Entretien avec la féministe égyptienne Nawal El Saadawi

Nawal El Saadawi (1931 -2021)

En hommage à Nawam El Saadawi, décédé ce 21 mars 2021, notre école publie cet entretien

 

Nawal El Saadawi, née en 1931, est une écrivaine féministe et militante, médecin de formation, née dans le village de Tahla, sur les bords du Nil. Elle a écrit plusieurs livres consacrés à la condition des femmes dans le monde musulman, dans lesquelles domine une critique radicale du système patriarcale, par exemple dans « Elle n’a pas sa place au paradis » (1972) ou dans « Femme au degré zéro » (1975) pour ne citer que deux de ses
ouvrages parmi les plus connus.

Dans votre pays, votre travail est des plus controversés. Vous avez été emprisonné par le président Anouar al-Sadate en 1981. Plus récemment, vous avez reçu des menaces de mort. Qu’est-ce qui malgré ces risques vous a poussé à écrire ?

Anouar el-Sadate - Paris Match

Anouar Al-Sadate, Président de la république égyptienne de 1970 à 1981

J’écris avant tout pour le plaisir de l’écriture, plaisir dans lequel s’enracinent mes convictions sociales et politiques. Et ce depuis l’enfance, où j’ai éprouvé le besoin de tenir un journal intime, car je ne pouvais pas croire en un Dieu injuste. Je ne pouvais pas croire en Dieu parce qu’il aimait mon frère plus que moi, alors je lui écrivais de longues lettres. Plus tard, mon premier livre [Mémoire d’une femme docteur, 1958] a été écrit à partir de mon expérience de médecin : c’était un geste de protestation contre la circoncision des femmes dont je voyais les dégâts dans mon cabinet, et contre les « reconstructions » forcées d’hymen au moyen de points de suture avant les mariages. Ce livre
m’a valu de perdre mon travail.

Cela fait plusieurs décennies que vous menez des combats féministes. Mais l’excision par exemple est encore monnaie courante en Égypte. Avez-vous l’impression que la condition des femmes dans les pays musulmans s’est améliorée ?

L’histoire avance en zigzag, avec un pas en avant, puis deux en arrière, puis deux ou trois en avant et à nouveau un en arrière. Mais elle va de l’avant cependant. La vie de ma fille en Égypte est ainsi bien meilleure que la mienne. Elle a beaucoup plus de liberté. Elle vit seule. Elle n’est pas mariée. Elle est contre le mariage. Elle a acquis beaucoup de droits grâce aux luttes que nous avons menées. Bien sûr aujourd’hui, il y a un retour de bâton, avec le regain d’influence des religions au sein de la politique : le fondamentalisme chrétien aux Etats-Unis, le fondamentalisme juif soutenant Israël, l’intégrisme islamiste. On voit bien que la religion est une idéologie politique. Les livres saints sont des livres politiques. Et dans toutes les religions, Dieu hait les femmes : « j’ai créé l’homme à mon image, et les femmes en inférieure. » Je ne peux rester silencieuse face à cette tromperie.

Mais qu’en est-il de la spiritualité, par opposition aux religions organisées ?

La spiritualité aussi est idéologique. C’est un mot postmoderne utilisé pour brouiller les esprits. En réalité, sous ce mot de spiritualité, il y a surtout le fait que les gens en ont marre du capitalisme dont la cupidité s’accroît avec la crise. Mais la solution ne sera pas trouvée dans la quête spirituelle telle qu’on nous la vend aujourd’hui.

Quel est le rôle de l’écrivain-e dans tout cela ? Est-ce que l’écrivain-e doit s’engager ?

Oui, l’écrivain·e doit promouvoir l’éthique la plus haute et les valeurs humaines fondamentales : la justice, la liberté, l’égalité. La plupart des écrivains en Égypte sont proches du gouvernement, voire travaillent pour lui. Ils veulent être riches et recevoir des prix. Naguib Mahfouz, qui a travaillé pour le gouvernement, a eu le prix Nobel. J’ai été nominée, mais les dissidents créatifs n’ont jamais le prix Nobel. Le Prix Nobel lui aussi est idéologique. Naguib Mahfouz était un bon écrivain, il possédait un art consommé de la narration, mais son travail ne conduit pas les lecteurs et lectrices à un niveau plus élevé de conscientisation. C’était un homme de l’establishment.

Naguib Mahfouz - Biographical - NobelPrize.org

Naguib Mahfouz, écrivain égyptien et prix Nobel de littérature en 1988

Vous signez votre dernier roman qui va paraître en arabe du nom de votre mère, El Saïd. Pourquoi ?

Je n’ai jamais rencontré mon grand-père, le père de mon père. Pourquoi devrais-je porter le nom d’un homme qui m’est étranger ? En Égypte, il y a deux millions d’enfants nés hors mariage, et pour un enfant, avoir le nom de sa mère est déshonorant. Alors, avec d’autres, j’ai commencé un mouvement contre cette coutume. Toute ma vie, j’ai honoré ma mère. Mon premier livre était dédicacé à « la femme qui m’a donné la vie et qui a vécu pour moi sans me donner son nom ». De même, ma fille a signé ses articles Mona Nawal, du nom de sa mère. Elle a été trainée devant les tribunaux égyptiens et accusée d’apostasie pour avoir signé ainsi. Mais elle a gagné son procès.

En tant que féministe égyptienne, que pensez-vous de l’idée défendue par certaines féministes occidentales qui veulent respecter l’authenticité culturelle des pratiques comme l’excision ou le voile ? Croyez-vous dans le relativisme culturel? 

Le relativisme culturel est une idée erronée. Mutiler des enfants va à l’encontre de toute humanité. Pour ce qui est du port du voile, le plus souvent, il ne s’agit pas pour les femmes d’un libre choix. Elles se voilent en raison de la pression sociale, de même que les femmes occidentales qui se maquillent le font très souvent à cause de la pression sociale, et non par choix. A ce propos, c’est comme pour la semi-nudité en Occident, qui est due à la pression sociale qui s’exerce sur les femmes, dans les diners mondains par exemple. Je ne suis pas contre en soi le fait de dénuder certaines parties de son corps, mais alors il faut que tout le monde soit nu, les hommes aussi, et non pas en veston cravate ; ils devraient montrer leur décolleté eux aussi !

 

Cet entretien est paru pour la première fois dans une version plus étendue en juin 2009
sur le site d’information américain « Double X ». Traduction et adaptation de la rédaction de Solidarité

Lien: https://solidarites.ch/journal/156-2/entretien-avec-la-feministe-egyptienne-nawal-el-saadawi/?fbclid=IwAR3hRWMDahRhR1w7K2O9yU6xWTrZ4BOxO4Q-J-xcSgUfxjpHrXr_pw-ekuw

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1 réponse

  1. mars 27, 2021

    […] Entretien avec la féministe égyptienne Nawal El Saadawi […]

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