Par V.I. Lénine : une courte biographie de Karl Marx (à l’occasion de son anniversaire ce 5 mai 2021

 

Fait de juillet à novembre 1914, V. Lénine
Paru pour la première fois en 1915, dans le « Dictionnaire encyclopédique Granat ».
7e édition, tome 28
Conforme au manuscrit, Collationné avec le texte de la brochure éditée en 1918
PREFACE.

Karl Marx naquit le 5 mai 1818 à Trèves (Prusse rhénane). Son père, un avocat israélite, se
convertit en 1824 au protestantisme. Aisée et cultivée, sa famille n’était pas révolutionnaire. Après
avoir terminé le Lycée de Trèves, Marx entra à l’Université de Bonn, puis à celle de Berlin ; il y
étudia le droit, mais surtout l’histoire et la philosophie. En 1841, il achevait ses études en
soutenant une thèse de doctorat sur la philosophie d’Épicure.
À cette époque, ses conceptions faisaient encore de Marx un idéaliste hégélien. A Berlin, il fit partie
du cercle des « hégéliens de gauche » (comprenant, entre autres, Bruno Bauer), qui cherchaient à
tirer de la philosophie de Hegel des conclusions athées et révolutionnaires.
À sa sortie de l’université, Marx se fixa à Bonn, où il comptait devenir professeur. Mais la politique
réactionnaire d’un gouvernement qui avait retiré sa chaire à Ludwig Feuerbach en 1832 lui avait
de nouveau refusé l’accès à l’université en 1836 et, en 1841, avait interdit au jeune professeur
Bruno Bauer de donner des conférences à Bonn, obligea Marx à renoncer à une carrière
universitaire. A cette époque, le développement des idées de l’hégélianisme de gauche faisait de
très rapides progrès en Allemagne. Ludwig Feuerbach commence, surtout à partir de 1836, à
critiquer la théologie et à s’orienter vers le matérialisme qui, en 1841, l’emporte chez lui
entièrement (Essence du christianisme) ; en 1843 paraissent ses Principes de la philosophie de
l’avenir. « Il faut avoir éprouvé soi-même l’action libératrice » de ces livres, écrivait plus tard Engels
à propos de ces ouvrages de Feuerbach. « … nous [c’est-à-dire les hégéliens de gauche, Marx y
compris] fûmes tous d’emblée des « feuerbachiens » « . A cette époque, les bourgeois radicaux de
Rhénanie, qui avaient certains points de contact avec les hégéliens de gauche, fondèrent à Cologne
un journal d’opposition, la Gazette rhénane (qui parut à partir du 1er janvier 1842).
Marx et Bruno Bauer y furent engagés comme principaux collaborateurs et, en octobre 1842, Marx
en devint le rédacteur en chef ; il quitta alors Bonn pour Cologne. Sous la direction de Marx, la
tendance démocratique révolutionnaire du journal s’affirma de plus en plus, et le gouvernement,
après avoir soumis le journal à une double et même triple censure, décida ensuite, le 1er avril
1843, de le suspendre complètement. A cette date, Marx se vit obligé de quitter son poste de
rédacteur, mais son départ ne sauva pas le journal, qui fut interdit en mars 1843. Au nombre des
articles les plus importants que Marx publia dans la Gazette rhénane, en plus de ceux qui sont
indiqués plus loin (voir Bibliographie), Engels cite un article sur la situation des vignerons de la
vallée de la Moselle. Son activité de journaliste avait montré à Marx que ses connaissances en
économie politique étaient insuffisantes, aussi se mit-il à étudier cette discipline avec ardeur.
En 1843, Marx épousa à Kreuznach Jenny Von Westphalen, une amie d’enfance, à laquelle il s’était
fiancé alors qu’il poursuivait encore ses études. Sa femme était issue d’une famille aristocratique
réactionnaire de Prusse. Le frère aîné de Jenny von Westphalen fut ministre de l’Intérieur en
Prusse à l’une des époques les plus réactionnaires : 1850-1858.
À l’automne 1843, Marx se rendit à Paris pour éditer à l’étranger une revue radicale avec Arnold
Ruge (1802-1880 ; hégélien de gauche, emprisonné de 1825 à 1830 et émigré après 1848 ;
bismarckien après 1866-1870). Seul parut le premier fascicule de cette revue intitulée les Annales
franco-allemandes dont la publication s’arrêta par suite des difficultés de diffusion clandestine en
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Allemagne et de divergences avec Ruge. Dans ses articles publiés par cette revue, Marx nous
apparaît déjà comme un révolutionnaire qui proclame « la critique implacable de tout ce qui existe »
et en particulier la « critique des armes », et fait appel aux masses et au prolétariat.
En septembre 1844, Friedrich Engels vint à Paris pour quelques jours, et devint dès lors l’ami le
plus intime de Marx. Tous deux prirent part à la vie intense qui était à l’époque celle des groupes
révolutionnaires de Paris (particulièrement importante était alors la doctrine de Proudhon, à qui
Marx régla catégoriquement son compte dans Misère de la philosophie, parue en 1847) et,
combattant avec âpreté les diverses doctrines du socialisme petit-bourgeois, ils élaborèrent la
théorie et la tactique du socialisme prolétarien révolutionnaire, ou communisme (marxisme). Voir
plus loin (Bibliographie) les œuvres de Marx à cette époque, 1844-1848.
En 1845, sur la requête du gouvernement prussien, Marx fut expulsé de Paris comme
révolutionnaire dangereux. Il s’installa à Bruxelles. Au printemps 1847, Marx et Engels
s’affilièrent à une société secrète, la « Ligue des communistes », et jouèrent un rôle de premier plan
au IIe Congrès de cette Ligue (Londres, novembre 1847). A la demande du Congrès, ils rédigèrent
le célèbre Manifeste du Parti communiste, publié en février 1848. Cet ouvrage expose avec une
clarté et une vigueur remarquables la nouvelle conception du monde, le matérialisme conséquent
étendu à la vie sociale, la dialectique, science la plus vaste et la plus profonde de l’évolution, la
théorie de la lutte des classes et du rôle révolutionnaire dévolu dans l’histoire mondiale au
prolétariat, créateur d’une société nouvelle, la société communiste.
Lorsqu’éclata la Révolution de Février 1848, Marx fut expulsé de Belgique. Il revint à Paris qu’il
quitta après la Révolution de Mars, pour retourner en Allemagne et se fixer à Cologne. C’est là que
parut, du 1er juin 1848 au 19 mai 1849, la Nouvelle Gazette rhénane dont Marx fut rédacteur en
chef. La théorie nouvelle se trouva brillamment confirmée par le cours des événements
révolutionnaires de 1848-1849, et ensuite par tous les mouvements prolétariens et
démocratiques dans tous les pays du monde. La contre-révolution victorieuse traduisit Marx en
justice (il fut acquitté le 9 février 1849), puis l’expulsa d’Allemagne (le 16 mai 1849). Il se rendit
d’abord à Paris, d’où il fut également expulsé après la manifestation du 13 juin 1849, puis à
Londres, où il vécut jusqu’à la fin de ses jours.
Les conditions de cette vie d’émigré étaient extrêmement pénibles, comme le révèle clairement la
correspondance entre Marx et Engels (éditée en 1913). Marx et sa famille étaient écrasés par la
misère ; sans l’appui financier constant et dévoué d’Engels, non seulement Marx n’aurait pu
achever Le Capital, mais il aurait même fatalement succombé à la misère. En outre, les doctrines
et les courants prédominants du socialisme petit-bourgeois, du socialisme non prolétarien en
général, obligeaient Marx à mener en permanence une lutte implacable, à parer parfois les
attaques personnelles les plus furieuses et les plus odieuses (Herr Vogt). Se tenant à l’écart des
cercles d’émigrés, Marx élabora dans une série de travaux historiques (voir Bibliographie) sa
théorie matérialiste, en s’appliquant surtout à l’étude de l’économie politique. Il révolutionna
cette science (voir plus loin la doctrine de Marx) dans ses ouvrages Contribution à la critique de
l’économie politique (1859) et Le Capital (livre I, 1867).
La recrudescence des mouvements démocratiques, à la fin des années 50 et dans les années 60,
amena Marx à reprendre une activité pratique.
En 1864 (le 28 septembre) fut fondée à Londres la célèbre Ire Internationale, l' »Association
internationale des Travailleurs ». Marx en était l’âme ; il est également l’auteur de sa première
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« Adresse » et d’un grand nombre de résolutions, de déclarations et de manifestes. En unissant le
mouvement ouvrier des divers pays, en cherchant à orienter dans la voie d’une activité commune
les différentes formes du socialisme non prolétarien, pré marxiste (Mazzini, Proudhon,
Bakounine, le trade-unionisme libéral anglais, les oscillations vers la droite des lassalliens en
Allemagne, etc.), en combattant les théories de toutes ces sectes et écoles, Marx forgea une
tactique unique pour la lutte prolétarienne de la classe ouvrière dans les divers pays. Après la
chute de la Commune de Paris (1871), dont il donna une appréciation révolutionnaire si profonde,
si juste, si brillante et si efficace (La Guerre civile en France, 1871), et à la suite de la scission de
l’Internationale provoquée par les bakouninistes, il fut impossible à cette dernière de subsister en
Europe. Après le Congrès de l’Internationale à La Haye (1872), Marx fit accepter le transfert du
Conseil général de l’Internationale à New York. La Ier Internationale avait accompli sa mission
historique et cédait la place à une époque de croissance infiniment plus considérable du
mouvement ouvrier dans tous les pays, caractérisée par son développement en extension, par la
formation de partis socialistes ouvriers de masse dans le cadre des divers États nationaux.
Son activité intense dans l’Internationale et ses travaux théoriques qui exigeaient des efforts plus
intenses encore ébranlèrent définitivement la santé de Marx. Il continua à renouveler l’économie
politique et à rédiger Le Capital, en rassemblant une foule de documents nouveaux et en étudiant
plusieurs langues (le russe par exemple), mais la maladie l’empêcha de terminer Le Capital.
Le 2 décembre 1881, sa femme mourut. Le 14 mars 1883, Marx s’endormit paisiblement, dans son
fauteuil, du dernier sommeil. Il fut enterré avec sa femme au cimetière de Highgate, à Londres.
Plusieurs enfants de Marx moururent tous jeunes, à Londres, alors que la famille souffrait d’une
grande misère. Ses trois filles épousèrent des socialistes d’Angleterre et de France ; ce sont :
Éléonore Eveling, Laura Lafargue et Jenny Longuet, dont le fils est membre du Parti socialiste
français.
LA DOCTRINE DE MARX
Le marxisme est le système des idées et de la doctrine de Marx. Marx a continué et parachevé de
façon géniale les trois principaux courants d’idées du XIXe siècle, qui appartiennent aux trois pays
les plus avancés de l’humanité : la philosophie classique allemande, l’économie politique classique
anglaise et le socialisme français, lié aux doctrines révolutionnaires françaises en général. La
logique et l’unité remarquables des idées de Marx (qualités reconnues même par ses adversaires),
dont l’ensemble constitue le matérialisme et le socialisme scientifique contemporains en tant que
théorie et programme du mouvement ouvrier de tous les pays civilisés, nous obligent à faire
précéder l’exposé du contenu essentiel du marxisme, la doctrine économique de Marx, d’un bref
aperçu de sa conception générale du monde.
LE MATERIALISME PHILOSOPHIQUE
Depuis 1844-1845, époque où se formèrent ses idées, Marx était matérialiste ; il subit, en
particulier, l’influence de L. Feuerbach, dont les seules faiblesses, à ses yeux, résidaient dans
l’insuffisance de logique et d’ampleur de son matérialisme. Pour Marx, l’importance historique de
Feuerbach, qui « fit époque », tenait à sa rupture décisive avec l’idéalisme de Hegel et à son
affirmation du matérialisme. Celui-ci, dès le XVIIIe siècle, notamment en France, ne fut pas
seulement une lutte contre les institutions politiques existantes, ainsi que contre la religion et la
théologie, mais… contre toute métaphysique » [prise dans le sens de « spéculation enivrée » par
opposition à la « philosophie raisonnable »] (La Sainte Famille dans le Literarischer Nachlaß). « Pour
Hegel, écrivait Marx, le mouvement de la pensée, qu’il personnifie sous le nom de l’idée, est le
démiurge (le créateur) de la réalité… Pour moi, au contraire, le mouvement de la pensée n’est que
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le reflet du mouvement réel, transporté et transposé dans le cerveau de l’homme » (Le Capital, livre
1, postface de la deuxième édition). En parfait accord avec cette philosophie matérialiste de Marx,
F. Engels, en l’exposant dans l’Anti-Dühring (dont Marx avait lu le manuscrit), écrivait : »L’unité du
monde ne consiste pas en son Être… L’unité réelle du monde consiste en sa matérialité, et celle-ci
se prouve… par un long et laborieux développement de la philosophie et de la science de la nature…
Le mouvement est le mode d’existence de la matière. Jamais, et nulle part, il n’y a eu de matière
sans mouvement, et il ne peut y en avoir… Mais si l’on demande ensuite ce que sont la pensée et la
conscience et d’où elles viennent, on trouve qu’elles sont des produits du cerveau humain et que
l’homme est lui-même un produit de la nature, qui s’est développé dans et avec son milieu ; d’où
il résulte naturellement que les productions du cerveau humain, qui en dernière analyse sont aussi
des produits de la nature, ne sont pas en contradiction, mais en conformité avec l’ensemble de la
nature. » « Hegel était idéaliste, ce qui veut dire qu’au lieu de considérer les idées de son esprit
comme les reflets [dans l’original : Abbilder, parfois Engels parle de « reproduction »] plus ou moins
abstraits des choses et des processus réels, il considérait à l’inverse les objets et leur
développement comme de simples copies réalisées de l' »Idée » existant on ne sait où dès avant le
monde. » Dans son Ludwig Feuerbach, livre où il expose ses propres idées et celles de Marx sur la
philosophie de Feuerbach, et qu’il n’envoya à l’impression qu’après avoir relu encore une fois le
vieux manuscrit de 1844-1845 écrit en collaboration avec Marx sur Hegel, Feuerbach et la
conception matérialiste de l’histoire, Engels écrit:
« La grande question fondamentale de toute philosophie, et spécialement de la
philosophie moderne, est celle … du rapport de la pensée à l’être, de l’esprit à la nature…
la question de savoir quel est l’élément primordial, l’esprit ou la nature… Selon qu’ils
répondaient de telle ou telle façon à cette question, les philosophes se divisaient en deux
grands camps. Ceux qui affirmaient le caractère primordial de l’esprit par rapport à la
nature, et qui admettaient, par conséquent, en dernière instance, une création du
monde de quelque espèce que ce fût… formaient le camp de l’idéalisme. Les autres, qui
considéraient la nature comme l’élément primordial, appartenaient aux différentes
écoles du matérialisme. » Tout autre emploi des notions d’idéalisme et de matérialisme
(au sens philosophique) ne fait que créer la confusion.
Marx repoussait catégoriquement non seulement l’idéalisme, toujours lié d’une façon ou d’une
autre à la religion, mais aussi le point de vue, particulièrement répandu de nos jours, de Hume et
de Kant, l’agnosticisme, le criticisme, le positivisme sous leurs différents aspects, considérant ce
genre de philosophie comme une concession « réactionnaire » à l’idéalisme et, dans le meilleur des
cas, comme « une façon honteuse d’accepter le matérialisme en cachette, tout en le reniant
publiquement ». Voyez à ce propos, outre les ouvrages d’Engels et de Marx que nous venons de
citer, la lettre de Marx à Engels en date du 12 décembre 1868, où il parle d’une intervention du
célèbre naturaliste T. Huxley. Constatant que ce dernier s’est montré « plus matérialiste » que
d’ordinaire et a reconnu que, tant que « nous observons et pensons réellement, nous ne pouvons
jamais sortir du matérialisme », Marx lui reproche d’avoir « ouvert une porte dérobée » à
l’agnosticisme et à la théorie de Hume. Il importe surtout de retenir l’opinion de Marx sur le
rapport entre la liberté et la nécessité. « La nécessité n’est aveugle que dans la mesure où elle n’est
pas comprise… La liberté est l’intellection de la nécessité » (F. Engels dans l’Anti-Dühring) ;
autrement dit, elle consiste à reconnaître l’existence de lois objectives de la nature et la
transformation dialectique de la nécessité en liberté (de même que la transformation de la « chose
en soi », non connue, mais connaissable, en une « chose pour nous », de l' »essence des choses » en
« phénomènes »).
Selon Marx et Engels, le défaut essentiel de l' »ancien » matérialisme, y compris celui de Feuerbach
(et à plus forte raison du matérialisme « vulgaire » de Büchner-Vogt-Moleschott), tenait au fait que :
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1) ce matérialisme était « essentiellement mécaniste » et ne tenait pas compte du
développement moderne de la chimie et de la biologie (de nos jours, il conviendrait
d’ajouter encore : de la théorie électrique de la matière) ;
2) l’ancien matérialisme n’était ni historique ni dialectique (mais métaphysique dans le sens
d’antidialectique) et n’appliquait pas le point de vue de l’évolution d’une façon
systématique et généralisée ;
3) il concevait l' »être humain » comme une abstraction et non comme « l’ensemble de tous les
rapports sociaux » (concrètement déterminés par l’histoire), et ne faisait par conséquent
qu' »interpréter » le monde alors qu’il s’agissait de le « transformer », c’est-à-dire qu’il ne
saisissait pas la portée de l' »activité pratique révolutionnaire ».
LA DIALECTIQUE
Marx et Engels voyaient dans la dialectique de Hegel, doctrine la plus vaste, la plus riche et la plus
profonde de l’évolution, une immense acquisition de la philosophie classique allemande. Tout
autre énoncé du principe du développement, de l’évolution, leur paraissait unilatéral, pauvre,
déformant et mutilant la marche réelle de l’évolution (souvent marquée de bonds, de
catastrophes, de révolutions) dans la nature et dans la société. « Marx et moi, nous fûmes sans
doute à peu près seuls à sauver [de l’idéalisme, l’hégélianisme y compris] la dialectique consciente
pour l’intégrer dans la conception matérialiste de la nature ». « La nature est le banc d’essai de la
dialectique et nous devons dire à l’honneur de la science moderne de la nature qu’elle a fourni
pour ce banc d’essai une riche moisson de faits [cela a été écrit avant la découverte du radium, des
électrons, de la transformation des éléments, etc.!] qui s’accroît tous les jours, en prouvant ainsi
que dans la nature les choses se passent, en dernière analyse, dialectiquement et non
métaphysiquement ».
« La grande idée fondamentale, écrit Engels, selon laquelle le monde ne doit pas être considéré
comme un complexe de choses achevées, mais comme un complexe de processus où les choses,
en apparence stables, tout autant que leurs reflets intellectuels dans notre cerveau, les idées,
passent par un changement ininterrompu de devenir et dépérissement – cette grande idée
fondamentale a, notamment depuis Hegel, pénétré si profondément dans la conscience courante
qu’elle ne trouve, sous cette forme générale, presque plus de contradiction. Mais la reconnaître en
paroles et l’appliquer dans la réalité, en détail, à chaque domaine soumis à l’investigation, sont
deux choses différentes. » « Il n’y a rien de définitif, d’absolu, de sacré devant elle [la philosophie
dialectique] ; elle montre la caducité de toutes choses et en toutes choses, et rien n’existe pour elle
que le processus ininterrompu du devenir et du transitoire, de l’ascension sans fin de l’inférieur
au supérieur, dont elle n’est elle-même que le reflet dans le cerveau pensant. » Donc, selon Marx,
la dialectique est « la science des lois générales du mouvement, tant du monde extérieur que de la
pensée humaine ».
C’est cet aspect révolutionnaire de la philosophie de Hegel que Marx adopta et développa. Le
matérialisme dialectique « n’a que faire d’une philosophie placée au-dessus des autres sciences ».
La partie de l’ancienne philosophie qui subsiste, c’est « la doctrine de la pensée et de ses lois – la
logique formelle et la dialectique ». Or, dans la conception de Marx, comme dans celle de Hegel, la
dialectique inclut ce que l’on appelle aujourd’hui la théorie de la connaissance ou gnoséologie, qui
doit considérer son objet également au point de vue historique, en étudiant et en généralisant
l’origine et le développement de la connaissance, le passage de l’ignorance à la connaissance.
A notre époque, l’idée du développement, de l’évolution, a pénétré presque entièrement la
conscience sociale, mais par d’autres voies que la philosophie de Hegel. Cependant, cette idée, telle
que l’ont formulée Marx et Engels en s’appuyant sur Hegel, est beaucoup plus vaste et plus riche
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de contenu que l’idée courante de l’évolution. Un développement qui semble reproduire des
stades déjà connus, mais sous une autre forme, à un degré plus élevé (« négation de la négations »);
un développement pour ainsi dire en spirale et non en ligne droite; un développement par bonds,
par catastrophes, par révolutions, « par solutions de continuités »; la transformation de la quantité
en qualité; les impulsions internes du développement, provoquées par la contradiction, le choc
des forces et tendances diverses agissant sur un corps donné, dans le cadre d’un phénomène
donné ou au sein d’une société donnée; l’interdépendance et la liaison étroite, indissoluble, de
tous les aspects de chaque phénomène (et ces aspects, l’histoire en fait apparaître sans cesse de
nouveaux), liaison qui détermine le processus universel du mouvement, processus unique, régi
par des lois, tels sont certains des traits de la dialectique, en tarit que doctrine de l’évolution plus
riche de contenu (que la doctrine usuelle). (Voir la lettre de Marx à Engels en date du 8 janvier
1868, où il se moque des « trichotomies rigides » de Stein, qu’il serait absurde de confondre avec la
dialectique matérialiste.)
LA CONCEPTION MATERIALISTE DE L’HISTOIRE
Se rendant compte que l’ancien matérialisme était inconséquent, incomplet et unilatéral, Marx
conclut qu’il fallait « mettre la science de la société… en accord avec la base matérialiste, et la
reconstruire en s’appuyant sur elle ». Si, d’une manière générale, le matérialisme explique la
conscience par l’être et non l’inverse, cette doctrine, appliquée à la société humaine, exigeait qu’on
expliquât la conscience sociale par l’être social.
« La technologie, dit Marx, met à nu le mode d’action de l’homme vis-à-vis de la nature, le procès
de production de sa vie matérielle, et, par conséquent, l’origine des rapports sociaux et des idées
ou conceptions intellectuelles qui en découlent » (Le Capital, livre I). On trouve une formulation
complète des thèses fondamentales du matérialisme appliqué à la société humaine et à son
histoire dans la préface de Marx à son ouvrage Contribution à la critique de l’économie politique,
où il s’exprime comme suit :
« … dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports
déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui
correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives
matérielles.
L’ensemble de ces rapports de production constitue là structure économique de la société, la,
base concrète sur laquelle s’élève une superstructure juridique et politique et à laquelle
correspondent des formes de conscience sociale déterminées. Le mode de production de la
vie matérielle conditionne le processus de vie sociale, politique et intellectuelle en général. Ce
n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c’est inversement leur être social
qui détermine leur conscience. A un certain stade de leur développement, les forces
productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production
existants, ou, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de propriété au sein
desquels elles s’étaient mues jusqu’alors. De formes de développement des forces
productives qu’ils étaient, ces rapports en deviennent des entraves. Alors s’ouvre une époque
de révolution sociale.
Le changement dans la base économique bouleverse plus ou moins rapidement toute
l’énorme superstructure. Lorsqu’on considère de tels bouleversements, il faut toujours
distinguer entre le bouleversement matériel – qu’on peut constater d’une manière
scientifiquement rigoureuse – des conditions de production économiques et les formes
juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref, les formes idéologiques
sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu’au bout.
Pas plus qu’on ne juge un individu sur l’idée qu’il se fait de lui-même, on ne saurait juger une
telle époque de bouleversement sur sa conscience de soi ; il faut, au contraire, expliquer cette
conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit qui existe entre les forces
productives sociales et les rapports de production… A grands traits, les modes de production
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asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne peuvent être qualifiés d’époques
progressives de la formation sociale économique ». » (Voir la brève formule que Marx donne
dans sa lettre à Engels en date du 7 juillet 1866 : « Notre théorie de la détermination de
l’organisation du travail par les moyens de production. »)
La découverte de la conception matérialiste de l’histoire, ou, plus exactement, l’application
conséquente et l’extension du matérialisme au domaine des phénomènes sociaux, a éliminé les
deux défauts essentiels des théories historiques antérieures. En premier lieu, ces dernières ne
considéraient, dans le meilleur des cas, que les mobiles idéologiques de l’activité historique des
hommes, sans rechercher l’origine de ces mobiles, sans saisir les lois objectives qui président au
développement du système des rapports sociaux et sans discerner les racines de ces rapports dans
le degré de développement de la production matérielle. En second lieu, les théories antérieures
négligeaient précisément l’action des masses de la population, tandis que le matérialisme
historique permet d’étudier, pour la première fois et avec la précision des sciences naturelles, les
conditions sociales de là vie des masses et les modifications de ces conditions. La « sociologie » et
l’historiographie d’avant Marx accumulaient dans le meilleur des cas des faits bruts, recueillis au
petit bonheur, et n’exposaient que certains aspects du processus historique.
Le marxisme a frayé le chemin à l’étude globale et universelle du processus de la naissance, du
développement et du déclin des formations économiques et sociales en examinant l’ensemble des
tendances contradictoires, en les ramenant aux conditions d’existence et de production,
nettement précisées, des diverses classes de la société, en écartant le subjectivisme et l’arbitraire
dans le choix des idées « directrices » ou dans leur interprétation, en découvrant l’origine de toutes
les idées et des différentes tendances, sans exception, dans l’état des forces productives
matérielles. Les hommes sont les artisans de leur propre histoire, mais par quoi les mobiles des
hommes, et plus précisément des masses humaines, sont-ils déterminés ? Quelle est la cause des
conflits entre les idées et les aspirations contradictoires ? Quelle est la résultante de tous ces
conflits de l’ensemble des sociétés humaines ? Quelles sont les conditions objectives de la
production de la vie matérielle sur lesquelles est basée toute l’activité historique des hommes ?
Quelle est la loi qui préside à l’évolution de ces conditions ? Marx a porté son attention sur tous
ces problèmes et a tracé la voie à l’étude scientifique de l’histoire conçue comme un processus
unique, régi par des lois, quelles qu’en soient la prodigieuse variété et toutes les contradictions.
LA LUTTE DES CLASSES
Chacun sait que, dans toute société, les aspirations de certains de ses membres se heurtent à celles
des autres, que la vie sociale est pleine de contradictions, que l’histoire nous révèle la lutte entre
les peuples et les sociétés, ainsi que dans leur propre sein, et qu’elle nous montre, en outre, une
succession de périodes de révolution et de réaction, de paix et de guerre, de stagnation et de
progrès rapide ou de décadence. Le marxisme a donné le fil conducteur qui, dans ce labyrinthe et
ce chaos apparent, permet de découvrir l’existence de lois : la théorie de la lutte des classes. Seule
l’étude de l’ensemble des aspirations de tous les membres d’une société ou d’un groupe de
sociétés permet de définir avec une précision scientifique le résultat de ces aspirations. Or, les
aspirations contradictoires naissent de la différence de situation et de conditions de vie des classes
en lesquelles se décompose toute société.
« L’histoire de toute société jusqu’à nos jours, écrit Marx dans le Manifeste du Parti communiste
[excepté l’histoire de la communauté primitive, ajoutera plus tard Engels], n’a été que l’histoire
de luttes de classes. Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande
et compagnon, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre
ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une guerre qui finissait toujours soit par une
transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes
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en lutte… La société bourgeoise moderne, élevée sur les ruines de la société féodale, n’a pas aboli
les antagonismes de classes. Elle n’a fait que substituer de nouvelles classes, de nouvelles
conditions d’oppression, de nouvelles formes de lutte à celles d’autrefois.
Cependant, le caractère distinctif de notre époque, de l’époque de la bourgeoisie, est d’avoir
simplifié les antagonismes de classes. La société se divise de plus en plus en deux vastes camps
ennemis, en deux grandes classes diamétralement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat. »
Depuis la grande Révolution française, l’histoire de l’Europe a, dans nombre de pays, révélé avec
une évidence particulière cette cause réelle des événements : la lutte des classes. Déjà, à l’époque
de la Restauration, on vit apparaître en France un certain nombre d’historiens (Thierry, Guizot,
Mignet, Thiers) qui, dans leur synthèse des événements, ne purent s’empêcher de reconnaître que
la lutte des classes était la clé permettant de comprendre toute l’histoire de France.
Quant à l’époque moderne, celle de la victoire complète de la bourgeoisie, des institutions
représentatives, du suffrage élargi (sinon universel), de la presse quotidienne à bon marché qui
pénètre dans les masses, etc., l’époque des associations puissantes et de plus en plus vastes, celles
des ouvriers et celles des patrons, etc., elle a montré avec plus d’évidence encore (bien que parfois
sous une forme très unilatérale, « pacifique », « constitutionnelle ») que la lutte des classes est le
moteur des événements.
Le passage suivant du Manifeste du Parti communiste de Marx montre que celui-ci exigeait de la
science sociale l’analyse objective de la situation de chaque classe au sein de la société moderne,
en connexion avec les conditions de développement de chacune d’elles :
« De toutes les classes qui, à l’heure présente, s’opposent à la bourgeoisie, le prolétariat seul est
une classe vraiment révolutionnaire. Les autres classes périclitent et périssent avec la grande
industrie ; le prolétariat, au contraire, en est le produit le plus authentique. Les classes
moyennes, petits fabricants, détaillants, artisans, paysans, tous combattent la bourgeoisie
parce qu’elle est une menace pour leur existence en tant que classes moyennes. Elles ne sont
donc pas révolutionnaires, mais conservatrices ; bien plus, elles sont réactionnaires : elles
cherchent à faire tourner à l’envers la roue de l’histoire. Si elles sont révolutionnaires, c’est en
considération de leur passage imminent au prolétariat : elles défendent alors leurs intérêts
futurs et non leurs intérêts actuels ; elles abandonnent leur propre point de vue pour se placer
à celui du prolétariat. »
Dans nombre d’ouvrages historiques (voir Bibliographie), Marx donna des exemples brillants et
profonds d’histoire matérialiste, d’analyse de la condition de chaque classe particulière et parfois
des divers groupes ou couches au sein d’une classe, montrant jusqu’à l’évidence pourquoi et
comment « toute lutte de classes est une lutte politique ». Le texte que nous venons de citer montre
clairement la complexité du réseau des rapports sociaux et des transitions d’une classe à l’autre,
du passé à l’avenir, que Marx analyse afin de déterminer exactement la résultante du
développement historique.
La théorie de Marx trouve sa confirmation et son application la plus profonde, la plus complète et
la plus détaillée dans sa doctrine économique.
LA DOCTRINE ECONOMIQUE DE MARX
« Le but final de cet ouvrage, dit Marx dans sa préface au Capital, est de dévoiler la loi économique
du mouvement de la société moderne », c’est-à-dire de la société capitaliste, de la société
bourgeoise. L’étude des rapports de production d’une société donnée, historiquement déterminée
dans leur naissance, leur développement et leur déclin, tel est le contenu de la doctrine
9
économique de Marx. Ce qui domine dans la société capitaliste, c’est la production des
marchandises ; aussi l’analyse de Marx commence-t-elle par l’analyse de la marchandise.
LA VALEUR
La marchandise est, en premier lieu, une chose qui satisfait un besoin quelconque de l’homme ; en
second lieu, c’est une chose que l’on échange contre une autre. L’utilité d’une chose en fait une
valeur d’usage. La valeur d’échange (ou valeur tout court) est, tout d’abord, le rapport, la
proportion, dans l’échange d’un certain nombre de valeurs d’usage d’une espèce contre un certain
nombre de valeurs d’usage d’une autre espèce. L’expérience quotidienne nous montre que des
millions et des milliards de tels échanges établissent sans cesse des rapports d’équivalence entre
les valeurs d’usage les plus diverses et les plus dissemblables. Qu’y a-t-il donc de commun entre
ces choses différentes, continuellement ramenées les unes aux autres dans un système déterminé
de rapports sociaux ? Ce qu’elles ont de commun, c’est d’être des produits du travail.
En échangeant des produits, les hommes établissent des rapports d’équivalence entre les genres
de travail les plus différents. La production des marchandises est un système de rapports sociaux
dans lequel les divers producteurs créent des produits variés (division sociale du travail) et les
rendent équivalents au moment de l’échange. Par conséquent, ce qui est commun à toutes les
marchandises, ce n’est pas le travail concret d’une branche de production déterminée, ce n’est pas
un travail d’un genre particulier, mais le travail humain abstrait, le travail humain en général. Dans
la société étudiée, toute la force de travail représentée par la somme des valeurs de toutes les
marchandises est une seule et même force de travail humain : des milliards d’échanges le
démontrent. Chaque marchandise prise à part n’est donc représentée que par une certaine
portion de temps de travail socialement nécessaire. La grandeur de la valeur est déterminée par la
quantité de travail socialement nécessaire ou par le temps de travail socialement nécessaire à la
production d’une marchandise donnée, d’une valeur d’usage donnée. « … en réputant égaux dans
l’échange leurs produits différents, ils [les producteurs] établissent par le fait que leurs différents
travaux sont égaux. Ils le font sans le savoir. » La valeur est un rapport entre deux personnes, a dit
un vieil économiste ; il aurait dû simplement ajouter : un rapport caché sous l’enveloppe des
choses. C’est seulement en considérant le système des rapports sociaux de production d’une
formation historique déterminée de la société, rapports apparaissant dans le phénomène de
masse de l’échange répété des milliards de fois, que l’on peut comprendre ce qu’est la valeur. « En
tant que valeurs, toutes les marchandises ne sont que du travail humain cristallisé. » Après une
analyse approfondie du double caractère du travail incorporé dans les marchandises, Marx passe
à l’examen de la forme de la valeur et de l’argent.
Ce faisant, la principale tâche qu’il s’assigne est de rechercher l’origine de la forme monétaire de
la valeur, d’étudier le processus historique du développement de l’échange, en commençant par les
actes d’échange particuliers et fortuits (« forme simple, particulière ou accidentelle de la valeur »:
une quantité déterminée d’une marchandise est échangée contre une quantité déterminée d’une
autre marchandise) pour passer à la forme générale de la valeur, lorsque plusieurs marchandises
différentes sont échangées contre une seule et même marchandise, en terminant par la forme
monétaire de la valeur, où l’or apparaît comme cette marchandise déterminée, comme
l’équivalent général. Produit suprême du développement de l’échange et de la production
marchande, l’argent estompe, dissimule le caractère social du travail individuel, le lien social entre
les divers producteurs reliés les uns aux autres par le marché. Marx soumet à une analyse
extrêmement détaillée les diverses fonctions de l’argent, et il importe de souligner qu’ici aussi
(comme dans les premiers chapitres du Capital) la forme abstraite de l’exposé, qui paraît parfois
purement déductive, reproduit en réalité une documentation extrêmement riche sur l’histoire du
développement de l’échange et de la production marchande.
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« Si nous considérons l’argent, nous constatons qu’il suppose un certain développement de
l’échange des marchandises. Les formes particulières de l’argent: simple équivalent de
marchandises, moyen de circulation, moyen de payement, trésor ou monnaie universelle,
indiquent, suivant l’étendue variable et la prépondérance relative de l’une ou de l’autre de ces
fonctions, des degrés très divers de la production sociale » (Le Capital, livre I).
LA PLUS-VALUE
À un certain degré du développement de la production des marchandises, l’argent se transforme
en capital. La formule de la circulation des marchandises était : M (marchandise) — A (argent) —
M (marchandise), c’est-à-dire vente d’une marchandise pour l’achat d’une autre. La formule
générale du capital est par contre A-M-A, c’est-à-dire l’achat pour la vente (avec un profit). C’est
cet accroissement de la valeur primitive de l’argent mis en circulation que Marx appelle plusvalue. Cet « accroissement » de l’argent dans la circulation capitaliste est un fait connu de tous. C’est
précisément cet « accroissement » qui transforme l’argent en capital, en tant que rapport social de
production particulier, historiquement déterminé. La plus-value ne peut provenir de la circulation
des marchandises, car celle-ci ne connaît que l’échange d’équivalents ; elle ne peut provenir non
plus d’une majoration des prix, étant donné que les pertes et les profits réciproques des acheteurs
et des vendeurs s’équilibreraient ; or, il s’agit d’un phénomène social, moyen, généralisé, et non
point d’un phénomène individuel. Pour obtenir de la plus-value, « il faudrait que le possesseur
d’argent pût découvrir… sur le marché même, une marchandise dont la valeur d’usage possédât la
vertu particulière d’être source de valeur échangeable », une marchandise dont le processus de
consommation fût en même temps un processus de création de valeur. Or, cette marchandise
existe : c’est la force de travail humaine. Sa consommation, c’est le travail, et le travail crée la
valeur. Le possesseur d’argent achète la force de travail à sa valeur, déterminée, comme celle de
toute autre marchandise, par le temps de travail socialement nécessaire à sa production (c’est-àdire par le coût de l’entretien de l’ouvrier et de sa famille). Ayant acheté la force de travail, le
possesseur d’argent est en droit de la consommer, c’est-à-dire de l’obliger à travailler toute la
journée, disons, 12 heures. Or, en 6 heures (temps de travail « nécessaire »), l’ouvrier crée un
produit qui couvre les frais de son entretien, et, pendant les 6 autres heures (temps de travail
« supplémentaire »), il crée un produit « supplémentaire », non rétribué par le capitaliste, et qui est
la plus-value. Par conséquent, du point de vue du processus de la production, il faut distinguer
deux parties dans le capital : le capital constant, dépensé pour les moyens de production
(machines, instruments de travail, matières premières, etc.), dont la valeur passe telle quelle (d’un
seul coup ou par tranches) dans le produit fini, et le capital variable, employé à payer la force de
travail. La valeur de ce capital, ne reste pas immuable ; elle s’accroît dans le processus du travail,
en créant de la plus-value. Aussi, pour exprimer le degré d’exploitation de la force de travail par
le capital, faut-il comparer la plus-value non pas au capital total, mais uniquement au capital
variable. Le taux de la plus-value, nom donné par Marx à ce rapport, sera, dans notre exemple, de
6/6 ou de 100%.
L’apparition du capital implique des conditions historiques préalables :
1) l’accumulation d’une certaine somme d’argent entre les mains de particuliers, à un stade
de la production marchande déjà relativement élevé ;
2) L’existence d’ouvriers « libres » à deux points de vue : libres de toute contrainte et de toute
restriction quant à la vente de leur force de travail, et libres parce que sans terre et sans
moyens de production en général, d’ouvriers sans maîtres, d’ouvriers» prolétaires » qui ne
peuvent subsister qu’en vendant leur force de travail.
L’accroissement de la plus-value est possible grâce à deux procédés essentiels la prolongation de
la journée de travail (« plus-value absolue ») et la réduction du temps de travail nécessaire (« plus-
11
value relative »). Examinant le premier procédé, Marx brosse un tableau grandiose de la lutte de la
classe ouvrière pour la réduction de la journée de travail et de l’intervention du pouvoir d’État
pour la prolonger (XIVe-XVIIe siècles) ou pour la diminuer (législation de fabrique au XIXe siècle).
Depuis la publication du Capital, l’histoire du mouvement ouvrier dans tous les pays civilisés a
fourni des milliers et des milliers de faits nouveaux illustrant ce tableau.
Dans son analyse de la production de la plus-value relative, Marx étudie les trois grands stades
historiques de l’accroissement de la productivité du travail par le capitalisme :
1) la coopération simple ;
2) la division du travail et la manufacture et
3) les machines et la grande industrie. L’analyse profonde de Marx révèle les traits
fondamentaux et typiques du développement du capitalisme ; c’est ce que confirme, entre
autres, l’étude de l’industrie dite « artisanale » en Russie, laquelle fournit une documentation
très abondante illustrant les deux premiers de ces trois stades. Quant à l’action
révolutionnaire de la grande industrie mécanique décrite par Marx en 1867, elle s’est
manifestée, au cours du demi-siècle écoulé depuis cette date, dans plusieurs pays « neufs »
(Russie, japon, etc.).
Ensuite, ce qui est nouveau et extrêmement important chez Marx, c’est l’analyse de l’accumulation
du capital, c’est-à-dire de la transformation d’une partie de la plus-value en capital et de son
emploi non pour satisfaire les besoins personnels ou les caprices du capitaliste, mais à nouveau
pour la production. Marx a montré l’erreur de toute l’économie politique classique antérieure
(depuis Adam Smith), d’après laquelle toute la plus-value transformée en capital va au capital
variable. En réalité, elle se décompose en moyens de production plus capital variable.
L’accroissement plus rapide de la part du capital constant (au sein du capital total) par rapport à
celle du capital variable est d’une importance considérable dans le processus du développement
du capitalisme et de sa transformation en socialisme.
En accélérant l’éviction des ouvriers par la machine et en créant à un pôle la richesse et à l’autre
la misère, l’accumulation du capital donne aussi naissance à ce que l’on appelle l' »armée ouvrière
de réserve », l' »excédent relatif » d’ouvriers ou la « surpopulation capitaliste », qui revêt des formes
extrêmement variées et permet au capital de développer très rapidement la production. Cette
possibilité, combinée avec le crédit et l’accumulation du capital en moyens de production, nous
donne, entre autres, l’explication des crises de surproduction, qui surviennent périodiquement
dans les pays capitalistes, environ tous les dix ans d’abord, puis à des intervalles moins rapprochés
et moins fixes. Il faut distinguer entre l’accumulation du capital sur la base du capitalisme et
l’accumulation dite primitive : séparation par la violence du travailleur d’avec les moyens de
production, expulsion des paysans de leurs terres, vol des terres communales, système colonial,
dettes publiques, tarifs protectionnistes, etc. L' »accumulation primitive » crée, à un pôle, le
prolétaire « libre », à l’autre, le détenteur de l’argent, le capitaliste.
La « tendance historique de l’accumulation capitaliste » est caractérisée par Marx dans ce texte
célèbre :
« L’expropriation des producteurs immédiats s’exécute avec le vandalisme le plus
impitoyable, et sous la poussée des passions les plus infâmes, les plus sordides, les plus
mesquines et les plus haineuses. La propriété privée, acquise par le travail personnel
[du paysan et de l’artisan], et fondée, pour ainsi dire, sur la fusion du travailleur isolé et
autonome avec ses conditions de travail, est supplantée par la propriété privée
12
capitaliste qui repose sur l’exploitation du travail d’autrui qui n’est libre que
formellement… Ce qui est maintenant à exproprier, ce n’est plus le travailleur
indépendant, mais le capitaliste qui exploite un grand nombre d’ouvriers. Cette
expropriation s’accomplit par le jeu des lois immanentes de la production capitaliste
elle-même, par la concentration des capitaux. Chaque capitaliste élimine nombre
d’autres capitalistes.
Corrélativement à cette centralisation, ou à cette expropriation, du grand nombre des
capitalistes par une poignée d’entre eux se développent la forme coopérative, sur une
échelle toujours plus grande, du procès de travail, l’application consciente de la science
à la technique, l’exploitation méthodique de la terre, la transformation des instruments
particuliers de travail en instruments de travail utilisables seulement en commun,
l’économie de tous les moyens de production utilisés comme moyens de production d’un
travail social combiné, l’entrée de tous les peuples dans le réseau du marché mondial,
d’où le caractère international imprimé au régime capitaliste.
À mesure que diminue le nombre des potentats du capital qui usurpent et monopolisent
tous les avantages de ce procès de transformation, s’accroissent la misère, l’oppression,
l’esclavage, la dégradation, l’exploitation, mais aussi la résistance de la classe ouvrière.
. . de plus en plus disciplinée, unie et organisée par le mécanisme même du procès de
production capitaliste. Le monopole du capital devient une entrave pour le mode de
production qui a grandi et prospéré avec lui et sous ses auspices. La centralisation des
moyens de production et la socialisation du travail arrivent à un point où elles ne
peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats.
L’heure de la propriété privée capitaliste a sonné. Les expropriateurs sont à leur tour
expropriés » (Le Capital, livre I).
Ensuite, ce qui est extrêmement important et nouveau, c’est l’analyse faite par Marx, dans le livre
II du Capital, de la reproduction de l’ensemble du capital social. Ici encore, il envisage non un
phénomène individuel, mais un phénomène général, non une fraction de l’économie sociale, mais
la totalité de cette dernière. En rectifiant l’erreur des économistes classiques mentionnée plus
haut, Marx divise toute la production sociale en deux grandes sections :
I) la production des moyens de production et
II) la production des biens de consommation ;
après quoi, opérant sur des chiffres, il étudie minutieusement la circulation de l’ensemble du
capital social, tant dans la reproduction qui existait dans ses anciennes dimensions que dans le
cas de l’accumulation. Dans le livre III du Capital se trouve résolu, d’après la loi de la valeur, le
problème du taux moyen du profit. L’œuvre de Marx constitue un progrès considérable dans la
science économique du fait que son analyse part des phénomènes économiques de masse, de
l’ensemble de l’économie sociale et non pas de cas isolés ou de l’aspect extérieur superficiel de la
concurrence, auxquels se bornent souvent l’économie politique vulgaire ou la moderne « théorie
de l’utilité marginale ».
Marx examine tout d’abord l’origine de la plus-value, et n’envisage qu’ensuite sa décomposition
en profit, intérêt et rente foncière. Le profit est le rapport de la plus-value à l’ensemble du capital
engagé dans une entreprise. Le capital à « composition organique élevée » (c’est-à-dire où le capital
constant dépasse le capital variable dans une proportion supérieure à la moyenne sociale) donne
un taux de profit inférieur à la moyenne. Le capital à « composition organique basse » donne un
taux de profit supérieur à la moyenne. La concurrence entre les capitaux et leur libre passage
d’une branche à l’autre ramènent, dans les deux cas, le taux de profit au taux moyen. La somme
des valeurs de toutes les marchandises dans une société donnée coïncide avec la somme des prix
des marchandises, mais, dans chaque entreprise et dans chaque branche de production prise à
13
part, la concurrence fait que les marchandises sont vendues non à leur valeur, mais au prix de
production, lequel est égal au capital dépensé augmenté du profit moyen.
Ainsi, l’écart entre le prix et la valeur et l’égalisation du profit, faits incontestables et connus de
chacun, sont parfaitement expliqués par Marx grâce à la loi de la valeur, car la somme des valeurs
de toutes les marchandises est égale à la somme de leurs prix. Toutefois, la réduction de la valeur
(sociale) aux prix (individuels) ne s’opère pas de façon simple et directe, mais d’une manière fort
complexe ; il est tout naturel que, dans une société de producteurs dispersés de marchandises, qui
ne sont reliés entre eux que par le marché, les lois ne puissent s’exprimer que sous une forme
moyenne, sociale, générale, par la compensation réciproque des écarts individuels de part et
d’autre de cette moyenne.
L’augmentation de la productivité du travail implique un accroissement plus rapide du capital
constant par rapport au capital variable. Or, la plus-value étant fonction du seul Capital variable,
on conçoit que le taux du profit (le rapport de la plus-value à l’ensemble du capital, et pas
seulement à sa partie variable) ait tendance à baisser. Marx analyse minutieusement cette
tendance, ainsi que les circonstances qui la masquent ou la contrarient. Passons sur les chapitres
extrêmement intéressants du livre III consacrés au capital usuraire, au capital commercial et au
capital-argent, et abordons l’essentiel : la théorie de la rente foncière. La surface du sol étant
limitée, et, dans les pays capitalistes, entièrement occupée par des propriétaires, le prix de
production des produits agricoles est déterminé d’après les frais de production sur un terrain non
de qualité moyenne, mais de la qualité la plus mauvaise, et d’après les conditions de transport au
marché non pas moyennes, mais les plus défavorables. La différence entre ce prix et le prix de
production sur un terrain de qualité supérieure (ou dans de meilleures conditions) donne la rente
différentielle. Par l’analyse détaillée de cette rente, en démontrant qu’elle provient de la différence
de fertilité des terrains et de la différence des fonds investis dans l’agriculture, Marx mit à nu (voir
également les Théories de la plus-value, où la critique de Rodbertus mérite une attention
particulière) l’erreur de Ricardo prétendant que la rente différentielle ne s’obtient que par la
conversion graduelle des meilleurs terrains en terrains de qualité inférieure. Au contraire, des
changements inverses se produisent également, les terrains d’une certaine catégorie se
transforment en terrains d’une autre catégorie (en raison du progrès de la technique agricoles de
la croissance des villes, etc.), et la fameuse « loi de la fertilité décroissante du sol » est une profonde
erreur qui tend à mettre sur le compte de la nature les défauts, les limitations et les contradictions
du capitalisme. Ensuite, l’égalisation du profit dans toutes les branches de l’industrie et de
l’économie nationale en général suppose une liberté complète de concurrence, le libre transfert
du capital d’une branche à une autre.
Mais la propriété privée du sol crée un monopole et un obstacle à ce libre transfert. En vertu de ce
monopole, les produits de l’agriculture, qui se distingue par une composition organique inférieure
du capital et, de ce fait, par un taux de profit individuel plus élevé, n’entrent pas dans le libre jeu
d’égalisation du taux du profit ; le propriétaire peut user de son monopole foncier pour maintenir
le prix au-dessus de la moyenne, et ce prix de monopole engendre la rente absolue. La rente
différentielle ne peut être abolie en régime capitaliste ; par contre, la rente absolue peut l’être, par
exemple avec la nationalisation du sol, lorsque celui-ci devient propriété d’État.
Ce passage du sol à l’État saperait le monopole des propriétaires privés et ouvrirait la voie à une
liberté de concurrence plus conséquente et plus complète dans l’agriculture. Voilà pourquoi, dit
Marx, les bourgeois radicaux ont, plus d’une fois dans l’histoire, formulé cette revendication
bourgeoise progressive de la nationalisation du sol, qui effraie néanmoins la majorité de la
bourgeoisie, car elle « touche » de trop près à un autre monopole, lequel, de nos jours, est
particulièrement important et « sensible »: le monopole des moyens de production en général.
14
(Cette théorie du profit moyen rapporté par le capital et de la rente foncière absolue a été exposée
par Marx en un langage remarquablement populaire, concis et clair dans sa lettre à Engels en date
du 2 août 1862. Voir Correspondance, tome III, pp. 77-81. Voir aussi sa lettre du 9 août 1862,
ibidem, pp. 86-87.)
Il importe également de signaler, à propos de l’histoire de la rente foncière, l’analyse de Marx
montrant la transformation de la rente-travail (lorsque le paysan crée un surproduit en travaillant
la terre du seigneur) en rente-produit ou rente-nature (lorsque le paysan crée sur sa propre terre
un surproduit qu’il remet au propriétaire en vertu d’une « contrainte extra économique »), puis en
rente-argent (cette même rente-nature se transformant en argent — dans l’ancienne Russie,
l' »obrok » — par suite du développement de la production marchande), et enfin en rente
capitaliste, lorsque, à la place du paysan, intervient dans l’agriculture l’entrepreneur, qui fait
cultiver sa terre en utilisant le travail salarié. A l’occasion de cette analyse de la « genèse de la rente
foncière capitaliste », signalons quelques pensées profondes de Marx (particulièrement
importantes pour les pays arriérés tels que la Russie) sur l’évolution du capitalisme dans
l’agriculture.
Avec la transformation de la rente en nature en rente-argent, il se constitue nécessairement en
même temps, et même antérieurement, une classe de journaliers non possédants et travaillants
contre salaire. Pendant que cette classe se constitue et qu’elle ne se manifeste encore qu’à l’état
sporadique, les paysans aisés, astreints à une redevance, prennent tout naturellement l’habitude
d’exploiter à leur propre compte des salariés agricoles, tout comme, sous le régime féodal, les
paysans serfs ayant du bien disposaient eux-mêmes d’autres serfs. D’où, pour ces paysans aisés,
la possibilité d’amasser peu à peu une certaine fortune et de se transformer en futurs capitalistes.
Parmi les anciens exploitants, possesseurs du sol, il se crée ainsi une pépinière de fermiers
capitalistes, dont le développement est conditionné par le développement général de la
production capitaliste hors de l’agriculture » (Le Capital, livre III, p. 332)… (L’expropriation et
l’expulsion d’une partie de la population rurale non seulement rendent disponibles, pour le capital
industriel, les ouvriers et leurs moyens de subsistance et de travail, mais encore créent le marché
intérieur » (Le Capital, livre Ier, p. 778).
La paupérisation et la ruine de la population des campagnes jouent un rôle, à leur tour, dans la
création d’une armée ouvrière de réserve à la disposition du capital. Dans tout pays capitaliste,
« une partie de la population des campagnes se trouve donc toujours sur le point de se convertir
en population urbaine ou manufacturière (c’est-à-dire non agricole)… Cette source de la
surpopulation relative ne tarit donc jamais… l’ouvrier agricole touche un salaire réduit au
minimum et a toujours un pied dans la fange du paupérisme » (Le Capital, livre Ier, p. 668). La
propriété privée du paysan sur la terre qu’il cultive constitue la base de la petite production, la
condition de sa prospérité et de son accession à une forme classique. Mais cette petite production
n’est compatible qu’avec le cadre primitif étroit de la production et de la société. En régime
capitaliste, « l’exploitation des paysans ne se distingue que par la forme de l’exploitation du
prolétariat industriel. L’exploiteur est le même : le capital. Les capitalistes pris isolément
exploitent les paysans pris isolément par les hypothèques et l’usure. La classe capitaliste exploite
la classe paysanne par, l’impôt d’État » (Les Luttes de classes en France). « La parcelle du paysan
n’est plus que le prétexte qui permet au capitaliste de tirer de la terre profit, intérêt et rente et de
laisser au paysan lui-même le soin de voir comment il réussira à se procurer son salaire » (Le 18-
Brumaire). Ordinairement, le paysan livre à la société capitaliste, c’est-à-dire à la classe des
capitalistes, même une partie de son salaire et tombe ainsi « au degré du tenancier irlandais ; et
tout cela sous le prétexte d’être propriétaire privé » (Les Luttes de classes en France). Quelle est
1′ »une des raisons qui font que le prix des céréales, dans les pays où prédomine la propriété
parcellaire, est plus bas que dans les pays à production capitaliste ? » (Le Capital, livre III, p. 340).
15
C’est que le paysan livre gratuitement à la société (c’est-à-dire à la classe des capitalistes) une
partie du surproduit. « Ce prix moins élevé [des céréales et des autres produits agricoles] résulte
par conséquent de la pauvreté des producteurs et nullement de la productivité de leur travail »
(Ibidem). En régime capitaliste, la petite propriété agraire, forme normale de la petite production,
se dégrade, s’étiole et périt. « La propriété parcellaire exclut de par sa nature même le
développement des forces productives sociales du travail, l’établissement de formes sociales de
travail, la concentration sociale des capitaux, l’élevage à grande échelle, l’application progressive
de la science à la culture. L’usure et les impôts la ruinent partout fatalement.
Le débours de capital pour l’achat de la terre fait qu’il ne peut être investi dans la culture. Les
moyens de production sont éparpillés à l’infini, le producteur lui-même se trouve isolé. [Les
coopératives, c’est-à-dire les associations de petits paysans, qui jouent un rôle progressif
bourgeois des plus considérables, ne peuvent qu’affaiblir cette tendance, mais non la supprimer;
il ne faut pas oublier non plus que ces coopératives donnent beaucoup aux paysans aisés, et très
peu ou presque rien à la masse des paysans pauvres, et qu’ensuite ces associations finissent par
exploiter elles-mêmes le travail salarié.] Le gaspillage de force humaine est immense. La
détérioration progressive des conditions de production et le renchérissement des moyens de
production sont une loi inéluctable de la propriété parcellaire.  » Dans l’agriculture comme dans
l’industrie, la transformation capitaliste de la production semble n’être que le « martyrologe des
producteurs ». « La dissémination des travailleurs agricoles sur de plus grandes surfaces brise leur
force de résistance, tandis que la concentration augmente celle des ouvriers urbains. Dans
l’agriculture moderne, capitaliste, comme dans l’industrie moderne, l’accroissement de
productivité et le rendement supérieur du travail s’achètent au prix de la destruction et du
tarissement de la force de travail. En outre, chaque progrès de l’agriculture capitaliste est un
progrès non seulement dans l’art de dépouiller le travailleur, mais encore dans l’art de dépouiller
le sol… La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de
production sociale qu’en épuisant simultanément les deux sources d’où jaillit toute richesse : la
terre et le travailleur » (Le Capital, livre I, fin du 13e chapitre).
LE SOCIALISME
On voit par ce qui précède que si Marx conclut à la transformation inévitable de la société
capitaliste en société socialiste, c’est entièrement et exclusivement à partir des lois économiques
du mouvement de la société moderne. La socialisation du travail qui progresse toujours plus
rapidement sous mille formes diverses et qui, pendant le demi-siècle écoulé depuis la mort de
Marx, s’est surtout manifestée par l’extension de la grande production, des cartels, des syndicats
et des trusts capitalistes, ainsi que par l’accroissement immense des proportions et de la
puissance du capital financier; et c’est là que réside la principale base matérielle de l’avènement
inéluctable du socialisme. Le moteur intellectuel et moral, l’agent physique de cette
transformation, c’est le prolétariat éduqué par le capitalisme lui-même.
La lutte du prolétariat contre la bourgeoisie, revêtant des formes diverses et de plus en plus riches
de contenu, devient inévitablement une lutte politique tendant à la conquête du pouvoir politique
(« dictature du prolétariat »). La socialisation de la production ne peut manquer d’aboutit à la
transformation des moyens de production en propriété sociale, à « l’expropriation des
expropriateurs ». L’augmentation énorme de la productivité du travail, la réduction de la journée
de travail, la substitution du travail collectif perfectionné aux vestiges, aux ruines de la petite
production primitive et disséminée, telles sont les conséquences directes de cette transformation.
Le capitalisme rompt définitivement la liaison de l’agriculture avec l’industrie, mais il prépare en
même temps, par son développement à un niveau supérieur, des éléments nouveaux de cette
liaison: l’union de l’industrie avec l’agriculture sur la base d’une application consciente de la
science, d’une coordination du travail collectif, d’une nouvelle répartition de la population
16
(mettant un terme à l’isolement de la campagne, à son état d’abandon et d’inculture, de même qu’à
l’agglomération contre nature d’une population énorme dans les grandes villes). Les formes
supérieures du capitalisme moderne préparent une nouvelle forme de la famille, de nouvelles
conditions quant à la situation de la femme et à l’éducation des nouvelles générations ; le travail
des femmes et des enfants et la dissolution de la famille patriarcale par le capitalisme prennent
inévitablement, dans la société moderne, les formes les plus terribles, les plus désastreuses et les
plus répugnantes. Toutefois, « la grande industrie, par le rôle décisif qu’elle assigne aux femmes,
aux adolescents et aux enfants des deux sexes, dans les procès de production socialement
organisés en dehors de la sphère familiale, crée une nouvelle base économique sur laquelle
s’élèvera une forme supérieure de la famille et des relations entre les deux sexes.
Il est naturellement aussi absurde de considérer comme absolue tant la forme germanochrétienne de la famille que les anciennes formes romaine, grecque, orientale, qui constituent,
d’ailleurs, une série de développements historiques successifs. Il est également évident que la
composition du personnel ouvrier, regroupant des individus de tout âge des deux sexes, constitue,
dans sa forme capitaliste primitive et brutale pour laquelle l’ouvrier n’existe que pour le procès
du travail et non pas ce dernier pour l’ouvrier, une source pestilentielle de corruption et
d’esclavage qui doit inversement se transformer, dans des conditions adéquates, en une source de
développement humain » (Le Capital, livre I, fin du 13e chapitre). Le système de fabrique nous
montre « le germe de l’éducation de l’avenir, éducation où le travail productif s’unira, pour tous les
enfants au-dessus d’un certain âge, à l’instruction et à la gymnastique, et cela non seulement
comme méthode destinée à accroître la production sociale, mais comme la seule et unique
méthode pour produire des hommes complets » (Ibidem). C’est sur la même base historique que le
socialisme de Marx pose les problèmes de la nationalité et de l’État, non seulement pour expliquer
le passé, mais aussi pour prévoir hardiment l’avenir et entreprendre une action audacieuse en vue
de sa réalisation.
Les nations sont un produit et une forme inévitables de l’époque bourgeoise de l’évolution des
sociétés. La classe ouvrière n’aurait pu se fortifier, s’aguerrir, se former, sans « s’organiser dans le
cadre de la nation », sans être « nationale » (« quoique nullement au sens bourgeois du mot »). Mais
le développement du capitalisme brise sans cesse les barrières nationales, détruit l’isolement
national, substitue les antagonismes de classes aux antagonismes nationaux. C’est pourquoi, dans
les pays capitalistes développés, il est parfaitement vrai que « les ouvriers n’ont pas de patrie » et
que, tout au moins dans les pays civilisés, leur « action commune » « est une des premières
conditions de l’émancipation du prolétariat » (Manifeste du Parti communiste) ».
L’État, cette violence organisée, a surgi inévitablement à un certain degré d’évolution de la société
lorsque celle-ci, divisée en classes inconciliables, n’aurait pu subsister sans un « pouvoir » placé
prétendument au-dessus de la société et séparé d’elle jusqu’à un certain point. Né des
antagonismes de classes, l’État devient « l’État de la classe la plus puissante, de celle qui domine au
point de vue économique et qui, grâce à lui, devient aussi classe politiquement dominante et
acquiert ainsi de nouveaux moyens pour mater et exploiter la classe opprimée. C’est ainsi que
l’État antique était avant tout l’État des propriétaires d’esclaves pour mater les esclaves, comme
l’État féodal fut l’organe de la noblesse pour mater les paysans serfs et corvéables, et comme l’État
représentatif moderne est l’instrument de l’exploitation du travail salarié par le capital » (F.
Engels: L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, où il expose ses vues et celles de
Marx). La forme même la plus libre et la plus progressive de l’État bourgeois, la république
démocratique, n’élimine nullement ce fait, mais en modifie seulement l’aspect (liaison du
gouvernement avec la Bourse, corruption directe et indirecte des fonctionnaires et de la presse,
etc.).
17
Le socialisme, en menant à la suppression des classes, conduit par là même à la suppression de
l’État. « Le premier acte dans lequel l’État apparaît réellement comme représentant de toute la
société, — la prise de possession des moyens de production au nom de la société, — est en même
temps son dernier acte propre en tant qu’État. D’un domaine à l’autre, l’intervention d’un pouvoir
d’État dans les rapports sociaux devient superflue et entre alors naturellement en sommeil. Le
gouvernement des personnes fait place à l’administration des choses et à la direction des
opérations de production. L’État n’est pas « aboli », il s’éteint » (F. Engels : Anti-Dühring). « La société,
qui réorganisera la production sur la base d’une association libre et égalitaire des producteurs
reléguera toute la machine de l’État là où sera dorénavant sa place : au musée des antiquités, à
côté du rouet et de la hache de bronze » (Engels : L’Origine de la famille, de la propriété privée et de
l’État).
Enfin, en ce qui concerne la position du socialisme de Marx à l’égard de la petite paysannerie, qui
existera encore à l’époque où les expropriateurs seront expropriés, il importe de mentionner
cette déclaration d’Engels, qui exprime la pensée de Marx: « …lorsque nous serons au pouvoir, nous
ne pourrons songer à exproprier par la force les petits paysans (que ce soit avec ou sans
indemnité), comme nous serons obligés de le faire pour les grands propriétaires fonciers. Notre
devoir envers le petit paysan est, en premier lieu, de faire passer sa propriété et son exploitation
individuelles à l’exploitation coopérative, non en l’y contraignant, mais en l’y amenant par des
exemples et en mettant à sa disposition le concours de la société. Et ici les moyens ne nous
manquent pas pour faire entrevoir au petit paysan des avantages qui lui sauteront aux yeux dès
aujourd’hui » (F. Engels : La Question paysanne en France et en Allemagne, édit. Alexéïéva, p. 17.
La traduction russe contient des erreurs. Voir l’original dans la Neue Zeit).
LA TACTIQUE DE LA LUTTE DE CLASSE DU PROLETARIAT
Ayant discerné, dès 1844-1845, l’une des principales lacunes de l’ancien matérialisme, qui n’avait
pas su comprendre les conditions, ni apprécier la portée de l’activité pratique révolutionnaire,
Marx accorda durant toute sa vie, parallèlement à ses travaux théoriques, une attention soutenue
aux questions de tactique de la lutte de classe du prolétariat. Toutes les œuvres de Marx
fournissent à cet égard une riche documentation, en particulier sa correspondance avec Engels,
publiée en 1913, en quatre volumes. Cette documentation est encore loin d’être entièrement
recueillie, classée, étudiée et analysée. C’est pourquoi nous devrons nous borner, ici, aux
observations les plus générales et les plus brèves, en soulignant que, sans cet aspect, Marx
considérait avec raison le matérialisme comme incomplet, unilatéral et sclérosé. La tâche
essentielle de la tactique du prolétariat était définie par Marx en accord rigoureux avec sa
conception matérialiste-dialectique du monde.
Seule l’étude objective de l’ensemble des rapports de toutes les classes, sans exception, d’une
société donnée, et, par conséquent, la connaissance du degré objectif du développement de cette
dernière et des corrélations entre elle et les autres sociétés, peut servir de base à une tactique
juste de la classe d’avant-garde. En outre, toutes les classes et tous les pays sont considérés, sous
un aspect non pas statique, mais dynamique, c’est-à-dire non à l’état d’immobilité, mais dans leur
mouvement (mouvement dont les lois dérivent des conditions économiques de l’existence de
chaque classe). A son tour, le mouvement est envisagé du point de vue non seulement du passé,
mais aussi de l’avenir, et non selon la conception vulgaire des « évolutionnistes » qui n’aperçoivent
que les changements lents, mais d’une façon dialectique: « Dans les grands développements
historiques, écrivait Marx à Engels, vingt années ne sont pas plus qu’un jour, bien que, par la suite,
puissent venir des journées qui concentrent en elles vingt années » (Correspondance, tome III, p.
127).
18
À chaque étape de l’évolution, à chaque moment, la tactique du prolétariat doit tenir compte de
cette dialectique objectivement inévitable de l’histoire de l’humanité: d’une part, en mettant à
profit les époques de stagnation politique, c’est-à-dire de développement dit « paisible », pour
avancer à pas de tortue, afin d’accroître la conscience, la force et la combativité de la classe
d’avant-garde d’autre part, en orientant tout ce travail vers le « but final » de cette classe pour la
rendre capable de remplir pratiquement de grandes tâches dans les grandes journées « qui
concentrent en elles vingt années ».
Deux thèses de Marx sont particulièrement importantes à cet égard. L’une, dans la Misère de la
philosophie, concerne la lutte économique et les organisations économiques du prolétariat ;
l’autre, dans le Manifeste du Parti communiste, est relative aux tâches politiques du prolétariat.
La première est ainsi énoncée : « La grande industrie concentre dans un seul endroit une foule de
gens inconnus les uns aux autres. La concurrence divise leurs intérêts. Mais le maintien du salaire,
cet intérêt commun qu’ils ont contre leur maître, les réunit dans une même pensée de résistance —
coalition… les coalitions, d’abord isolées, se regroupent, et, face au capital toujours réuni, le maintien
de l’association devient plus nécessaire pour eux que celui du salaire… Dans cette lutte — véritable
guerre civile — se réunissent et se développent tous les éléments nécessaires à une bataille à venir.
Une fois arrivée à ce point-là, l’association prend un caractère politique. » Nous avons ici le
programme et la tactique de la lutte économique et du mouvement syndical pour des dizaines
d’années, pour toute la longue période de préparation des forces du prolétariat « à une bataille à
venir ».
Il faut rapprocher de cela les nombreuses indications de Marx et Engels, fondées sur l’expérience
du mouvement ouvrier anglais, qui montrent comment la « prospérité » industrielle suscite des
tentatives d' »acheter le prolétariat » (Correspondance, tome I, p. 136) pour le détourner de la lutte;
comment cette prospérité en général « démoralise les ouvriers » (tome II, p. 218); comment le
prolétariat anglais « s’embourgeoise » — « la nation la plus bourgeoise entre toutes [la nation
anglaise] semble vouloir finalement posséder à côté de la bourgeoisie une aristocratie bourgeoise
et un prolétariat bourgeois » (tome II, p.290); comment son « énergie révolutionnaire » disparaît
(tome III, p. 124); comment il faudra attendre plus ou moins longtemps « que les ouvriers anglais
se débarrassent de leur apparente contamination bourgeoise » (tome III, p. 127); comment
l' »ardeur des chartistes » fait défaut au mouvement ouvrier anglais (1866, tome 111, p. 305);
comment les leaders ouvriers anglais deviennent une sorte de type intermédiaire « entre le
bourgeois radical et l’ouvrier » (allusion à Holyoke, tome IV, p. 209); comment, en raison du
monopole de l’Angleterre et tant que celui-ci subsistera, « il n’y aura rien à faire avec les ouvriers
anglais » (tome IV, p. 433). La tactique de la lutte économique, en rapport avec la marche générale
(et avec l’issue) du mouvement ouvrier, est examinée ici d’un point de vue remarquablement vaste,
universel, dialectique et authentiquement révolutionnaire.
Le Manifeste du Parti communiste a énoncé le principe fondamental du marxisme en ce qui
concerne la tactique de la lutte politique : « Ils [les communistes] combattent pour les intérêts et les
buts immédiats de la classe ouvrière ; mais… défendent… en même temps l’avenir du mouvement. »
Partant de là, Marx soutint, en 1848, le parti de la « révolution agraire » de Pologne, « c’est-à-dire le
parti qui fit en 1846 l’insurrection de Cracovie ».
En 1848-1849, Marx soutint la démocratie révolutionnaire extrême en Allemagne et ne revint
jamais sur ce qu’il avait dit alors à propos de la tactique. Il considérait la bourgeoisie allemande
comme un élément « enclin depuis le début à trahir le peuple [seule l’alliance avec la paysannerie
aurait pu permettre à la bourgeoisie d’arriver entièrement à ses fins] et à passer un compromis
avec le représentant couronné de la vieille société ».
19
Voici l’analyse finale donnée par Marx de la situation de classe de la bourgeoisie allemande à
l’époque de la révolution démocratique bourgeoise. Cette analyse est, d’ailleurs, un modèle
d’analyse matérialiste qui considère la société dans son mouvement, sans se borner au
mouvement tourné vers le passé: « … se méfiant d’elle-même, se méfiant du peuple, grommelant
contre les couches supérieures et redoutant les couches inférieures, ….craignant l’ouragan
mondial ; …dénuée de toute énergie, ne représentant qu’un pur plagiat, sans initiative ; …vieillard
sur qui pèse la malédiction, condamné qu’il est à pervertir les premiers élans de jeunesse d’un
peuple débordant de vie pour les plier à ses intérêts séniles… » (Neue Rheinische Zeitung, 1848, V.
Literarischer Nachlaß, Tome III, p. 212).
Environ vingt ans après, dans une lettre à Engels (tome III, p. 224), Marx écrivait que la Révolution
de 1848 avait échoué parce que la bourgeoisie avait préféré la paix dans l’esclavage à la seule
perspective de combattre pour la liberté. Lorsque l’époque des révolutions de 1848-1849 fut
close, Marx se dressa contre toute tentative de jouer à la révolution (lutte contre Shapper-Willich),
exigeant que l’on sût travailler dans la nouvelle époque qui préparait, sous une « paix » apparente,
de nouvelles révolutions. Le jugement suivant de Marx sur la situation en Allemagne en 1856, à
l’époque de la réaction la plus noire, montre dans quel esprit il entendait que ce travail fût
accompli : « En Allemagne, tout dépendra de la possibilité de faire appuyer la révolution
prolétarienne par une réédition de la guerre des paysans. » (Correspondance, tome II, p. 108.)
Tant que la révolution démocratique (bourgeoise) ne fut pas achevée en Allemagne, Marx porta
toute son attention, en ce qui concernait la tactique du prolétariat socialiste, sur le développement
de l’énergie démocratique de la paysannerie. Il estimait que l’attitude de Lassalle était
« objectivement… une trahison à l’égard de tout le mouvement ouvrier au profit de la Prusse » (tome
III p. 210), notamment parce qu’il favorisait les junkers et le nationalisme prussien. « Dans un pays
essentiellement agricole, c’est une bassesse — écrivait Engels à Marx en 1865, à propos d’un
projet de déclaration commune dans la presse — que d’attaquer, au nom du prolétariat industriel,
uniquement la bourgeoisie, sans même faire allusion à l’exploitation patriarcale, « exploitation à
coups de bâton », du prolétariat rural par la grande noblesse féodale. » (Tome III, p. 217)
Dans la période de 1864 à 1870, alors qu’en Allemagne l’époque de la révolution démocratique
bourgeoise tirait à sa fin, époque où les classes exploiteuses de Prusse et d’Autriche se disputaient
sur les moyens d’achever cette révolution par en haut, Marx ne se bornait pas à condamner
Lassalle pour ses complaisances envers Bismarck, mais corrigeait aussi Liebknecht, qui versait
dans l' »austrophilie » et défendait le particularisme; Marx exigeait une tactique révolutionnaire
combattant aussi implacablement Bismarck que les austrophiles, une tactique ne s’adaptant pas
au « vainqueur », le hobereau prussien, mais renouvelant immédiatement la lutte révolutionnaire
contre lui, également sur le terrain créé par les victoires militaires de la Prusse (Correspondance,
tome III, pp. 134, 136, 147, 179, 204, 210, 215, 418, 437, 440-441). Dans la célèbre « Adresse » de
l’Internationale en date du 9 septembre 1870, Marx mettait en garde le prolétariat français contre
une insurrection prématurée, mais lorsqu’elle survint néanmoins (1871), il salua avec
enthousiasme l’initiative révolutionnaire des masses « montant à l’assaut du ciel » (lettre de Marx
à Kugelmann).
Dans cette situation comme dans nombre d’autres, la défaite du mouvement révolutionnaire, à la
lumière du matérialisme dialectique de Marx, fut un moindre mal du point de vue de la marche
générale et de l’issue de la lutte prolétarienne que ne l’eût été l’abandon de la position occupée, la
capitulation sans combat : une telle capitulation aurait démoralisé le prolétariat, miné sa
combativité.
20
Appréciant à sa juste valeur l’emploi des moyens légaux de lutte en période de stagnation
politique et de domination de la légalité bourgeoise, Marx condamna très vigoureusement en
1877-1878, après la promulgation de la loi d’exception contre les socialistes, la « phrase
révolutionnaire » d’un Most, mais il blâma avec autant d’énergie, sinon davantage, l’opportunisme
qui s’était alors emparé momentanément du Parti social-démocrate officiel, lequel n’avait pas su
faire aussitôt preuve de fermeté, de ténacité, d’esprit révolutionnaire et de la volonté, en réponse
à la loi d’exception, de passer à la lutte illégale (Correspondance, tome IV, pp. 397, 404, 418, 422,
424. Voir également les lettres de Marx à Sorge).
21
BIBLIOGRAPHIE
Les œuvres et la correspondance de Marx n’ont pas encore fait jusqu’à présent l’objet d’une
édition complète. Elles ont été traduites en russe plus qu’en aucune autre langue.
La liste que nous en donnons ci-après a été établie dans l’ordre chronologique.
1841 est l’année de la thèse de Marx sur la philosophie d’Épicure (qui figure dans l’édition
posthume de l’Héritage Littéraire, cf. infra), Dans cette thèse, Marx exprime un point de vue encore
tout imprégné d’idéalisme hégélien.
En 1842, il publie des articles dans la Gazette Rhénane (de Cologne), en particulier une critique
des débats au sixième Landtag rhénan sur la liberté de la presse, un article sur les lois réprimant
les vols de bois, puis un autre où il prend parti en faveur d’une politique dégagée de la théologie,
etc. (certains de ces articles se trouvent dans {‘Héritage Littéraire). C’est ici que l’on voit Marx
passer de l’idéalisme au matérialisme, et du démocratisme révolutionnaire au communisme.
En 1844 paraissent à Paris les Annales Franco- Allemandes, publiées sous la direction de Marx et
d’Arnold Ruge, où cette évolution s’accomplit définitivement. Les articles ci-après de Marx sont
particulièrement remarquables : Introduction à la Critique de la philosophie du droit de Hegel
(publié dans l’Héritage Littéraire, cet article est en outre paru en brochure séparée) et A propos
de la question juive (idem ; publié en brochure par les éditions Znanié, «La bibliothèque bon
marché», n° 210).
En 1845, Marx et Engels publient conjointement (à Francfort-sur-le-Main) la brochure la Sainte
Famille. Contre Bruno Bauer et Cie (outre l’Héritage Littéraire, il en existe deux éditions russes en
brochure, aux éditions Novy Goloss, St-Pét. 1906, et Vestnik Znania, St-Pét. 1907).
Au printemps 1845 paraissent les thèses de Marx sur Feuerbach (en appendice à la brochure de
F. Engels : Ludwig Feuerbach ; il en existe une traduction russe).
En 1845-1847, Marx publie une série d’articles (dont la plupart n’ont été ni recueillis, ni réédités,
ni traduits en russe) dans les journaux Vorwärts, édité à Paris, Brùsseler Deutsche Zeitung (1847),
Das Westphälische Dampfboot (Bielefeld, 1845-1848), Der Gesellschaftsspiegel (1846, Elberfeld).
L’année 1847 voit paraître à Paris l’ouvrage fondamental de Marx contre Proudhon : Misère de
la Philosophie. Réponse à la «Philosophie de la Misère» de M. Proudhon (trois éditions russes au
Novy Mir, une de G. Lvovitch, une autre d’Alexéïéva, une du Prosvéchtchénié, toutes de 1905-
1906).
En 1848 fut publié à Bruxelles le Discours sur le libre-échange (il en existe une traduction russe).
Puis, à Londres, en collaboration avec F. Engels, le célèbre Manifeste du Parti communiste, traduit
dans presque toutes les langues d’Europe et de plusieurs autres pays (il a paru en traduction russe
près de huit éditions en 1905-1906 : celles du Molot, du Kolokol, d’Alexéïéva, etc., pour la plupart
saisies, sous des titres différents : Le Manifeste communiste, Du communisme, Classes
sociales et communisme, Capitalisme et communisme, Philosophie de l’Histoire ; on trouvera la
traduction complète et la plus exacte de cet ouvrage, ainsi que de plusieurs autres œuvres de Marx,
dans les publications à l’étranger assurées notamment par le groupe «Libération du Travail»).
Du 1er juin 1848 au 19 mai 1849 parut à Cologne la Nouvelle Gazette Rhénanie, dont Marx était
pratiquement le rédacteur en chef. Les nombreux articles qu’il donna à ce journal, qui reste jusqu’à
22
nos jours le modèle insurpassé, le meilleur organe du prolétariat révolutionnaire, n’ont pas encore
été recueillis ni édités intégralement. Les principaux d’entre eux figurent dans l’Héritage
Littéraire. Les articles Travail salarié et capital, publiés dans ce journal, ont été édités à plusieurs
reprises en brochure (quatre éditions russes : Kozman, Molot, Miagkov et Lvovitch, 1905-1906).
Extrait du même journal : Les libéraux au pouvoir (éditions Znanié, La bibliothèque bon marché,
no272, St-Pét. 1906).
En 1849, Marx publia à Cologne Deux procès politiques (deux discours prononcés par Marx pour
sa défense devant la cour d’assises, qui devait l’acquitter alors qu’il était accusé d’avoir
transgressé les lois sur la presse et lancé un appel à la résistance armée contre le gouvernement.
Cinq éditions russes en 1905-1906 : Alexéïéva, Molot, Miagkov, Znanié, Novy Mir).
En 1850, Marx fit paraître à Hambourg six numéros de la revue la Nouvelle Gazette Rhénane. Les
plus importants des articles qui y furent publiés figurent dans l’Héritage Littéraire. Ceux qu’Engels
réédita en 1895 sont particulièrement remarquables : Les luttes de classes en France de 1848 à
1850 (trad. russe, édition M. Malykh ; Bibl. n° 59-60 ; également dans le Recueil de travaux
historiques, traduction de Bazarov et Stépanov, éditions Skirmount, St-Pét. 1906 ; voir aussi :
Réflexions et points de vue sur la vie au XXe siècle, St-Pét. 1912).
En 1852 parut à New York la brochure de Marx Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (traduction
russe dans les recueils ci-dessus). La même année, on édita à Londres les Révélations relatives au
procès des communistes de Cologne (traduction russe : Le procès des Communards de Cologne,
n°43 de la Bibliothèque populaire et scientifique, St-Pét. 1906, 28 octobre).
D’août 1851 à 1862 [Dans son article sur Marx publié par le Handwörterbuch der
Staatswissenschaften, Bd. 6, S. 603 (Dictionnaire des sciences politiques. Tome 6, page 603. N.R.),
Engels indique par erreur 1853-1860, ainsi que Bernstein, dans un article sur Marx paru dans la
11e édition de l’Encyclopédie Britannique, 1911. Cf. la Correspondance de Marx et Engels, publiée
en 1913.] Marx collabora régulièrement au journal The New York Tribune, où plusieurs de ses
articles parurent en éditoriaux, sans sa signature. Sont particulièrement remarquables ses
articles : Révolution et contre-révolution en Allemagne, réédités en traduction allemande après la
mort de Marx et d’Engels (traduction russe dans deux recueils, versions de Bazarov et de
Stépanov, puis cinq éditions en brochure séparée en 1905-1906, Alexéïéva, Le bien public, Novy
Mir, la Bibliothèque universelle, Molot). Certains des articles de Marx publiés dans la New York
Tribune furent édités à Londres en brochure, par exemple l’article sur Palmerston en 1856 :
Révélations sur l’histoire diplomatique du XVIIIe siècle (sur la dépendance permanente et
intéressée des ministres du parti libéral anglais à l’égard de la Russie), etc. Après la mort de Marx,
sa fille Éléonore Eveling publia une série de ses articles de la New York Tribune sur la question de
l’Orient, sous le titre : The Eastern Question, London 1897. Une partie en a été traduite en russe :
La guerre et la révolution, fascicule 1. Marx et Engels : Articles inédits (1852, 1853, 1854),
Kharkov 1919 (Bibliothèque Nacba Mysl).
À partir de la fin de 1854 et pendant toute l’année 1855, Marx collabora au journal Neue OderZeitung et, en 1861-1862, au journal viennois Presse. Ces articles n’ont pas encore été recueillis,
et une partie seulement a été publiée dans la Neue Zeit, ainsi que de nombreuses lettres de Marx.
Il en est de même des articles donnés par Marx au journal Das Volk (Londres 1859), sur l’histoire
diplomatique de la guerre d’Italie en 1859.
23
En 1859 parut à Berlin l’ouvrage de Marx : Contribution à la critique de l’économie politique
(traduction russe, Moscou 1896, sous la direction de Manouilov ; et St-Pét. 1907, traduction de
Roumiantsev).
En 1860 parut à Londres la brochure de Marx Herr Vogt.
En 1864 parut à Londres l’Adresse de l’Association Internationale des Travailleurs, rédigée par
Marx (il en existe une traduction russe). Marx est l’auteur d’un grand nombre de manifestes,
adresses et résolutions du Conseil général de l’Internationale. Ces documents sont loin d’avoir été
tous répertoriés, ni même recueillis. La première tentative dans ce sens est l’ouvrage de G. Jaeckh
l’Internationale (traduct. russe, St-Pét. 1906, éditions Znanié), où l’on trouve notamment certaines
lettres de Marx et des projets de résolutions dont il est l’auteur. Parmi les documents de
l’Internationale rédigés par Marx figure l’Adresse du Conseil général relative à la Commune de
Paris, publiée en 1871 à Londres en brochure, sous le titre : La guerre civile en France (traduction
russe sous la direction de Lénine, édit. Molot, etc.). La correspondance de Marx avec Kugelmann,
qui était membre de l’Internationale, se rapporte à la période 1862-1874 (deux éditions en russe,
l’une sous la direction de A. Heuchbarg, l’autre sous la direction de Lénine).
En 1867 parut à Hambourg l’ouvrage fondamental de Marx : le Capital. Critique de l’économie
politique. Livre I. Les Livres II et III furent publiés par Engels après la mort de Marx, en 1885 et
1894. Traductions russes : Livre I, cinq éditions (deux de Danielson, en1872 et 1898; deux de E.
Gourvitch et L. Zak sous la direction de Strouvé, la 1re en 1899 et la 2e en 1905, et la dernière
sous la direction de Bazarov et Stépanov). Les Livres II et III ont paru dans une traduction
médiocre de Danielson et dans une autre meilleure, rédigée par Bazarov et Stépanov.
En 1876, Marx participa à l’élaboration du livre d’Engels, l’Anti-Dühring (Herrn Eugen
Dührings Umwälzung der Wissenschaft) dont il relut entièrement le manuscrit et rédigea
tout le chapitre consacré à l’histoire de l’économie politique.
Les ouvrages suivants de Marx furent édités après sa mort : Critique du programme de Gotha (StPét. 1906, en allemand dans la Neue Zeit 1890-1891, n°18), Salaire, prix et profit (rapport
présenté le 26 juin 1865, Neue Zeit, XVI, 1897-1898, traduction russe aux éditions Molot en 1906
et chez Lvovitch en 1905). Héritage littéraire de K. Marx, F. Engels et F. Lassalle, 3 tomes, Stuttgart
1902 (traduction russe sous la direction d’Axelrod, etc., 2 tomes, St-Pét. 1908. Le tome I édité
également sous la direction d’E. Gourvitch, Moscou 1907. Les lettres de Lassalle à Marx ont été
publiées séparément ; elles font partie de (Héritage Littéraire). Lettres de K. Marx, F. Engels et
d’autres personnes à Sorge (deux éditions en russe, l’une sous la direction d’Axelrod, l’autre
préfacée par Lénine, édit. Dauge). Les Théories de la plus-value, 3 tomes, en quatre parties,
Stuttgart 1905-1910, le manuscrit du Livre IV du Capital, édité par Kautsky (seul le tome I a été
traduit en russe, 3 éditions : St-Pét. 1906, sous la direction de Plékhanov ; Kiev 1906, sous la
direction de Jéleznov ; Kiev 1907, sous la direction de Toutchapski). En 1913 parurent à Stuttgart
quatre gros volumes de la Correspondance de K. Marx et F. Engels : ces 1.386 lettres, couvrant la
période de septembre 1844 au 10 janvier 1883, fournissent de très nombreux documents d’une
grande valeur pour l’étude de la biographie et des conceptions de Marx.
En 1917 parurent deux tomes de Marx et Engels : Articles publiés de 1852 à 1862 (en
allemand). En terminant cette énumération des œuvres de Marx, il faut signaler qu’elle ne
comprend pas certains articles moins étendus et des lettres de Marx, qui ont paru pour la plupart
dans la Neue Zeit, le Vorwärts et dans d’autres publications périodiques social-démocrates de
24
langue allemande ; il est également certain que la liste des traductions de Marx en russe n’est pas
complète, surtout pour les brochures des années 1905-1906.
La littérature sur Marx et le marxisme est extraordinairement vaste. Nous ne mentionnerons que
l’essentiel, en répartissant les auteurs en trois catégories principales : les marxistes, ceux qui
partagent pour l’essentiel les idées de Marx ; les auteurs bourgeois, foncièrement hostiles au
marxisme, et les révisionnistes, qui, tout en admettant prétendument tel ou tel principe
fondamental du marxisme, substituent en fait à ce dernier des conceptions bourgeoises.
L’interprétation populiste de Marx doit être considérée comme une variété spécifiquement russe
du révisionnisme. Dans son ouvrage Ein Beitrag zur Bibliographie des Marxismus (Archiv fur
Sozialwissenschaft und Sozialpolitik, XX, 2 Heft, 1905, SS. 413-430), W. Sombart cite trois cents
titres, dans une liste qui est loin d’être exhaustive.
On la complétera en consultant, dans la Neue Zeit, les index pour les années 1883-1907 et les
années ultérieures ; cf. encore Josef Stammhammer : Bibliographie des Sozialismus und
Kommunismus, tt. I-III, Iéna (1893-1909). Pour une bibliographie plus détaillée du marxisme, on
peut indiquer encore : Bibliographie der Sozialwissenschaften, Berlin, 1re année, 1905 et sq. Cf.
également N. Roubakine, Parmi les livres (tome II, 2e édit.). Nous ne citons ici que l’essentiel. Sur
la biographie de Marx, il faut mentionner en premier lieu les articles de F. Engels dans le
Volkskalender, publié par Bracke à Braunschweig en 1878, et dans le Handwörterbuch der
Staatswissenschaften, tome 6, pp. 600-603. W. Liebknecht : Karl Marx zum Gedächtniss,
Nuremberg 1896. Lafargue, Karl Marx. Persönliche Erinnerungen. W. Liebknecht : Karl Marx, 2e
édition, St-Pét. 1906. P. Lafargue : Mes souvenirs sur K. Marx, Odessa 1905 (cf. l’original dans Neue
Zeit, IX, I). À la mémoire de Karl Marx, St-Pét. 1908, 410 pages, recueil d’articles de I. Nevzorov, N.
Rojkov, V. Bazarov, I. Stéklov, A. Finn-Enotaïevski, P. Roumiantsev, K. Renner, H. Roland-Holst, V.
Iline, R. Luxembourg, G. Zinoviev, L. Kamenev, P. Orlovski et M. Taganski. Fr. Mehring : Karl Marx.
La grande biographie de Marx en anglais, établie par le socialiste américain Spargo (Spargo : K.
Marx, his life and work, London 1911), n’est pas satisfaisante. Tableau général de l’activité de
Marx dans K. Kautsky : Die historische Leistung von K. Marx. Zum 25, Todestag des Meisters.
Berlin 1908. Traduction russe : K. Marx et son importance historique, St-Pét. 1908. Cf. également
la brochure populaire de C. Zetkin : K. M. und sein Lebenswerk (1913). Souvenirs sur Marx :
Annenkov, dans le Vestnik Evropy, 1880, n° 4 (et Mémoires, t. III. Dix années remarquables. StPét. 1882), et Karl Schurtz, dans le Rousskoïé Bogatstvo, 1906, n° 12 ; M. Kovalevski, dans le
Vestnik Evropy, 1909, VI et sq.
Sur la philosophie du marxisme et le matérialisme historique, on trouvera le meilleur
exposé chez :
G. Plékhanov :
En 20 ans, St-Pét. 1909, 3e édition ;
De la défensive à l’offensive, St-Pét. 1910 ;
Les problèmes fondamentaux du marxisme, St-Pét. 1908 ;
Critique de nos critiques, St-Pét. 1906 ;
Essai sur le développement de la conception moniste de l’histoire, St-Pét. 1908, et dans d’autres
ouvrages de cet auteur.
25
Antonio Labriola :
Essai sur la conception matérialiste de l’histoire, St-Pét. 1898.
Matérialisme historique et philosophie, St-Pét. 1906.
Fr. Mehring :
Du matérialisme historique, St-Pét. 1906 (2 éditions : Prosvéchtchénié et Molot).
Une légende sur Lessing, St-Pét. 1908 (Znanié).
Cf. Également Ch. Andler (non marxiste) :
Le Manifeste communiste. Historique, introduction, commentaire, St-Pét. 1906.
Le Matérialisme historique, St-Pét. 1908, recueil d’articles d’Engels, Kautsky, Lafargue et plusieurs
autres auteurs.
L. Axelrod :
Essais philosophiques. Réponse aux critiques philosophiques du matérialisme historique, St-Pét.
1906.
Les malencontreuses entorses au marxisme commises par Dietzgen on trouve un défenseur en la
personne d’E. Untermann :
Die logischen Mängel des engeren Marxismus, München 1910 (753 pages. Ouvrage volumineux,
mais manquant de sérieux).
Hugo Riekes :
Die philosophische Wurzel des Marxismus, dans Zeitschrift fur die gesamte Staatswissenschaft,
62. Jahrgang, 1906, 3 Heft. S. 407-432 ; travail intéressant d’un adversaire des conceptions de
Marx, montrant leur cohésion philosophique du point de vue du matérialisme.
Benno Erdmann :
«Die philosophischen Voraussetzungen der materialistischen Geschichtsauffassung», dans
jahrbuch fur Gesetzgebung, Verwaltung und Volkswirtschaft (Schmollers Jahrbuch) 1907, 3 Heft,
S. 1-56, formulation très utile de certaines thèses fondamentales du matérialisme philosophique
de Marx, et recueil des objections formulées du point de vue courant du kantisme et de
l’agnosticisme en général.
R. Stammler (kantien):
Wirtschaft und Recht nach der materialistischen Gescbichtsauffassung, 2e édition, Leipzig 1906.
Woltmann (également kantien) :
Le matérialisme historique, traduction russe, 1901, Vorländer (idem),
Kant et Marx, St-Pét. 1909. Cf. aussi la polémique entre
A. Bogdanov, V. Bazarov, etc. (Essais sur la philosophie du marxisme, St-Pét. 1908.
A. Bogdanov : Misère d’un grand fétichisme, Moscou 1909, et d’autres ouvrages) et
V. Iline (Matérialisme et empiriocriticisme, Moscou 1909).
Sur le problème du matérialisme historique et de l’éthique :
K. Kautsky : L’éthique et la conception matérialiste de l’histoire, St-Pét. 1906, et de nombreux
autres ouvrages de Kautsky.
26
L. Boudin :
Das theoretische System von K. Marx, Stuttgart 1909:
Le système théorique de K. Marx à la lumière de la critique moderne, traduit de l’anglais sous la
direction de V. Zassoulitch, St-Pét. 1908).
Hermann Gorter: Der historische Materialismus, 1909.
Parmi les œuvres des adversaires du marxisme, nous indiquerons :
Tougan-Baranovski : Les fondements théoriques du marxisme, St-Pét. 1907.
S. Prokopovitch : Contribution à la critique de Marx, St-Pét. 1901.
Hammacher : Das philosophisch- ökonomische System des Marxismus (Leipzig 1910, 730 pages,
recueil de citations).
W. Sombart : Le socialisme et le mouvement social au XIXe siècle, St-Pét.
Max Adler (kantien):
Kausalität und Teleologie (Wien 1909. Marx-Studien) et
Marx als Denker.
Giov. Gentile : (idéaliste hégélien)
La philosophia di Marx (Pise 1899), mérite de retenir l’attention. L’auteur mentionne certains
aspects importants de la dialectique matérialiste de Marx, qui échappent ordinairement à
l’attention des kantiens, des positivistes, etc.
Lévy : Feuerbach — l’un des principaux précurseurs philosophiques de Marx.
Tchernychev : Aide-mémoire du marxiste, St-Pét. (Diélo) 1908. Recueil utile de citations tirées
d’une série d’ouvrages de Marx.
Sur la doctrine économique de Marx :
K. Kautsky :
La doctrine économique de Marx (nombreuses éditions russes) ; du même auteur :
La question agraire, Le programme d’Erfurt et de nombreuses brochures.
Bernstein :
La doctrine économique de Marx. Le Livre III du Capital (traduct. russe 1905) ;
Gabriel Deville :
Le Capital (exposé du Livre I du Capital, traduction russe, 1907).
V. Iline :
La critique du révisionnisme, La question agraire, 1re partie, St-Pét. 1908.
Le développement du capitalisme en Russie, 2e édit, St-Pét. 1908,
Études et articles économiques, St-Pét. 1899. V. Iline :
Nouvelles données sur les lois du développement du capitalisme dans l’agriculture, fascicule 1,
1917. Application des conceptions de Marx, à quelques écarts près, aux données modernes sur les
problèmes agraires chez Compère-Morel :
La question agraire et le socialisme en France, Paris 1912 (455 pages).
27
Développement des vues économiques de Marx appliquées aux phénomènes les plus
récents de la vie économique par :
Hilferding : Le capital financier, St-Pét. 1911 (les opinions de l’auteur comportent de sérieuses
inexactitudes sur la théorie de la valeur ; elles ont été rectifiées par
Kautsky, dans la Neue Zeit : Gold, Papier und Ware — Or, papier-monnaie et marchandises — 30,
I ; 1912, pp. 837, 886).
V. Iline :
L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1917. Dans La question agraire (2 tomes) et
Théorie du développement de l’économie nationale (St-Pét. 1910),
P. Maslov s’écarte du marxisme sur des points essentiels. Cf. la critique de certains de ces
errements chez Kautsky, Neue Zeit XXIX, 1, 1911, article : Malthusianisme et socialisme.
Ce que l’on appelle le révisionnisme parmi les marxistes sur la question agraire est
représenté par :
E. David : Le socialisme et l’agriculture (traduct. russe, St-Pét. 1902).
Critique de la doctrine économique de Marx du point de vue de la théorie de l’«utilité
marginale», largement répandue parmi les professeurs bourgeois :
Böhm-Bawerk: Zum Abschluss des Marxschen Systems (Berlin 1896, dans Staatswiss. Arbeiten,
Festgabe fur K. Knies). Il en existe une traduction russe : St-Pét. 1897, La théorie de Marx et sa
critique et du même auteur :
Kapital und Kapitalzins, 2e édit. Insbr. 1900-1902, 2 t. (Capital et profit, St-Pét. 1909). Cf. en outre:
Riekes: Wert und Tauschwert (1899);
V. Bortkiewicz: Wertrechnung u. Preisrechnung im Marxschen System (Archiv f. Sozialw., 1906-
1907)3;
Léo v. Buch : Über die Elemente d. polit. Okonomie. I. Th. Die Intensität d. Arbeit, Wert u. Preis
(édité également en russe).
La critique de Bôhm-Bawerk, examinée d’un point de vue marxiste : Hilferding, Böhm-Bawerks
Marx-Kritik (Marx-Studien, Bd. I. Wien 1904) et dans des articles plus brefs de la Neue Zeit.
Sur la question des deux tendances principales dans l’interprétation et le développement
du marxisme :
— la tendance «révisionniste»
Ed. Bernstein :
Les prémisses du socialisme et les tâches de la social-démocratie (édit. originale allemande,
Stuttgart 1899), traduction russe,
Le matérialisme historique, St-Pét. 1901. Problèmes sociaux, Moscou 1901) ;
Essais sur l’histoire et la théorie du socialisme, St-Pét. 1902.
— et la tendance radicale («orthodoxe»), cf.
Réponse de K. Kautsky : Bernstein et le programme social-démocrate (édition originale
allemande, Stuttgart 1899. Traduction russe : 4 éditions, 1905-1906).
28
Parmi les œuvres marxistes françaises :
Jules Guesde : Quatre ans de lutte des classes, En garde !, Questions d’hier et d’aujourd’hui (Paris
1911) ;
P. Lafargue : Le déterminisme économique de K. Marx (Paris 1909). Ant. Pannekoek : Zwei
Tendenzen in der Arbeiter-Bewegung.
Sur la théorie marxiste de l’accumulation du capital, un nouvel ouvrage de :
Rosa Luxembourg : Die Akkumulation des Kapitals (Berlin 1913), et l’analyse de sa fausse
interprétation de la théorie de Marx par
Otto Bauer : Die Akkumulation des Kapitals (Neue Zeit, t. 31, 1913, I, pp. 831 et 862). Eckstein
dans le Vorwärts, 1913 et Pannekoek dans la Bremer Bürger-Zeitung, 1913.
Parmi les ouvrages russes anciens sur Marx :
B. Tchitcherine :
«Les socialistes allemands» dans le Recueil des sciences politiques de Bézobrazov, St-Pét. 1888, et
Histoire des doctrines économiques, 5e partie, Moscou 1902, p. 156.
Réponse de Sieber : «Les économistes allemands vus avec les lunettes de M. Tchitchérine», dans
Œuvres, t. II, St-Pét. 1900.
L. Slonimski : La doctrine économique de K. Marx, St-Pét. 1898.
N. Sieber: David Ricardo et K. Marx dans leurs études socio-économiques, St-Pét. 1885, et Œuvres,
2 tomes, St-Pét. 1900.
I. Kaufmann (I. K-n) Compte rendu du Capital dans le Vestnik Evropy, 1872, n°5 ; cette étude est
digne d’attention du fait que Marx la considère comme un exposé correct de sa méthode
matérialiste dialectique, et la cite à ce titre dans sa postface à la 2e édition du Capital.
Opinions des populistes russes sur le marxisme :
N. Mikhaïlovski dans le Rousskoïé Bogatstvo, 1894, n° 10 ; 1895, Nos 1 et 2, reproduit dans ses
œuvres, à propos des Notes critiques de P. Strouvé (St-Pét. 1894), analysées du point de vue
marxiste par
K. Touline (V. Iline), dans les Matériaux pour caractériser notre développement économique (StPét. 1895, mis au pilon par la censure) et reproduit dans V. Iline ; En 12 ans, St-Pét. 1908.
Toujours parmi les ouvrages populistes :
V. V.
Nos tendances, St-Pét. 1892.
Des années 70 à 1900, St-Pét. 1907.
Nikolaï — on : Essais sur notre économie sociale après la réforme, St-Pét. 1893.
V. Tchernov :
Le marxisme et la question agraire, St-Pét. 1906. Du même :
Études philosophiques et sociologiques, St-Pét. 1907.
29
En dehors des populistes, indiquons encore :
N. Karéïev :
Études nouvelles et anciennes sur le matérialisme historique, St-Pét. 1896, 2e édition en 1913,
sous le titre : Critique du matérialisme économique.
Masaryk : Les fondements philosophiques et sociologiques du marxisme, Moscou 1900.
Croce : Le matérialisme historique et l’économie marxiste, St-Pét. 1902.
Pour apprécier correctement les conceptions de Marx, il faut absolument prendre connaissance
des œuvres de son plus proche compagnon et collaborateur, Friedrich E

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1 réponse

  1. mai 6, 2021

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