Abdel’alim Medjaoui « Le drame de mai 1945 était prémédité ! »

A l’occasion du 76e anniversaire du crime du 8 mai 1945, « Bonnes pages » de l’essai de ‘Abdel’alim Medjaoui, N’est-il d’histoire que blanche ?, t.1, Casbah éd., 2021, pp. 204-220.

…Et l’histoire s’accélère, avec des conséquences contradictoires :

* L’année 1939, n’augure rien de bon pour le mouvement national. En effet, faisant endosser la responsabilité de la déroute au gouvernement et à la République, les dirigeants de l’armée prennent en main les choses en instaurant l’État de Vichy ; celui-ci, nous l’avons déjà dit, est radicalement moins enclin à se pencher sur la question indigène, ce que confirme l’engouement des Européens d’Algérie pour ce nouvel État qui ne cache pas ses positions colonialistes.
En 1940, le président Paul Reynaud tente d’ »échanger » la Tunisie contre la neutralité de l’Italie fasciste ; en 1941, il a été question du partage de l’Algérie : Constantinois + Tunisie devant aller à Italie, l’Oranie à l’Espagne, l’Algérois restant français… Mais l’incapacité de P. Raynaud et ses ministres civils à imposer aux militaires la continuation de la guerre à partir de l’Afrique du Nord, permet aux généraux de prendre le pouvoir et d’imposer l’armistice. La IIIe République, la « Gueuse », comme l’appelaient les monarchistes, finit lamentablement, victime de l’inconséquence de ses défenseurs dans ce rapport de forces indécis depuis le début. Le chef de l’armée, le général Weygand, qui a porté l’estocade est ministre de la Défense (juin-septembre 1940) dans le gouvernement Pétain, puis délégué général de Vichy en Afrique du Nord (1941), où il finit par signer un accord avec l’Américain Murphy, visant à faciliter un éventuel débarquement américain. Arrêté par la Gestapo un an plus tard, puis interné en Allemagne jusqu’en 1945, il est traduit devant la Haute Cour de justice française mais bénéficie d’un non-lieu (1948).
Après la guerre, dans ses Mémoires (1950-1957), il réhabilitera l’action du maréchal Pétain ; en 1962, il condamnera le retrait de la France d’Algérie !

– Ces développements dramatiques, quel effet ont-ils sur le mouvement national ?

– Le mouvement national voit pleuvoir sur lui un surcroît de mesures répressives. Les principaux dirigeants des formations politiques nationales sont mis en prison.
« …Messali, qui avait fini de purger sa peine, note F. Abbas, est de nouveau arrêté. Il restera en prison jusqu’à la signature de l’armistice (22 juin 40). Il est traduit avec d’autres militants, sous le gouvernement de Vichy, devant le tribunal militaire, pour une affaire déjà jugée.      Me Boumendjel assure leur défense. Le tribunal prononce contre eux des peines très lourdes : 16 ans de travaux forcés, 20 ans d’interdiction de séjour et 30 millions d’amende…»[1]
Par ailleurs, le 7 octobre 40, le décret Crémieux est abrogé… Ce qui redonne au Juif le statut d’indigène. Et Ferhat Abbas de préciser : « À l’évidence, la querelle qui s’était instituée autour du « statut personnel » des Algériens musulmans n’était qu’un prétexte fallacieux. Bien qu’ayant abandonné le sien, l’Israélite algérien n’avait pas trouvé grâce devant la conception raciste du régime colonial.»
* Mais en même temps, alors que la France est dans une situation difficile, « les radios de Londres, de Moscou, de Washington, multiplient leurs appels en faveur de la liberté de l’homme et de l’égalité des peuples. Elles contribuent ainsi puissamment à l’éducation politique de l’Afrique et de l’Asie. Les peuples colonisés prennent conscience de leurs droits et de leur personnalité. Ils relèvent la tête et s’interrogent sur leur devenir.»
– Les vents, dit un proverbe arabe, peuvent souffler dans le sens contraire de celui attendu par les voiliers…
– C’est juste. L’État colonial a été affaibli dans cette guerre. Et dans le pays, les différents protagonistes du mouvement national restent attentifs à cette situation et à la façon de s’en servir pour la révision des rapports avec la France.
En avril 1941, Ferhat Abbas adresse à Pétain un rapport, L’Algérie de demain, sur les réformes toujours nécessaires. Puis, « la fièvre (…) s’empara des Algériens au lendemain du débarquement anglo-américain du 8 nov. 1942. (…) les formations politiques d’avant-guerre se réunirent pour mettre au point un plan d’action.» Cela aboutit, le 10 février 1943 au Manifeste du peuple algérien, où les Élus prennent une part dirigeante très active. Ce texte est marqué par une qualité nouvelle, l’affirmation de l’idée nationale ; de même les divers acteurs, qui sont alors devenus « nationalistes » ; et également la nouvelle union, mise en place pour porter leurs revendications et leurs espoirs, et qui est, pour la première fois, une union « nationale »…
  1. Abbas relate la façon dont cela s’est fait, et donne la liste des représentants des organisations – Ppa, Ulama, délégués financiers, conseillers généraux, Association des Étudiants musulmans, en somme toute l’élite politique – qui « se mirent d’accord sur certaines positions de principes » et lui confièrent la rédaction de ce qui devint le Manifeste du Peuple algérien.

– Quel est le contenu du Manifeste du Peuple algérien ?

– Le Manifeste pose : « a) la condamnation et l’abolition de la colonisation,                      b) l’application du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, c) la dotation de l’Algérie d’une constitution propre garantissant une série de droits dont : – la liberté et l’égalité absolue de tous ses habitants, sans distinction…, – une réforme agraire…, – la reconnaissance de la langue arabe comme langue officielle au même titre que la langue française, – la liberté de la presse et le droit d’association, – l’instruction gratuite et obligatoire pour les enfants des deux sexes, – la participation immédiate et effective des Musulmans algériens au Gouvernement de leur pays…, – la liberté du culte… et l’application du principe de séparation des Églises et de l’État, – la libération de tous les condamnés et internés politiques… » (Cnqs.)
– Le texte va bien au-delà de l’ex projet Violette…
– On le voit bien, puisqu’entre autres, on a pu y avancer l’objectif de condamner la colonisation et de demander son abolition !
La France coloniale est trop affaiblie et occupée à tenter de recomposer sa conscience éclatée entre résistance et collaboration pour se permettre de refuser d’écouter les doléances du peuple algérien, d’autant que la guerre et la tournure qu’elle a prise ont rompu le tête-à-tête colonial : au pas de charge, le document est remis à Peyrouton, Gouverneur général vichyste de l’Algérie depuis janvier, aux représentants des É.-U., de Grande-Bretagne et de l’Urss, à de Gaulle à Londres, et au gouvernement égyptien au Caire.
« Les Élus, unis autour du Manifeste, avaient obtenu, [de Peyrouton] en mars et avril 1943 la libération des détenus et condamnés politiques ». Messali, après un court séjour à Alger, est placé en résidence surveillée aux confins sahariens du pays, où il reçoit, à deux reprises, la visite de F. Abbas. Qui précise : « Messali approuvait mon action […] Il me fit confiance sans toutefois engager sa responsabilité ; il comprenait très bien qu’il « fallait faire quelque chose ». Cependant, me dit-il, si je te fais confiance pour la réalisation d’une République algérienne associée à la France, par contre, je ne fais pas du tout confiance à la France. La France ne te donnera rien. Elle ne cèdera qu’à la force et ne donnera que ce qu’on lui arrachera…»
« Le gouvernement général de l’Algérie ne fut pas surpris par cette nouvelle charte [le Manifeste]. Ce qui le déconcerta, ce fut l’attitude de certains élus, façonnés depuis des décades par l’Administration. Que ces hommes aient pu échapper à l’influence de cette dernière, demeurait pour les pouvoirs publics inexplicable. Cette solidarité de la bourgeoisie musulmane avec les aspirations réelles du peuple algérien était un fait nouveau, mais non imprévisible. L’Algérie était à l’heure de la vérité. Mais cette vérité comme toujours, échappait au colonisateur. (…)»
« Alors s’engagea pour nous une course contre la montre. Durant une décennie [1943-1954], nous avons essayé de conjurer le péril (…). Nous avons multiplié conseils et avertissements aux Français. Auprès de nos compatriotes, nous avons prêché la modération, l’objectivité et la mesure. (…) Cette période a comporté trois temps. Très succinctement, je les exposerai ici, surtout à l’intention des Français. Car [ils] ont été laissés dans l’ignorance la plus complète de la bataille que nous avons engagée et que nous aurions dû gagner si la France, comme en 1936, ne s’était pas révélée prisonnière (…) des forces réactionnaires et capitalistes.»

– Qui Ferhat Abbas vise-t-il ici comme ayant caché la vérité aux Français ?

– Ce reproche, Ch.-A. Julien le ressentira comme le visant, pour la version des choses qu’il avait exposée dans les deux premières éditions – 1952 et 1953 – de son ouvrage L’Afrique du Nord en marche[2], et il mettra dix ans – de 1962 à 1972 – à remâcher sa réaction, choisissant, pour l’exprimer, le 20e anniversaire de son œuvre. Mais il le fait pour ainsi dire en catimini, de façon à ne pas donner, semble-t-il, trop de publicité à l’écrit de F. Abbas ; il a enrichi son livre d’une volumineuse bibliographie très détaillée, écrite en caractères plus petits, et il a eu l’intelligence d’y « enfouir » sa réaction… un peu plus loin d’une première mention de l’œuvre, où il en apprécie le IIIe chapitre, qui, dit-il, donne son importance au livre…

– Comment peut-on expliquer cette discrétion de la réaction de Julien à l’accusation de Abbas ?

– Les historiens français semblent si incommodés par cette œuvre de F. Abbas qu’ils la passent en général sous silence. Elle les gêne d’abord par son titre ; rien de plus « radical » pour dire ce qu’a été la colonisation : « la Nuit » ! et quelle nuit ! « Cent trente ans de massacres et de lois raciales», assène F. Abbas[3] ! Elle les gêne aussi par sa dénonciation de leur travail, grâce auquel le colonialisme « a même élevé cette fureur destructrice au rang d’une science. »
Un « impérialisme intellectuel adéquat » pour déclarer notre pays « terre vacante et l’Algérie musulmane inexistante », et pour nier « que ses généraux, ses écrivains, ses juristes, sa caste terrienne et ses oligarchies financières aient conçu le dessein de nous détruire, […] de s’emparer de nos terres avec la ferme volonté de créer une « province française » où les Arabes auraient cessé d’être légalement chez eux »…
Mais si Julien a au moins eu l’honnêteté d’évoquer La Nuit coloniale même si c’est pour en minimiser la critique qui le visait, d’autres historiens l’ignorent superbement. C’est le cas de B. Stora qui a commis, avec Z. Daoud, une biographie[4] de Ferhat Abbas, sans citer cette œuvre ! C’est dire que le sérieux de ce travail qui présente un F. Abbas… estropié. Il commettra la même censure dans le livre qu’il a codirigé[5] avec M. Harbi, et qui porte un sous-titre, La fin de l’amnésie, dont on aurait cru qu’il allait l’inciter à réparer son « oubli ». Mais la bibliographie du livre, en fin du volume, ne signale, comme référence pour F. Abbas, qu’Autopsie d’une guerre. […]

– Revenons aux trois temps de l’action nationaliste dont parle F. Abbas…

– Nous y venions.
* Le premier temps, c’est celui de « l’action des élus » et la négociation menée avec le gouverneur. Celui-ci « accepta de prendre en considération la nouvelle charte comme base d’un statut futur de l’Algérie ». Ainsi a été mis au point le fameux « additif  au Manifeste ». F. Abbas cite les réformes politiques que cet additif prévoyait… Il fixait que « l’Algérie sera érigée en État algérien doté d’une constitution propre qui sera élaborée par une Assemblée algérienne élue au suffrage universel par tous les habitants de l’Algérie » ; il arrêtait des mesures, immédiates, « pour orienter l’avenir du pays ».
Parmi ces propositions : « A.- Participation immédiate et effective des représentants musulmans au gouvernement et à l’administration de l’Algérie » [par une série de décisions dont :  « – transformation du Gouvernement général en Gouvernement algérien composé de ministères, également répartis entre titulaires français et titulaires musulmans…, – répartition égale des Français et des Musulmans au sein des assemblées élues et organismes délibérants…, – accession des Musulmans à toutes les fonctions publiques…, – abrogation de toutes les lois et mesures d’exception… »] ; et « B.- Égalité devant l’impôt du sang… ».
Une incroyable avancée ! un engagement qui, malgré son « caractère provisoire » (en attendant la fin de la guerre), rend F. Abbas très optimiste : il est possible donc de « faire la révolution par la loi ». Si cela s’arrange « entre les représentants des colons et nous, la France nouvelle s’en féliciterait et entérinerait purement et simplement nos accords » ; optimisme que tempèrera un Messali qui avait trop pratiqué cette France-là pour croire à ce trop beau scenario.
– C’était en effet trop beau !
– En effet. De fait, Peyrouton n’a pas le temps de prouver sa bonne foi (ou la duplicité ? de Vichy). Il est remplacé par le général Catroux, représentant de cette « France nouvelle », dont les premiers actes tournent le dos à la disponibilité dont venait de faire preuve la France fasciste, concernant les revendications nationales des Algériens.

– C’est donc la France « résistante », qui remet les pendules à l’heure coloniale

– Eh oui ! il faut oublier les chimères de « l’additif « du Manifeste, fait-elle savoir.
Catroux, dit F. Abbas, « ne put faire montre, en Algérie, du libéralisme dont il était foncièrement empreint. » Il reconnaît en lui, en fait, un des représentants « gant de velours » dans lequel se dissimule la « main de fer » de la République impériale, ici renaissante, après l’intermède vichyste. De Gaulle fait faire, là, à Catroux le sale boulot qui jurait avec son « libéralisme ». P. Mendès France qui était son ami, témoigne « que De Gaulle l’a traité de façon indigne », alors que « l’ayant reconnu pour chef, il s’est toujours conduit vis-à-vis de De Gaulle avec  une loyauté chevaleresque. Dix fois les Américains et les Anglais ont tenté de le dresser contre […] (lui). Dix fois il a coupé court. »[6]
Le Gouvernement provisoire de de Gaule a eu les pires difficultés pour arracher sa représentativité auprès des Alliés. Nous pensons que c’est ce qui a condamné la future IVe République aux mêmes « noces de sang » – entre « 1789 » et le racisme colonial – que celles qu’avait contractées la IIIe, et dont les tumultueux rebondissements l’avaient emportée…
* Pour le mouvement national, et l’on en est au deuxième temps de son action, « le voile venait de se lever sur les intentions réelles de nos interlocuteurs français. Gagner du temps, ruser, manœuvrer les élus indigènes pour maintenir le système tel qu’il avait été appliqué depuis 1830, et rien de plus. (…) En contraignant l’adversaire à se démasquer, précise F. Abbas, nous avions gagné une première manche.»
Catroux dirige un coup de force contre les Élus, en convoquant, le 29 septembre 1943, une session des Délégations financières, signifiant qu’il n’est plus question de les réformer ; et devant le boycott des élus musulmans, le gouverneur-général signe un arrêté de dissolution de la section « indigène » arabe, et l’internement dans le Sud algérien des élus protestataires, dont F. Abbas. D’où la colère des Élus, et les lourdes sanctions qui accroissent la tension.
Devant la pression de l’opinion musulmane (manifestations un peu partout…), Catroux rapporte les mesures de répression et l’année 1943 se termine sur le discours de de Gaulle à Constantine – 12 décembre – annonçant une nouvelle réforme.
Réforme concrétisée par l’ordonnance du 7 mars 1944 qui abolit toutes les mesures d’exception appliquées jusque-là aux musulmans (le « code de l’indigénat » n’est pas explicitement cité !). Mais le « second collège » est maintenu, contrairement à ce que prévoyait l’« additif » discuté ; il est seulement ouvert à tous les musulmans en âge de voter.
Cette resucée du projet Violette ne correspondait même plus aux exigences actualisées des Élus. « Le peuple la condamna catégoriquement.»
Pour l’anecdote, c’est ce qui a encouragé le Pca à ruer dans les brancards du grand parti frère, et cela a été la seule fois : à l’occasion du passage devant l’Assemblée nationale française de ce projet de Statut de l’Algérie, en août 1947, les députés du Pca, européens comme « musulmans », se sont désolidarisés de la position du Pcf qui s’apprêtait à voter le projet, l’obligeant à s’abstenir, alors qu’eux votaient contre, en raison de « certaines » de ses insuffisances.
« Lorsqu’en octobre 1946, sera instituée la IVe république, note encore Ferhat Abbas, sa Constitution prétendra avoir mis « hors la loi » la domination coloniale, en accordant la « citoyenneté française » à tous les habitants des anciennes colonies. Et en même temps, par d’autres lois, elle codifiera les rapports du colonisateur et du colonisé, censés ne plus exister. En fait, par des arguties juridiques elle reprendra d’une main ce qu’elle donnait de l’autre.» C’est ainsi qu’elle prétendait avoir réalisé l’égalité ; Ferhat Abbas décide alors, en février 1948, que son Égalité, qui portait en exergue : « Égalité des hommes, égalité des peuples, égalité des races », prenne le titre de la République algérienne !
En réalité, fait savoir, pour sa part, O. Le Cour Grandmaison, certaines dispositions juridiques et pratiques comme le travail forcé imposé aux « indigènes » sous la IIIe République, sous Vichy et dans certains territoires d’Afrique et d’Asie contrôlés par la France libre, n’ont pas été supprimées. La conférence de Brazzaville réunie par de Gaulle (30 janv.-7 févr. 1944) pour déterminer les orientations coloniales de la « France libre » avait fait passer les « nécessités » économiques de l’empire (maintien de cette forme de labeur indispensable pour la réalisation des grands travaux et l’entretien des infrastructures)  avant la fidélité aux principes de 1789 !
Des protestations s’étaient bien élevées, dès 1942, contre le travail forcé. Et en 1946, un député noir, Gabriel d’Arboussier, dénonce devant l’Assemblée nationale constituante, un « servage » insupportable « 150 ans après la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et 100 ans après l’abolition de l’esclavage ». Mais c’est seulement avec la loi du 11 avril 1946, présentée par un autre député africain, Félix Houphouët-Boigny, que la suppression de ce labeur forcé sera enfin votée par l’Assemblée nationale[7]

– Le voilà bien l’« anticolonialisme » de de Gaulle !

– Assurément. On connaît la sensibilité sourcilleuse de De Gaulle à l’encontre de cette internationalisation du problème algérien au moment du débarquement anglo-américain, lui qui estime déjà que ce débarquement « chez nous » ! s’est fait « par effraction ». Ne se sentant pas tenu par les engagements « bradeurs » du gouverneur vichyste, il a dû longtemps ruminer sa vengeance contre les « internationaliseurs » et bien la préparer ; il la voulait froidement exemplaire : ce sera la tragédie de mai 1945 !
Le général ne réserve à ce drame dans ses Mémoires, que le court passage suivant : « En Algérie, un commencement d’insurrection, survenu dans le Constantinois et synchronisé avec les émeutes syriennes du mois de mai, a été étouffé par le gouverneur-général Chataigneau »[8]. Notons, ici, la litote machiavélique : Chataigneau avait remplacé Catroux en septembre 1944. Catroux et lui étaient connus pour leur « libéralisme ». De Gaulle et son gouvernement les ont chargés d’exécuter les basses œuvres – la répression –, mais lui, veut tirer son épingle du jeu… dans la relation [mémorielle] des faits.
Cette explication est beaucoup plus convaincante que celle de Ch.-A. Julien qui laisse à penser que la responsabilité de cette riposte cruelle est à lier au double jeu de F. Abbas qui aurait négocié avec A. Berque et R. Murphy une version du Manifeste où était affirmé le cadre français du nouvel État algérien à mettre sur pied et qui se serait laissé manœuvrer et dépasser par un Ppa foncièrement opposé à un tel encadrement. Ce que F. Abbas dénonce :
« Il est faux de dire que les dirigeants du Parti du peuple algérien n’étaient pas acquis à ce processus pacifique de la décolonisation. J’en peux témoigner. Il est également faux de dire qu’ils ont utilisé les « Amis du manifeste et de la liberté » à des fins de désordre.  Il est faux aussi de dire que, de notre côté, nous avions accepté de vivre dangereusement en nous associant à un parti interdit, sans mesurer toutes nos responsabilités. À la vérité, nous voulions prévenir de grands malheurs et forcer le destin de l’Algérie en arrachant, à la faveur d’un changement de régime, la formation d’un État algérien…»

– Le drame de mai 1945 était donc prémédité !

– Certainement. Revenons aux péripéties qui l’ont préparé. Malgré la répression des Élus par Catroux, le mouvement national ne lâche rien, et dans le cadre de la réformette du 7 mars 1944, F. Abbas et ses amis créent, « à Sétif, le 14 mars 1944, Les Amis du Manifeste et de la Liberté » (Aml), mouvement dont l’objectif (statuts déposés à la préfecture de Constantine) est : « – la défense du Manifeste, […], – la condamnation définitive des contraintes du régime colonial, de son dogme racial et de son arbitraire. (Art. III.) »
La création des Aml est le fruit d’une grande activité de contact et de propagande pour faire connaître le contenu du Manifeste largement dans l’opinion et parmi les organisations politiques et leurs leaders.
À titre d’anecdote, nombre de ceux qui ont pris connaissance alors du Manifeste en ont trouvé l’exemplaire que le marchand de journaux – à qui ils avaient acheté leur quotidien colonialiste – avait glissé entre les pages. On comprend le risque que ces vendeurs encouraient ! Pendant la « décennie rouge », le brave « Marengo », propriétaire du Kiosque de la rue Zabana, à Alger, a payé de sa vie son refus de se prêter à truffer de propagande islamiste (du Fis) les journaux qu’il vendait. Il est mort en héros de la résistance à la barbarie terroriste, en 1994.
Les Aml connaissent immédiatement un grand succès : « Plus de 500 000 adhésions arrivèrent au siège social…», et le 2 avril, ils tiennent leur premier congrès dans une ambiance enthousiaste… preuve d’un large éveil à la conscience nationale et du progrès de l’idée d’indépendance dans les esprits. On est loin du « tête-à-tête » parisien de Messali et de l’État français. C’est toute l’Algérie « muette » – celle des « B’ni Salah »– qui recouvre la voix et trouve comment la joindre à celle des élites qu’elle déborde, tout en lui servant de puissant amplificateur : cette voix conjointe force le colonisateur à écouter les requêtes des élites, à faire un geste en leur direction pour éviter de les voir basculer vers des exigences moins apeurées.
Notons que le Pca a refusé de rallier les Aml et a préféré créer ses propres Amis de la Démocratie, qui n’ont eu aucun impact.
Nous avons vu plus haut le démenti formel de F. Abbas aux accusations mensongères portées contre les dirigeants du Ppa prétendument fauteurs de désordre et opposés à une décolonisation pacifique. À Augustin Berque[9] qui voulait l’intimider : « Vous êtes noyautés par Messali et en train de travailler pour lui », F. Abbas rétorquait que « tous les Algériens avaient le droit et le devoir d’adhérer aux Aml. La police des Renseignements généraux n’avait pas sa place dans le conflit qui nous opposait à la colonisation. (…) Ce qui comptait pour l’Algérie en 1945, c’était la revendication nationale et le programme de sa réalisation. Celui des Aml était-il valable ? Dans ce cas, le Gouvernement général devait se féliciter de la présence du Parti du peuple algérien dans ce rassemblement qui allait nous permettre de construire pacifiquement et avec le concours de tous, l’Algérie nouvelle.»
À souligner que le mouvement des Aml a instauré quelque chose de nouveau dans les relations entre l’Algérie et la France, une sorte de « contre-pouvoir », un État algérien en filigrane ; les Aml ont inauguré une donne nouvelle et préludé à ce qui se produira de façon plus organisée en 1954, avec la formation du Fln-Aln. A. Rey-Goldzeiguer note : « La vie algérienne s’ordonne désormais autour des Aml organisateurs de la solidarité, de la diffusion des nouvelles et des ordres venant de la direction […] un immense réseau commence à fonctionner qui ignore le pouvoir colonial et exclut tous les « béni-oui-oui » […]. Les différends ne passent plus devant la justice française mais devant les tribunaux populaires improvisés […] ; les nouvelles se transmettent par L’Égalité et les réunions de cellules. La solidarité agit pour les détenus et leurs familles […]. Le mot Istiqlal (indépendance) entre dans l’entendement populaire…»[10]
– Évidemment, Ce fait, il ne fallait pas qu’il devienne accompli

– Précisément. Cette voix de l’Algérie qui s’était « dé-muselée », il fallait, donc, la rendre au silence dans lequel elle était murée par la force des armes et la chape du code de l’Indigénat.

C’est ce qu’ont cru pouvoir faire le pouvoir colonial – alors représenté par de Gaulle, et son Gouvernement provisoire de la République française – et les colons et autres Européens (petit peuple « pied-noir ») d’Algérie, au lendemain de la victoire sur le racisme d’État nazi.
La barbarie de leur réaction aux espoirs soulevés par cette victoire et par la marche du monde, est à la mesure de la peur qu’ils ont ressentie devant la puissance du mouvement ; elle a montré de façon crue la nature du système colonial, et confirmé l’incapacité des Européens à trouver leur place de citoyens de l’Algérie.
Nous avons évoqué plus haut les raisons logiques, de positionnement colonialiste, qui ont prévalu dans la préméditation de ce crime inexpiable, et le jugement froid porté sur ce mouvement 15 ans après qu’il eut été « étouffé », au moment où, plus que jamais vivant, il malmène politiquement la France… Ce jugement figure dans les Mémoires du Chef d’État responsable de ce crime commis, répétons-le,  de sang-froid, en application d’une directive du 12 mai par laquelle il engageait trois divisions du Nord-Constantinois contre les « rebelles » à la manière de la guerre d’occupation ! Il n’y perce aucune critique, aucun sentiment de regret, même pas envers ceux des Algériens qui, par leur courage sur le front, avaient contribué à donner à ce chef la légitimité d’être compté parmi les vainqueurs, et ont trouvé à leur retour chez eux leurs familles massacrées.
Cette insensibilité glacée de colonialiste invétéré montre tout ce qu’il faudra comme intelligence politique et comme savoir-faire à nos moudjahidine, à nos politiques et à nos négociateurs pour venir à bout d’un tel adversaire, lorsqu’il sera de nouveau à la tête de la République française…
Ajoutons qu’il évoque une « synchronisation » avec des « émeutes syriennes », pour faire croire aux intrigues d’un deus ex machina qui serait indument intervenu dans les affaires françaises ; mais ce fait plaide au contraire contre la malfaisance de la France coloniale qui, elle, sévit sur toute l’étendue du système colonial qu’elle domine.
On a beaucoup écrit sur le drame du 8 mai 1945. Un orage, a-t-on dit, survenu dans un ciel serein et qui aurait pris au dépourvu  les autorités coloniales ; ce qui expliquerait alors qu’elles aient été « dépassées ». On en a imputé la responsabilité au mouvement national : il aurait, pour le moins, dit-on, fait le jeu de provocateurs pronazis, face à quoi ces mêmes autorités n’auraient rien pu faire d’autre que justement sévir.
Le verdict de l’histoire a déjà rejeté dans l’inconsistance et l’oubli de telles problématiques. Des écrits de plus en plus nombreux, français comme algériens, sont revenus sur cet épisode colonial dramatique pour démontrer que, si complot il y a eu, il a été de bout en bout le fait du colonisateur.
Un colonisateur coutumier des provocations, comme le note Ferhat Abbas qui rappelle l’assassinat du mufti Kahoul, à l’époque où il fallait casser le rassemblement en cours des forces nationales (le Congrès musulman de 1936). Se sont acoquinés pour ce crime immoral de mai 1945, en une « association » plus que jamais contre-nature, un État républicain impérial renaissant, et une administration et une population vichystes reconverties de la dernière heure. Ils arriveront à étouffer le rapport Tubert qu’une opinion républicaine horrifiée avait fait diligenter, et n’ont pas tenu compte du cynique mais sage rapport de mission du général Duval qui avait dirigé la répression ; il avertissait le pouvoir colonial qu’il lui avait gagné un répit de 10 ans, répit qu’il fallait utiliser pour régler ce qu’il y avait à régler… Le conseil tombait dans des oreilles sourdes.

– Terrible épreuve !

– De cette douloureuse expérience, notre mouvement national tire les leçons pour faire fructifier l’engouement et la mobilisation que l’idéal national, bien défini, a suscités dans les larges couches de la population. Tout le monde, toutes les forces du mouvement saisissent que c’est l’union en cours de constitution qui avait jeté l’effroi parmi les représentants de cette France qui s’entête à vouloir s’accaparer un pays « occupé par effraction », en en excluant ses occupants premiers ; de cette France qui s’accroche à son idée d’ »Algérie française ». Et les différentes forces politiques qui ont émergé parmi les Algériens sont plus que jamais conscientes de leur bon droit et de leur puissance… si elles arrivent à s’unir.
Mais pour l’heure, c’est aux suites de la répression qu’il faut faire face. « Nous nous sommes penchés, poursuit F. Abbas, sur un certain nombre de questions que nous voulions voir régler : 1- les Aml, dissous, furent réhabilités ; 2- Messali Hadj fut transféré sur notre demande de Brazzaville à Paris ; 3- le journal Égalité, suspendu après les événements du 8 mai 45, fut autorisé à reparaître ; 4- un crédit de 500 millions, destiné à indemniser les victimes du 8 mai, fut demandé. Le ministre des finances donna son accord. Mais le gouvernement général de l’Algérie s’y opposa, sous prétexte que lesdites victimes avaient été déjà dédommagées ; un projet de loi permettant le retour à la vie légale du PPA fut déposé sur le bureau de la chambre, etc.»
– Il faut, surtout, arrêter la main du bourreau…
– Principalement. Sauver les condamnés à mort dont l’exécution va bon train, secourir les familles des disparus, et ceux qui ont été emprisonnés. Un grand mouvement de solidarité s’organise dans ce sens… qui arrache la loi d’amnistie du 9 mars 1946, malgré laquelle dix condamnés seront guillotinés à la mi-décembre, neuf mois après son adoption !
Dans cette atmosphère de fin du monde, le pouvoir colonial cède quelque peu : pour la 1ère fois depuis 115 ans, en août 1945, une loi – concrétisant l’ordonnance du 7 mars 1944 évoquée plus haut – permet aux Algériens d’avoir, à égalité avec les colons – c’est-à-dire huit fois moins qu’eux en proportion –, une représentation au Parlement français : de Gaulle avait donné, là, suite à une exigence… avancée en 1920 par l’émir Khaled !
Les dirigeants et militants politiques qui ont échappé à la tuerie, sortent peu à peu de prison, font le point, réorganisent leurs rangs pour reprendre « le travail là où il avait été interrompu » par le saccage de l’expérience des Aml.
* Dans ce sens – et c’est le troisième temps de l’action nationaliste décrit par F. Abbas –, de nouvelles organisations se créent, telles l’Union démocratique du Manifeste algérien (Udma), le Mtld (Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques, (qui remplace légalement le Ppa, et qui coexiste, au sein de ce dernier, avec l’Os) (Organisation spéciale)…, avec l’objectif de reconstruire l’unité…
Sur cette réorganisation du mouvement national, nous verrons plus loin le témoignage d’un autre acteur qui se révélera dans ce bouleversement, à travers justement le développement de l’Os. Mohamed Boudiaf, puisque c’est de lui qu’il s’agit, donnera sa version et son éclairage de ces événements, dans deux textes : l’un factuel et informatif, « La Préparation du 1er Novembre 1954 »[11], et l’autre, rédigé pendant l’été 1961, donc avant la fin de la guerre, plus analytique et plus marqué par l’esprit de la Proclamation du 1er Novembre 1954, « Le Commencement »[12]
[[1]. Les citations de Ferhat Abbas sont tirées de son œuvre La Nuit coloniale, dans la partie où il fait l’historique du mouvement national comme seul il a pu systématiquement le faire, à travers son cheminement comme un de ses leaders, depuis les « J. A. » – il en était un – jusqu’à la Guerre de libération nationale – il a été le premier président de son Gpra.]
[2]. [Julliard, 1952 ; rééd. 1953 et 1972.]
[3]. Dont La Nuit coloniale, l’essai, destiné au large public, donne pour la première fois une idée d’ensemble concrète de cette nuit de plus de 130 ans, en appui sur les écrits parlants des généraux et législateurs du crime colonial.
[4]. Ferhat Abbas. Une autre Algérie, Denoël-Casbah, 1995.
[5]. Mohamed Harbi et Benjamin Stora, La Guerre d’Algérie. 1954-2004, Laffont, 2004.
[6]. J. Lacouture, P. Mendès France, Seuil, 1981, p. 154.
[7]. In O. Le Cour Grandmaison, De l’indigénat, Introduction, p.32-33.
[8]. De Gaulle, Mémoires de Guerre. Le Salut, Plon, 1959, p. 261.
[9]. Augustin, le père de Jacques, était aux Affaires indigènes au Gouvernement général, c’est-à-dire qu’il dirigeait aussi les services policiers des RG (Renseignements généraux), d’où la mention de ces derniers dans la réponse de F. Abbas à A. Berque.
[10]. A. Rey-Goldzeiguer , Aux origines de la guerre d’Algérie 1940-1945, Casbah, p. 233-234.
[11]. Cf. El-Jarida, organe du Parti de la Révolution socialiste, N° 15, nov.-déc. 1974.
[12]. Écrit en 1961 à Turquant le 22 août 1961, portant Copyright « Association Denise et Robert Barat » in algeria.com/forums/history-histoire/
Biographie de Abdel’alim :
Abdelalim  MEDJAOUI : Moudjahid, du Service de Santé de la zone 1 (rive droite de  la Soummam-Wilaya 3) qu’il a rejoint en cet août 1956 (sans apprendre que s’y tenait alors le fameux « congrès » éponyme de la rivière). Avait interrompu ses études de médecine commencées en 1954. Arrêté fin février 1957, condamné à 5 ans de prison, rejoint, à sa libération en septembre 1961, l’étranger où il reprend ses études médicales. Militant de l’UGEMA  et du FLN, s’oppose à la caporalisation de sa section UGEMA par la Fédération FLN de France, en réalité par un GPRA autoritariste, en ces moments de luttes complexes à la direction du FLN. À l’indépendance, rejoint l’UNEA – qui avait rompu, en partie, le lien autoritaire que le FLN imposait à l’organisation –, puis le PCA-PAGS, qui animait cette lutte « émancipatrice »… collaborateur à Sawt ech-chaab » – organe du PAGS clandestin –, puis à Alger Républicain après sa reparution suite à la « libéralisation », de l’après octobre 1988 (acmé de la crise du pouvoir). Élu au Comité central au 1er congrès légal du PAGS en 1998. En démissionne après la crise qui a fait éclater ce parti sans rejoindre aucun de ces « éclats », pour renouer avec ses convictions novembristes. Prend alors sa retraite politique et professionnelle. A écrit, depuis, divers articles politiques et deux livres-témoignages : en 2000, Ce Pays est le nôtre, sur sa vie sous la colonisation et sa participation à la Guerre de libération nationale, et en 2007, Le Géant aux yeux bleus, sur son expérience militante après l’indépendance, jusqu’à la démission du Président Zeroual…, tous deux édités par Casbah Éd. Prépare – avec la collaboration de sa femme, Mme Baya REDJIMI, la publication d’une troisième somme : L’Histoire de l’Algérie racontée à ma fille…
Sigles :
UGEMA : Union générale des Etudiants musulmans algériens
UNEA : Union nationale des Etudiants algériens
FLN : Front de libération nationale
PCA : Parti communiste algérien
PAGS : Parti de l’avant-garde socialiste
GPRA : Gouvernement provisoire de la République algérienne

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