Bonnes pages, de N’est-il d’histoire que blanche ? de ‘Abdel‘alim Medjaoui, Casbah, 2021, pp. 73-76.

La modernité de l’action de l’émir ABDELKADER,

N’est-il d’histoire que blanche ?, Casbah, 2021, pp. 73-76.

De son côté, un témoin de l’époque, le comte Ludwik Bystrzanowski, que cite  M. Lacheraf[1], note que « La nation arabe […] ressuscite sous l’action adroite de l’émir Abdelkader. Cette nation tombera peut-être un jour devant une puissance plus forte qu’elle, mais le sentiment d’unité nationale vivra longtemps dans la conscience des Arabes, et ce noble sentiment se réveillera en eux chaque fois qu’un homme de cœur, s’inspirant des actes exemplaires de Abdelkader, saura lui redonner vie. […] De nos jours […] cet homme est l’exemple du chef qui reconstruit l’édifice politique de la puissance nationale en réveillant dans son peuple les sentiments d’indépendance depuis longtemps éteints. Il faut reconnaître que le fait de savoir tirer d’une guerre de partisans toutes ses possibilités ne peut être que l’exigence d’un chef très capable. Abdelkader l’était. Son âme indomptable n’est tombée sous aucun coup ; son corps infatigable ne s’est arrêté devant aucun obstacle, aucun effort. La trahison de ses proches collaborateurs hormis ses khalifas dont aucun ne l’a quitté, l’abandon (…), la chute de sa puissance, de cette unité nationale reconstruite avec tant de peine – à tout cela, l’émir est indifférent. Il tend vers son but et se consacre au bonheur de tous. »

– Qui est ce Bystrzanowski qui a dit de si belles choses sur l’Émir ?

– Il a fait surtout des remarques d’une haute importance que nient les adversaires de l’Émir et leurs historiens. Il a montré, lui le militant nationaliste contre l’occupation de son pays par la Russie tsariste, intérêt et admiration pour la lutte nationale menée par l’Émir contre l’occupation coloniale française.

Ce témoignage est précieux, parce qu’il émane de quelqu’un de très sensible à la question. Quelqu’un qui, selon Lacheraf, « n’a pas l’enthousiasme facile. Officier et diplomate, émigré politique, homme d’action, il a parcouru le monde, visité les Balkans dont il fut l’un des meilleurs spécialistes de son temps, connu l’Égypte, vécu en Europe occidentale et plus particulièrement à Paris en tant qu’attaché militaire au service de la Turquie, et, bien sûr, séjourné en Algérie en pleine guerre d’invasion. Dans le long titre de son livre figure d’ailleurs le mot « invasion ». Ne cessant jamais de défendre la cause de la Pologne et à laquelle il s’obstinait à intéresser la France, surtout auprès de Napoléon III, le noble Polonais a très bien vu ce que l’expérience de l’Algérie pouvait apporter au mouvement historique des nationalités. Mais il pouvait encore s’estimer paradoxalement heureux, ce patriote émigré, pour son peuple divisé, opprimé, mais non pas menacé d’extermination comme l’était le peuple algérien impunément, en quelque sorte, au nom de hauts principes prônés par la France chez elle, en Europe. Le comte Ludwik Bystrzanowski pouvait au moins se consoler, au milieu des épreuves de son pays, de le voir partout rencontrer des amis et des défenseurs, en dehors de l’empire tsariste, au moment où Abdelkader, traité de « cheikh bédouin », « d’individu inconnu » et de « résistant aux armes françaises », connaissait, pour cela, le dédain de la cour beylicale de Tunis, les rigueurs perfides d’une surveillance à son encontre imposée par les Français au sultan du Maroc en 1844 sur la frontière ouest de l’Algérie combattante […] Mais l’officier polonais qui le jugeait en toute objectivité ne se retient pas, lui, devant les épreuves surmontées par Abdelkader et sa détermination à relancer chaque fois la cause nationale, d’écrire : « Il faut chercher dans l’Antiquité pour trouver un homme comparable à cet Hannibal des temps modernes. » Observateur lucide, il est en dépit de ses vives sympathies françaises nourries aux idéaux et utopies révolutionnaires de 1789, sans complaisance quand il s’agit de dépeindre une situation donnée : « À ses énormes pertes physiques, écrit-il, il faut ajouter les pertes morales considérables que la France a subies par suite de cette guerre nationale [algérienne] persistante et acharnée. La France perd son temps, et l’Algérie, au lieu de s’intégrer dans la famille du conquérant, semble s’en éloigner de plus en plus. Le sang qui a coulé constitue le plus grand obstacle entre le vainqueur et le vaincu. Tout Arabe sait bien qu’il disparaîtra s’il ne recouvre pas sa liberté, et qu’il doit périr sous le joug, bafoué par le vainqueur, ou bien combattre ce dernier. »

» Cette dernière phrase surtout, poursuit Lacheraf, résume d’une façon saisissante une expérience doublement vécue par l’auteur au milieu de son peuple, pourtant moins décimé que le nôtre, et parmi les Algériens dont il avait eu tout le loisir d’observer le combat tragique pour l’indépendance et la survie. Aussi lance-t-il en une exclamation émue et pleine d’estime admirative, les vérités recueillies comme le fruit de cette expérience qui le faisait mieux voir les choses et mieux apprécier l’évolution des événements à partir du peuple algérien : « Heureux sera le pays qui, dans une telle situation, trouvera dans son chef un homme aussi extraordinaire que celui qui dirige aujourd’hui les Arabes ! Honneur et hommage  à ce soldat de la foi et de l’indépendance nationale (…) L’histoire présentera plus tard son nom glorieux à la postérité comme un exemple à suivre ». Ce cri vient tout de suite après le rappel, pour la énième fois, de l’existence de la « guerre nationale » algérienne, formule qui lui est chère et que Bystrzanowski fait précéder de l’affirmation prémonitoire suivante : « mais toujours les Arabes d’Algérie donneront l’exemple de la manière dont il faut lutter pour l’indépendance, et l’exemple d’Abdelkader démontrera comment, avec de faibles forces insurgées, l’on peut résister longtemps et efficacement à une armée régulière expérimentée, combative, plus nombreuse, représentant une nation de 35 millions d’habitants et un budget d’un milliard et demi de francs-or ».[2]»

– Quel honnête homme et quel hommage à notre grand Abdelkader !

– Tu as raison. Ce Bystrzanowski était un honnête homme. Il n’était pas aveuglé par les préjugés orientalistes qui continuent encore à boucher l’horizon scientifique de nombre d’intellectuels et historiens français. Ce qui ressort de ses réflexions sur son expérience algérienne, c’est qu’il a vu à l’œuvre notre grand héros national et y a reconnu un des animateurs les plus doués du mouvement nationalitaire de libération des peuples du 19e siècle. Il a apprécié son œuvre d’édificateur et le défenseur de la nation algérienne et de l’État algérien moderne.

Du reste, l’Émir était conscient de faire partie de ce mouvement. Ne reprochera-t-il pas à Napoléon III, champion déclaré de la libération des peuples, d’être inconséquent en soutenant, contre l’Ottoman, le peuple grec d’un côté, et de l’autre en subjuguant lui-même le peuple algérien ?

Parlant des Arabes, J. Berque a dit : « C’est un grand malheur pour beaucoup de ces pays qu’ils réalisent seulement vers le milieu du 20e siècle une entité de l’époque romantique et sans que coïncident pour eux, comme cela avait été le cas pour d’autres, la découverte du monde, l’invention industrielle et la conquête des libertés : coïncidences optimistes de l’homme occidental.[3]»

Le fait est, corrigeant cette remarque qui n’arrive pas à se démarquer de l’orientalisme, qu’Abdelkader et son peuple avaient commencé à temps une telle réalisation. Mais l’agression coloniale, se révélant pour eux, au contraire, une « coïncidence [plus que] pessimiste » a réduit leurs efforts à néant. Loin de constituer une circonstance favorable pour l’émergence d’une conscience nationale moderne, comme se plaisent à l’affirmer nombre d’historiens français, y compris anticolonialistes, partisans du « côté positif » de la colonisation, celle-ci a littéralement brisé, par la ruse, par le fer et le feu, les ressorts de la vigoureuse entité nationale qui s’opposait à son installation !

On verra un peu plus loin, comment J. Berque confirme l’appréciation du comte Bystrzanowski sur Abdelkader. Le combat exemplaire de l’Émir, y compris après qu’il eut déposé les armes, a laissé dans les esprits ce souffle national et une aspiration à la modernité, ainsi qu’une empreinte combattive dans ce sens qui se révéleront pleins de promesses…

 

[1]. M. Lacheraf, Algérie et tiers-monde…, Op. Cit., p. 19-20. Lacheraf signale que ce livre n’a pas encore été traduit…

[2]. M. Lacheraf, Algérie et tiers-monde…, Op. Cit., p. 19-20.

[3]. J. Berque, Les Arabes, d’hier à demain, Seuil, Paris, 1960, p. 241.

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