Aux sources du Wahhabisme : Le Pacte de Nadjd de Hamadi Redissi – Note de lecture par Mohamed Bouahmidi)

Le Pacte de Nadjd ou comment l’islam sectaire est devenu l’islam

de Hamadi Redissi

Hamadi Redissi a qualifié d’«enquête », son travail sur le wahhabisme qu’il nous livre dans « Le pacte du Nadjd ». Il a fait œuvre utile en rassemblant pour les lecteurs l’essentiel de l’histoire du wahhabisme malgré les difficultés. Si vous arrivez à vous le procurer, vous vous convaincrez de la justesse de son qualificatif d’enquête tant les sources restent rares, dispersées à travers le monde, plutôt occidentales. . Le phénomène naissant du wahhabisme n’a suscité l’intérêt que de quelques voyageurs ou de quelques consuls : un géographe danois, Niebhur, qui signale en 1764, : « Depuis quelques années, il s’est levé dans la province d’el Ared une nouvelle secte ou plutôt une nouvelle religion, laquelle causera peyt-*être des changements considérables et dans la croyance et dans le gouvernement des arabes » ; un chroniqueur du « Moniteur », L.A. Corencez qui note en 1804 : «  Tout porte donc à croire que la wahhabis deviendront, au moins en Orient, ce qu’y furent autrefois les arabes, et cette révolution ne peut-être éloignée. Il resterait à examiner l’influence que doit avoir la domination des wahhabis sur le caractères, les meurs et le gouvernement des Orientaux » ; l’officier français établi à Baghdad, Jean Raymond qui alerte sur « une nouvelle religion »  et  « un nouveau prophète » « envoyé pour exterminer les faux musulmans » ; Jean Baptiste Rousseau qui pense avoir affaire à une religion réformée sur le modèle du protestantisme ;, J.L. Burckardt  qui y voit du puritanisme. Mais pour l’essentiel, la naissance du wahhabisme échappe à la perspicacité générale et n’y prêtent attention que ces explorateurs et curieux du monde arabe. D’autres sources occidentales existent, allemandes et anglaises notamment pour la deuxième et troisième période du wahhabisme. Il suffit ce citer celles du début du 18ème siècle pour en donner une idée au lecteur.

Les sources turques et arabes sont tout aussi dispersées. Mais Redissi n’a pas fait qu’œuvre utile. Ce travail était nécessaire pour dans sa totalité et dans sa complexité le succès d’une secte religieuse « les wahhabites », d’abord combattue par l’Islam traditionnel avant de se transformer en référent de la tradition. Un livre nécessaire aussi pour sortir des raccourcis dans lesquelles veulent nous enfermer hommes politiques, médias et « experts » ad hoc plus intéressés par notre formatage que par la vérité et le sens historique de ce qui se déroule sous nos yeux dans des convulsions sanglantes.

Car bien sûr, au cœur des problèmes, que ce livre attaque se trouve notre propre vie, nos tragédies, nos drames et un sens égaré de notre propre histoire en marche depuis que l’islamisme politique est devenu la phénomène le plus important, le phénomène majeur après les luttes de libération menées par les peuples arabes et les dirigeants nationalistes. En allant aux origines et aux développements du wahhabisme, Hamadi Redissi explore un mouvement politique et religieux multiformes, extrêmement plastique, qui du Nadjd va envahir la sphère arabo-musulmane de l’Extrême Orient au Maghreb, avec une mention spéciale pour l’Algérie – vous savez pourquoi !

Hamadi Redissi - Babelio

Hamadi Redissi, islamologue et politologue tunisien

 Des précautions d’usage et une hypothèse.

Hamadi comme tous les universitaires en charge d’une publication pour le grand public consacre une partie importante pour justifier ses concepts et sa problématique : il énonce d’amblée que les wahhabites sont, à l’origine, une secte. Et une secte innovatrice, ce qui est hautement blâmable en Islam. Il prendra appui sur les approches de Max Weber bien insuffisantes pour rendre compte des réalités hors de l’Europe et de l’Église et ceux de Jan Assnam. Mais Hamadi en bon universitaire ne peut renvoyer la nécessité de partir d’une notion acceptée et acceptable de la secte, c’est-à-dire d’une notion scientifiquement valide. Et l’intérêt de cette précaution scientifique se révèle tout de suite. Hamadi ne procède pas à cette recherche sur une base pragmatique, sur la base du recueil des faits et de leur exposition. Non ; Hamadi n’est un empiriste. Il émet une hypothèse qui lui permettrait d’éclairer le mystère de cette secte devenue une référence et il l’énonce comme suit : «  par certains traits, on a l’impression que les la littérature de voyage parle non du wahhabisme, mais de l’islam radical fanatique, sectaire, austère, puritain, intrépide et cruel. Dans ce cas il faut comprendre que son dogme est dicté « pour l’islam dans toute sa pureté » ! Tout se passe comme si la « nouvelle religion » était coextensive de l’islam. » (page16). Fortement combattu par « l’Islam traditionnel », ses ulémas et surtout les citadins le wahhabisme était perçu comme hérétique presque partout et presque dans tous les cercles et milieux sociaux et religieux. Hamadi donne une réponse qui  éclaire puissamment sur l’extension de cette vision religieuse puis sa conquête d’une position dominante : «  l’explication fournie dans cet ouvrage est inédite : la secte wahhabite a été réhabilitée par la communauté parce que ‘hérésie est devenue la nouvelle orthodoxie islamique. ».

C’est dit ! Et clairement ! Redissi révoque l’empirisme. Le sens de ce qu’il va explorer et examiner ne se trouve pas dans la somme des faits mais de leur sens dans des conjonctures données, sociales, culturelles, politiques, historiques. Et si l »hérésie se transforme en orthodoxie, c’est que la tradition qui en est la forme et la chair sociale était en crise. Parler de crise de la tradition, c’est avant tout parler de crise de l’autorité, par quoi elle fonctionne et se perpétue. Mis la tradition n’est pas qu’une autorité, un autoritarisme sans significations. Elle répond aux questions essentielles de la reproduction sociale et tan que cette dernière est possible dans un minimum vital garanti, elle reste valide aux yeux des gens. La tradition alors n’a pas besoin de s’occuper de politique. Les choses vont comme elles allaient, c’est-à-dire de façon supportable. Cela veut dire que la religion ne s’occupait pas de politique.  L’islam n’était pas politique. J’ai été bien surpris d’apprendre que la tradition arabe, de la péninsule  arabe, ne différaient pas beaucoup de celle de nos aïeux. En effet Hamadi nous apprend que les wahhabites se sont mis a combattre le culte des saints, les rites, les ziaras, les croyances des remèdes pour la stérilité auprès des sources et des arbres etc. Tout à fait comme chez nous dans le fond avec certainement des variantes culturelles. J’allais vous dire que cet Islam de la péninsule qu’allait combattre les wahhabites est cet Islam débonnaire de l’Algérie d’avant le salafisme : tolérant, arrangeant par beaucoup de côtés, occupé de l’essentiel du culte et de la foi etc.

12- Muhammad ibn Abd-al-Wahhab | Khaled-Here | Flickr

Muhammad Ibn Abd al-Wahab

Mais alors que reproche Muhammad Ibn Abd al-Wahab aux rabes ? D’être des associationnistes, des muchriqins, sur une base très simple : rien ne doit être associé à Dieu. Ni les saints, ni les prophètes, ni même notre propre prophète. Toute l’adoration doit aller à Dieu seul ! A la réflexion, il n’y a là, d’extraordinaire ; sauf que Abd al-Wahab veut imposer par la force un retour à un Islam pur, débarrassé des rites populaires. Il n’est pas qu’un prédicateur usant de la force de l’argument et de l’éducation. Il est un rédempteur et considère ses contemporains comme de fieffés païens, des faux musulmans, des égarés qu’il excommunie et contre lesquels il justifie le djihad.  Je ne sais pas, dans l’état de mes connaissances, si de telles interprétations rigoristes ont été développées avant lui. Nous savons pour le Maghreb ce que Ibn Toumert a produit comme interprétation et comme mode de gouvernement, imposant aux maghrébins, sous peine du fouet, d’observer scrupuleusement les obligations religieuses et d’accomplir les prières à la mosquée. Abd al Wahab imposera la même rigueur pour ses adeptes et dans les régions passées sous l’autorité des Saoud. Mais pour l’heure retenons surtout que Abd al Wahab se définit comme un unitariste, un défenseur de l’Unicité de Dieu. Et sa doctrine s’appellera l’unitarisme. Mais pourquoi un prédicateur réussit d’hérétique à devenir le modèle de l’orthodoxie et surtout pourquoi réussit-il à faire accoucher les Saoud d’un royaume et d’une influence considérable ? N’importe quel homme sensé pensera aux circonstances. Seules des circonstances historiques extrêmement favorables peuvent permettre un tel succès.

Un empire mal en point.

L’Arabie est un immense territoire. Elle se situe aux marches de l’Empire Ottoman loin de la route des Indes mais  reste un passage pour les caravanes. Les Lieux Saints représentent son intérêt principal mais ils appartiennent à tous les musulmans et l’Egypte continue d’envoyer chaque année une caravane chargée de revêtir  la Kaaba de sa nouvelle tenture. Le reste du territoire est laissé aux tribus qui y vivent selon des modes ancestraux, autour des oasis et des sources, qui pillent parfois les caravanes ou leur imposent l’aman contre profits, se disputent les terres aux confins de leurs territoires. La population se divise en bédouins illettrés, incultes plutôt légers en matière religieuse et des citadins, pieux cultivés. Elle se divise aussi en agriculteurs sédentaires disciplinés et en nomades versatiles et pagailleurs.

Les Arabes vivaient ainsi depuis des siècles sous l’autorité Ottomane. Le calife avait les moyens de tenir son empire par ses troupes stationnés en Syrie, en Égypte ou en Irak.  Mais depuis l’échec devant Vienne, l’Empire et son armée déclinent. Français et Anglais occupent de plus en plus le territoire et ils ont les moyens de se faire entendre. L’Empire est en train de devenir l’homme malade de l’Orient. Les forces lui manquent pour tenir en respect des tribus arabes depuis toujours à l’affût de razzias. Bien que Hamadi n’en parle pas expressément, je pense que ce décline e l’empire va laisser de grands boulevards devant tout projet politique  déterminé. De fait la Sublime Porte aura bien du mal à obtenir de l’Égypte l’envoi de troupes pour casser les wahhabites après leurs premiers succès.

La rencontre de deux hommes. 

Hamadi nous livre les deux biographies possibles de Muhammad ibn Abd al Wahab. Il en écarte une car trop élaborée qui aurait du ^personnage un grand voyageur qui aurait tout visité. Il en retient celle qui est vérifiée par des preuves ou des documents. Et cette vie est simplissime. Muhammad Ibn Abd al Wahab est fils de Cadi. Il professe librement sa doctrine dans sa ville ou son village natal, souvent en présence de son père qui le tempère. Il est issu d’une famille de lettrés et de ulémas. Il sera chassé de son village après la mort de son père par  et se réfugiera Dir’iyya fief Muhammad Ibn Saoud qui vient tout juste d’en prendre le pouvoir après avoir tué son oncle. Il se rend chez ses disciples mais reste « un prophète menteur », un faux prophète. Mais il a la chance inouïe d’avoir aussi des disciples dans le clan des Saoud. La belle-mère de Muhammad Ibn Saoud flaire le filon. Cet homme, ce prédicateur peut assurer la fortune du clan en lui ouvrant les portes d’une conquête ou d’une reconquête en légitimant les ambitions du clan par une visée religieuse. Le chef de tribu se rendra chez le prédicateur signe très fort d’une allégeance. Ils concluront un pacte, le  « Pacte du Nadjd ». en gros, ce pacte assure aux Saoud, l’imamat pour eux et leur descendance, c’est à dire le pouvoir séculier et à Abd al Wahab le primat religieux à lui et sa descendance.  C’est l’essence du pacte du Nadjd. Le prédicateur se fait fort de mobiliser de nouveaux adeptes, de nouveaux disciples qui donneront aux Saoud une base autrement plus importante que celle de leur clan. Les Saoud se feront forts d’imposer par l’épée le retour à la vraie religion.  Les détails de leur aventure vous surprendront par le modèle que les mouvements salafistes ne feront que reproduire et qui feront l’objet de la prochaine note de lecture.

Le wahhabisme et le Maghreb.

Le deuxième royaume est en route et ne rayonne plus que sur une partie du Nadjd. . Il sera miné par d’interminables dissensions, d’incessantes révolutions de palais, de retournements et de luttes intestines trop fastidieuses pour vous être résumées. En 1834, cette deuxième tentative avortera après le passage au pouvoir de dix princes en treize ans. De la lignée des Saoud il reste Abderrahmane et son fils Abdelaziz. Ils vont se réfugier au Qatar puis chez leurs parents les Al Sabah au Koweït. Du wahhabisme, il restera des adeptes et des prédicateurs. Aux deux il manque les circonstances pour relancer le projet wahhabo-saoudien et une troisième tentative qui sera la bonne

Après la destruction de leur capitale Dur’iyya par les troupes égyptiennes, la résistance au wahhabisme reprend et s’amplifie au plan religieux comme au plan militaire. Aux émirs l’épée, aux ulémas la réfutation. Cette résistance n’avait jamais cessé et les soufis en furent une avant-garde. Un uléma de Médine répondra aux wahhabites que ne sont plus musulmans que les gens qui vivent sous dans leurs territoires. En Irak, au Yémen, et dans d’autres régions, la polémique fait rage. Ces deux pays, par la proximité géographique et une présence chiite massive deviendront une cible privilégiée pour les wahhabites. Le Yémen en souffrira plus que l’Irak à cause de son manque de ressources. La communauté zaydite présente en masse dans ce pays pauvre et montagneux qui ne rappelle plus du tout son faste de l’antiquité est une proie particulièrement- facile. Il est compréhensible que les chiites particulièrement visés par le wahhabisme qui les considèrent – aujourd’hui encore – « pires que les chrétiens et les juifs », se tiennent aux premiers rangs de la résistance. Mais cette résistance se développe puissamment dans le camp sunnite et également de leur propre école : les hanbalites.  Le wahhabisme reste une pratique de secte et Ibn Abd al Wahab est ouvertement accusé de se prendre pour un nouveau prophète qui ne le déclare pas. Hamadi Redissi recense des dizaines de réfutations. A la date de leur second royaume les wahhabites ne tiennent réellement que la nadjd.  Bien qu’ayant « converti » un nombre considérable de bédouins et de citadins du Nadjd – un nombre suffisant pour créer  une force militaire redoutable, le wahhabisme n’a pas encore gagné la totalité des esprits en Arabie.  L’hostilité au chiisme tournera carrément à la haine et l’agression israélienne de 33 jours en 2006  fournira une occasion supplémentaire à l’expression de cette haine. La « propagande » wahhabite n’épargne pas le Maghreb. Des libellés arrivent en Tunisie et au Maroc mais épargnent relativement l’Algérie dans laquelle seuls des milieux populaires restent attentifs à tous ceux qui parlent au nom de Dieu et du prophète. L’hostilité au wahhabisme est nette en Tunisie mais au Maroc après une période de flottement on note un accueil plus favorable pour une doctrine qui vient revivifier la religion. Les autorités tunisiennes alertés par la Sublime Porte demandent aux ulémas de développer des réfutations et fêtent la victoire des troupes de Mohamed Ali Pacha à Dir’iyya. Hamadi Redissi, consacre de très longs passages à ces polémiques qui présentent un intérêt passionnant tant elles nous semblent actuelles et si semblables aux empoignades d’aujourd’hui. Cette permanence devrait inquiéter sérieusement nous inquiéter par ses aspects de rémanence. Quelques traits de ces polémiques méritent d’être soulignés. Le premier d’entre eux est la négation de la hiérarchie des connaissances. N’importe quel salafiste fruste et sans formation s’autorise de discourir sur la religion et de contredire des savants dûment formés et habilités. Le deuxième trait est la place centrale d’Ibn Taymiyya et la compréhension de ses textes dans les références et dans la polémique. Le troisième trait est la négation à tout droit à l’Ijtihad  y compris pour les ulémas de l’école hanbalite dont ils se réclament. Le quatrième trait est l’excommunication ou l’anathème de tout (ou sur tout) musulman qui n’est pas de leur obédience. Le quatrième trait est leur agressivité offensive ; ils se comportent en prédicateurs sûrs de leur bon droit à admonester les gens à prôner le bien comme s’ils en étaient les uniques interprètes. Le cinquième est le droit qu’ils s’autorisent d’user de la violence dès que leurs prêches échouent à convaincre les gens. Il faut souligner que cette violence est quasi exclusivement destinée aux autres musulmans. Ils sont obsédés par la domination des sociétés musulmanes et le pouvoir qu’ils promettent au Saoud n’a d’autres but que de ramener les musulmans sur la voie qu’ils considèrent droite. Enfin, lié, à ce caractère, le sixième trait est la surréalité dans laquelle ils vivent ou plutôt pour lequel ils vivent : c’est le monde de l’au-delà d’où leur désintérêt total pour la configuration du monde qui les entoure et les plans de plus en plus manifestes des anglais et des français pour la domination de la région. C’est comme si la soumission des femmes, leur enfermement, l’observation des formes extérieures de la religiosité était leur seul préoccupation, d’où leur entente séculaire avec les puissances dominantes. Des musulmans conformes à la chariââ telle qu’ils la conçoivent, c’est plus important que des musulmans libérés de la domination. Cela explique bien des choses à propos de la Palestine, du Liban et de tout le mouvement de libération nationale arabe.  Bien sûr cela ne va pas sans l’accumulation d’immenses richesses pour les Saoud et Hamadi Redissi nous en donne un aperçu éloquent. Cette dualité entre intérêts terrestres et célestes étaient inscrite dans la pacte du Nadjd. Pour Muhammad Ibn Abdelwahab et sa descendance le magistère religieux et pour Muhammad Ibn Saoud le plus grand sultanat jamais connu en Arabie. Cette dualité contient en elle les germes de la contradiction entre politique, c’est-à-dire les limites du possible dans des conditions données, et messianisme obsédé par sa réalisation. La dualité deviendra contradiction à un moment ou à un autre et cette contradiction se manifestera déjà dans la réalisation du troisième royaume. Hamadi Redissi n’exclut pas un nouvelle manifestation de cette contradiction en analysant les tensions auxquelles est soumise l’Arabie Saoudite par l’intrusion sur son sol du terrorisme salafiste – et principalement celui d’El Qaïda – auquel elle servi de berceau et de soutien financier.

Hamadi Redissi avait noté cette propension des wahhabites à adresser des lettres, des libelles aux puissants de ce monde.  Libelles d’exhortation à suivre la voie droite – la leur – et à sortir de « l’erreur ». Redissi ne fait pas le lien. Mais la Bey de Tunis inflencé par le courant des réformes qui travaille l’empire Ottoman et plutôt admirateur du travail de modernisation de l’Egypte entrepris par  Mohamed Ali Pacha essaye d’organiser la résistance- comme signalé plus haut – aux arguments et à l’influence wahhabite. L’un ne va sans l’autre. Le renforcement d’une argumentation locale tunisienne s’appuyant sur les lettrés et ulémas tunisiens, certainement grâce à la présence d’une université déjà prestigieuse, la Zitouna, permettra de contenir l’influence de ce qui reste encore une secte religieuse considérée comme sinon hérétique du moins hétérodoxe. Redissi note que l’Algérie ne se trouve pas sur l’agenda wahhabite même si leur message y est diffusé.  La lecture de ce passage m’a rappelé un fait oublié : à la suite du débarquement français en 1830, des groupes armés sont apparus. Ils attaquaient les villageois dans le centre du pays au motif qu’ils s’étaient détournés de la voie droite. Ils commirent plusieurs massacres dans le du pays avant de disparaître et de tomber dans l’oubli. Plus tard, Youcef  Fellahi évoquera ces bandes dans son roman : La falaise aux sept lumières.

Mais la réaction la plus intéressante reste celle du royaume du Maroc. Après un moment de flottement et d’hostilité,  le roi du Maroc et son makhzen s’intéressent à la prédication et lui trouve des côtés positifs. Le premier d’entre eux est l’opposition des wahhabites aux fêtes et rites maraboutiques, aux tarîqa soufies, à la vénération des saints. Sur cette question aussi Redissi, ne met pas en perspective, la puissance politique de l’Islam populaire comme limites du pouvoir royal. Derrière le religieux se profile toujours le social et le politique. Il est essentiel de se rappeler que dès le treizième siècle – avant même la chute de Grenade en 1492 – Portugais et Espagnols occupent des ports sur la côte marocaine puis sur la côte ouest algérienne. Seuls les populations leur opposeront une vraie résistance, organisé autour des Ribat. Zaouïas et marabouts furent des lieux et des vecteurs de résistances quand les pouvoir publics Deys en Algérie et royaume au Maroc. Ils furent aussi d’importants contre pouvoir à l’autorité morale indubitable pour les tribus. Cette mise en perspective historique autour des  enjeux de pouvoir peut expliquer ou éclairer l’intérêt du pouvoir royal pour les thèses wahhabites. Elles lui permettaient de réduire l’influence et la force des tarîqat et des zaouïas. Notez, en sus du travail des français auprès de lui, – par ailleurs similaire au travail des anglais auprès des Saoud – aussi que cet intérêt pour le wahhabisme peut-être rapproché de l’hostilité manifeste du roi du Maroc aux avances de l’Emir Abdelkader, produit d’une tarîqa et soutenu par elle.

Moulay Slimane  (17792 – 1822) confie au grand cheikh de Fès, Ibn Kiran, l’examen de la doctrine wahhabite sans lui demander une réfutation. Moulay Slimane reçoit d’Ibn Kiran un manuscrit ambigu. En 1804, Moulay Slimane interdit aux tribus voisines de Rabat de c célébrer une fête maraboutique conformément aux enseignements wahhabites qui les considèrent comme une manifestation de l’associationnisme.  Tout comme les wahhabites l’ont fait pour la tombe de Khadîdja et essayé de la faire pour la tombe du prophète, Moulay Slimane détruit le dôme qui coiffe la tombe de son père. . en 1809, il ordonne de détruire la pierre tombale pour la ramener au ras du sol. En 1806, il prohibe les instruments de musique, les litanies, la danse et la chant durant les fêtes maraboutiques.

En 18811, une délégation conduite par le fils de Moulay Slimane, Moulay Brahim, se rend en Arabie.

Redissi se pose la question de savoir si Moulay Slimane avait succombé entièrement « à la tentation wahhabite » ou s’il ne l’utilisait pas seulement – ou aussi – pour limiter le pouvoir des confréries et limiter leurs ressources issues de leurs festivités ? Redissi souligne que Moulay Slimane continue d’entretenir les édifices, s’accorde avec l’algérien Sid Ahmed Tijani, réfugié au Maroc, qui lui concède « l’interdiction des l’intercession et de la visite des tombes ».

Redissi a écrit son livre comme on mène une véritable enquête. Ce livre foisonne d’informations, de faits, de pistes qui établissent les parentés entre la doctrine wahhabite et le futur salafisme, entre wahhabisme et frères musulmans, entre wahhabisme et djihadisme. Livre d’un immense intérêt que ne saurait reproduire une, ou même plusieurs notes de lecture. Sa thèse est largement confortée au bout de son ouvrage : un islam sectaire, celui des wahhabite, est devenue la nouvelle orthodoxie. Mais dans cet interprétation de l’islam née dans la politique – le partage du pouvoir entre le prince et le religieux – devra à un moment ou un autre résoudre son équation et sa dualité : si la vocation messianique l’emporte ce sera le djihad sans fin jusqu’à ce tout le monde musulman se soumette à la doctrine wahhabite ; si la vocation politique l’emporte l’état wahhabite devra tenir sa raison non de Dieu mais de la réalité politique la plus plate. Et cette réalité politique n’est plus qu’un immense mouvement de reclassement et de recomposition dans tout le monde arabe.  Car pas plus que le nationalisme n’a pu surmonter les défis de la libération à travers les états nationaux,  l’islam politique malgré sa forte influence, sa prise sur les masses n’a pu résoudre les questions clés de ce monde arabe.

Mohamed Bouhamidi

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