « rendre visible » ces femmes et leurs réalités. Aujourd’hui, l’exil palestinien (per)dure depuis 73 ans ; des femmes et leur famille (leurs enfants tout comme leurs ainées) sont en exil prolongé depuis des décennies… mon travail c’est de ne pas oublier et de continuer à parler d’elles et à dire haut et fort qu’une telle situation – l’exil prolongé des Palestiniens dont près d’un tiers des réfugiés de Palestine vivent dans un des 58 camps de réfugiés palestiniens disséminés dans le Moyen-Orient – n’est pas possible, n’est pas une solution à long terme. Je tiens à souligner un autre élément : le fait que je ne sois pas « du dedans » au sens où je ne suis pas moi-même réfugiée voire réfugiée palestinienne m’amène à être très vigilante : si je contribue à « rendre visible » et à « porter les voix » de personnes réfugiées, une telle posture vient avec une grande responsabilité soit celle de « m’assurer de bien comprendre les réalités des personnes concernées ». Je tente donc de maintenir cette vigilance en retournant (et retournant encore) dans les camps, retourner voir des femmes réfugiées et parler des réalités actuelles. La vie n’est certainement pas statique : elle change ! Donc, pour elles aussi. Dans mes projets, j’ai toujours une démarche qui se résume à retourner voir des femmes réfugiées que j’ai d’abord interviewées une première fois pour leur présenter mes analyses préliminaires. Essentiellement, je leur demande : « voici ce que j’ai compris, est-ce bien cela ? ». Et jusqu’à maintenant, cette étape d’échange avec des groupes de femmes a toujours été d’une richesse incroyable. Et oui ! Les femmes répondent et apportent des précisions, donnent leur feedbacks sur ce que j’ai cru comprendre. Une telle étape est cruciale pour moi, chercheure qui est certes une alliée des personnes réfugiées de Palestine mais aussi d’autres groupes de réfugiés. Ma posture « du dehors » amène cette vigilance et ce dialogue qui m’apparaissent tous deux nécessaires…

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Enfants dans le camp de réfugiés de Bourj el Barajneh

Nabila : Dans tes travaux de recherche, tu t’appuies sur les approches théoriques féministes postcoloniales. Peux-tu nous parler davantage de ces approches ? Et comment les mets-tu en pratique ?

Roxane : C’est étrange que cette question arrive alors que je viens juste de parler de mon positionnement social… Je crois que c’est justement « ma prise de conscience » plus importante de mon positionnement social qui m’a fait douter de ce que j’appellerais « ma capacité à parler, à communiquer à travers les cultures ». Pour moi, les approches postcoloniales ont été déterminantes dans cet exercice de « prise de conscience » dans la mesure où ce sont des travaux qui mettent de l’avant les réalités coloniales du point de vue des groupes colonisés et spécialement les cicatrices coloniales de même que ses continuités… Pour moi, des penseurs comme Albert Memmi, Homi Bhabba et Edward Saïd ont eu des impacts considérables sur ma compréhension de la réalité de l’Autre et spécialement de cette réalité de « colonisés ». Des écrits plus récents d’auteur.e.s qui s’inscrivent dans des approches décoloniales montrent très bien comment nous ne sommes pas dans un post mais bien dans des continuités coloniales et je pense ici à des travaux comme ceux du sociologue d’origine péruvienne Anibal Quijano. Mais si je reviens aux féministes postcoloniales, je dirais d’emblée que l’article de Gayatri Chakravorty Spivak, « can the subaltern speak ? » a eu une influence certaine alors qu’elle a su mettre de l’avant « le doute » dans mon rapport à l’Autre alors qu’elle m’a aidée à explorer cette question, « est-ce que le subalterne peut parler ». À l’époque de ma rencontre avec ce texte, j’étais dans l’analyse de mes données et j’étais moi-même dans des questionnements et enjeux semblables : « est-ce réellement ma thèse ou est-ce celle de ces femmes que je tente de comprendre ? Comment puis-je m’assurer que je mets bien « leur pensée » de l’avant et non celle que je me fais d’elles ? ». On me dira certainement que « toute réalité est construite et située » mais je tenais à mettre de l’avant un cadre d’analyse qui puisse révéler la « pluralité » des réalités des femmes. Tant d’écrits montraient (et continuent de montrer selon moi), ce que j’appelle « les deux extrémités d’un même spectre » où ici les femmes réfugiées sont tantôt des victimes, tantôt des combattantes. Ces deux réalités existent bel et bien, certes, mais il y a tout ce qui se trouve entre ces deux pôles qu’on se doit de révéler pour montrer la complexité des réalités des femmes réfugiées. J’ai déjà dit ailleurs mais ces femmes réfugiées palestiniennes sont ni victimes totalement, ni héroïnes en tout temps !

 

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Femmes du camp de Bourj el Barajneh

Nabila : Tu as conclu ta thèse par un paragraphe poignant au possible.  Je te cite :

  • Conclure cette thèse sur la situation d’exil des femmes réfugiées palestiniennes me paraît comme un non-sens… un non-sens alors que plusieurs de ces femmes sont dans l’attente, dans l’exil, dans cet entre-deux, dans ce flottement qui, lui, n’a pas de fin. Ce qui me permet d’écrire cette conclusion, c’est seulement l’idée qu’il s’agit en quelque sorte d’une « non-conclusion » parce que la recherche se poursuit, et par le fait que je – la chercheure, la sympathisante, la militante, la « fille », l’amie – retournerai, inchallah… (Caron, 2012 : 201).

Tu y  parlais de ton retour et tu es effectivement retournée, et même plusieurs fois, à ce camp où tu comptes plusieurs ami.e.s, que tu considères comme membres de ta famille. Penses-tu qu’un jour elles aussi auront droit à ce retour?

Roxane : Ah ! Je relis ces lignes et je replonge dans les émotions de l’époque ; je ne pense pas que cela me quitte tout-à-fait ou complètement. D’emblée, je dirais que je continue à retourner et à parler de cette réalité – de l’exil prolongé de millions de réfugiés de Palestine et de la vie en camps de réfugiés qui est pérenne – comme d’une responsabilité ou d’un devoir. Il n’est pas possible pour moi d’avoir vécu à Bourj el Barajneh, d’avoir recueilli tous ces témoignages de femmes, d’être entrée dans ces maisons, d’avoir partagé des repas, d’être allée à des mariages, avoir pris le nouveau né d’une voisine, d’avoir été témoin de conflits intercommunautaires ou interfamiliaux… en fait, d’avoir été témoin de cette vie qui se passe à Bourj el Barajneh sans en parler encore et encore. D’ailleurs, dans le cadre de ma thèse, j’avais posé une question à la fin de chacun de mes entretiens qui ressemblait à ceci : « pourquoi avez-vous accepté de participer à cette recherche et d’avoir accepté de me parler alors que je ne suis pas palestinienne, ni réfugiée, ni musulmane… ». De nombreuses réponses avaient été percutantes notamment le fait de « mon retour » (j’en étais alors à mon deuxième séjour à l’époque) mais aussi, de ma présence et de ma vie « dans le camp » avec elles. À chaque fois que je retourne au Liban, je retourne à Bourj el Barajneh. Un peu comme des femmes le mentionnaient dans ma thèse : si je n’aime pas le camp du fait de ses conditions de vie difficiles mais ce lieu m’est précieux du fait des amitiés que j’y aie développées, pour Mama et Baba (Baba est décédé maintenant) pour qui j’ai une affection toute particulière… lors de mon dernier séjour en 2019, mon avion est arrivé à Beyrouth au petit matin et je me souviens très bien avoir parcouru les ruelles pour me rendre chez mon amie en me disant, « je rentre à la maison ». Je sais, cela peut paraitre absurde mais j’y ai laissé une partie de moi et je dois y retourner, m’y ressourcer en quelque sorte…Donc, les retours pour ma part se font dès que je le peux et non seulement pour la visite de mes proches mais aussi, pour continuer et persister avec la recherche qui met de l’avant les réalités. Ceci dit, ta question et ma réponse me montrent et me lancent de nouveau au visage mes privilèges : celui d’avoir un passeport, d’être citoyenne (dans mon cas, canadienne) avec tout ce que cela implique comme possibilités et mobilités (et j’insiste sur le « s » à « mobilité »). Tu me demandes : est-ce qu’elles auront droit à « ce retour » elles aussi? Je répondrai, je le souhaite à toutes celles qui désirent « ce retour »… Je dis cela parce que j’ai aussi entendu des femmes (jeunes et moins jeunes) souhaiter « le grand retour » certes mais aussi, elles sont plusieurs à mettre de l’avant d’autres rêves soit celui de quitter plus souvent le camp, d’avoir la possibilité d’avoir une maison à la montagne, d’aller à la plage ou encore, de se marier, d’acheter le dernier téléphone à la mode… En fait, je dis tout cela pour de nouveau mettre de l’avant que des femmes ont souvent mis de l’avant le fait qu’elles avaient de « grands rêves » mais aussi, de voir améliorer leur quotidien… je souhaite donc que ces autres rêves puissent aussi être réalisés… Enfin, je dirai que si je continue à faire de la recherche, ma position de chercheure et professeure me permettent maintenant de mobiliser d’autres canaux (si je puis dire) afin de non seulement contribuer à « révéler les réalités des personnes réfugiées » mais aussi, travailler vers le changement donc, je m’inscris dans des réseaux transnationaux de chercheur.e.s, de praticien.ne.s et de militant.e.s afin de tenter d’améliorer mais aussi de défendre les droits des personnes réfugiées…

 

 

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Intérieur d’une maison de Bourj el Barajneh

 

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Dans l’immense détresse du camp Mar Elias (banlieue de Beyrouth) le besoin de beauté…

 

Complété à Montréal, le 19 février 2021

Roxane Caron

Professeure agrégée

École de travail social, Université de Montréal

 

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