« Leçons de la crise : retour au bon sens et à la modestie » Extrait de mésaventures de l’indépendance algérienne de Mostefa Lacheraf.

Leçons de la crise : retour au bon sens et à la modestie

(In L’Algérie nation et société de Mostefa LACHERAF).

Extrait proposé par Yacine Foudala.

Nous avons idéalisé la révolution dans ses sphères supérieures sur le plan de l’idéologie et de la rigueur, et négligé le fait, qu’à certains échelons intermédiaires, elle était devenue un simple mécanisme routinier, alors que sa substance véritablement dynamique s’élaborait ailleurs, chez les cadres et ouvriers conscients, dans le peuple et, disons-le tout net, chez un petit groupe d’intellectuels anti-bourgeois qui se trouvent bien plus près des masses que certains responsables férus de populisme et de démagogie.

Nous avons déjà eu l’occasion, avant ce jour, de parler du caractère de force et de fragilité de la Révolution algérienne, et des dangers qui pouvaient la menacer, tels que le féodalisme, l’esprit de clan et d’aventure.Nous qui, étant donné l’élan populaire de notre révolution, avons rêvé pour elle d’un sort meilleur qui la mettrait au rang des grands mouvements révolutionnaires de notre époque, nous devons, aujourd’hui, vu le handicap récent de la crise et les lacunes graves qu’elle a révélées, nous référer, jusqu’à nouvel ordre, non pas aux plus grands, mais seulement à Sun Yat Sen par exemple qui, au lendemain de la libération de la Chine de la domination mandchoue, vers 1911, déplorait que rien n’avait été prévu en dehors de cette libération proprement dite, puisque l’indépendance, sans organisation ultérieure, avait été le seul objectif auquel ses amis et lui aient songé. On connaît la suite, et de quelle façon s’est comporté plus tard le Kuomintang, jusqu’à sombrer dans le défaitisme, l’embourgeoisement, le féodalisme et la trahison des intérêts du peuple.

En face de lui a surgi une autre révolution bien endoctrinée, ayant à sa tête des hommes idéologiquement et humainement éprouvés qui, après le triomphe de la cause populaire, ont cessé de jouer aux chefs de guerre parce qu’ils trouvaient dans leur formation politique, leur génie révolutionnaire, leur sens aigu de la responsabilité collective et du travail créateur, matière suffisante à œuvrer pour le bien du pays et des masses paysannes et prolétariennes.

Ainsi donc, en ce qui concerne l’Algérie, cette crise nous aura enseigné la modestie, la juste mesure de nos insuffisances et de nos possibilités. Elle nous aura rappelé, aussi, que si l’autorité nationale a essuyé tant d’infortunes et connu des mésaventures burlesques, c’est que sa conception, même théorique, n’a pas progressé depuis les temps faciles d’avant la révolution, lorsque le sectarisme engendrait fatalement le bon vouloir des guides soi-disant providentiels et cherchait à justifier la lutte des clans et des féodalités politiques par une émulation au service du peuple tout entier. Elle nous aura permis, enfin, de toucher du doigt, pendant cette grave vacance du pouvoir politique, les conséquences redoutables de ce jeu auquel nous nous sommes tous livrés inconsidérément : à savoir, l’héroïsme et ses succédanés psychologiques proclamés à pleine voix, brandis à tour de bras, enflés jusqu’à la frénésie, élevés plus haut que la simple vertu civique ou le devoir, imprégnant tout, enflammant les cervelles, grossissant les faits les plus anodins, dispensant de l’effort de bon sens et spéculant même, souvent hors de propos, sur le sang des morts. Entretenue par nous comme par un apprenti sorcier, cette « inflation héroïque », submergeant tout, à tort et à travers, a voulu se trouver une rétribution, un salaire, niant par là-même la notion de sacrifice patriotique et d’abnégation. Ainsi, nous ne devons pas hésiter à le dire à certains égarés qui, ayant fait leur devoir, et rien que leur devoir sur les champs de bataille, et souffert en communion avec leur peuple, ont vite oublié, par leur comportement après le cessez-le-feu, que leur « héroïsme » ne devait leur valoir ni récompense spéciale, ni les pousser surtout à agir chez eux comme en pays conquis, imposant abusivement les gens, les humiliant, réquisitionnant leurs biens, outrageant leur dignité d’hommes libres, de patriotes.

Chapitre : mésaventures de l’Algérie indépendante

 

Sous chapitre : Leçons de la crise : retour au bon sens et à la modestie.

 

Pages 257, 258, 259

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L’interrogatoire de Mustapha Lacheraf le 1 octobre 1956 après le détournement de l’avion des cinq chefs du FLN en plein ciel alors qu’ils se déplaçaient entre Rabah et Tunis.

Mustapha Lacheraf (7 mars 1917 – 13 janvier 2007)
Mostefa Lacheraf naît le 7 mars 1917 à El Kerma des Ouled Bouziane près de Chellalat El Adhaoura (ex.Maginot, département de Médéa), dans le sud algérois (Titteri), où son père est magistrat de la justice musulmane. Après des études secondaires à Alger, des études supérieures à la Thaâlibiyya d’Alger puis à la Sorbonne à Paris, il enseigne au lycée de Mostaganem et au lycée Louis-le-Grand à Paris. et traducteur et interprète a l’isntitut des langues orientales a paris
Dès 1939, il milite au Parti du peuple algérien (PPA), au Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques (MTLD), écrivant dans la presse clandestine. Il devient en 1946 secrétaire du groupe parlementaire de ce parti puis quitte ces fonctions et le comité exécutif de la Fédération de France du MTLD-PPA pour diriger l’un de ses journaux, L’Étoile algérienne.
Khider-Lacheraf-Aït Ahmed-Boudiaf-Ben Bella emprisonnés après le détournement en 1956 par l’armée coloniale de l’avion marocain qui les transportait de Rabat à Tunis
Mostefa Lacheraf rejoint ensuite le FLN. Renonçant à l’enseignement durant la guerre d’Algérie, il quitte Paris en novembre 1954 pour l’Espagne où il prend contact avec Mohamed Khider. Il fait partie de la délégation des dirigeants de la « révolution algérienne », composée notamment par Ahmed Ben Bella, Hocine Aït Ahmed, Mohamed Boudiaf et Mohamed Khider, dont l’avion civil marocain est détourné, entre Rabat et Tunis, par l’armée coloniale en Algérie le 22 octobre 1956. Emprisonné aux Baumettes, à Fresnes, à La Santé, au Fort Liédot, il est libéré en 1961 pour raisons de santé et placé en résidence surveillée. Il quitte alors clandestinement la France pour Le Caire et Tunis. Membre du Conseil national de la Révolution algérienne (CNRA), il participe en mai 1962 à l’élaboration du « Programme de Tripoli » qu’il est chargé de lire devant les congressistes.
Rédacteur en chef d’El Moudjahid après l’Indépendance jusqu’en septembre 1962, ambassadeur à partir d’octobre 1965 en Argentine puis au Mexique, conseiller à la Présidence pour les problèmes éducatifs et culturels de 1970 à 1974, ambassadeur en Amérique latine, Mostefa Lacheraf participe à la rédaction de la « Charte nationale » de 1976 puis. Nommé ministre de l’Éducation nationale de ce pays en 1977, il critiqua la politique démagogique qui lui succéda ainsi que le danger politique et culturelle que représentait l’islamisme Il doit cependant donner sa démission à la suite de l’opposition du parti unique de cette époque à son programme éducatif, qui favorise le bilinguisme. À nouveau diplomate en poste au Mexique (septembre 1979), délégué permanent de l’Algérie auprès de l’UNESCO (septembre 1982), chef de mission à l’ambassade algérienne à Lima, au Pérou (de janvier 1984 à septembre 1986), adversaire du président Chadli, opposé à l’intégrisme, il est nommé en 1992 par le président Boudiaf, président du Conseil Consultatif National.
Mostefa Lacheraf meurt le 13 janvier 2007 après avoir été admis le 21 décembre 2006 à l’Établissement hospitalier spécialisé (EHS) du Dr Maouche Mohamed Amokrane, situé à Clairval (Alger), à la suite d’un accident vasculaire cérébral.
Par Berrouaghia asphothèque

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