Le nouveau dictionnaire : le Passé / Par Ilan PAPPE In Palestine « Noam Chomsky et Ilan Pappé »

Chapitre 1 / Partie 3 : Le nouveau dictionnaire : le Passé / Par Ilan PAPPE

In On Palestine « Noam Chomsky et Ilan Pappé »

S’il est essentiel de rappeler que le sionisme est un colonialisme, ce n’est pas seulement parce que cette affirmation constitue la meilleure explication des politiques de judaïsation d’Israël et de colonisation de la Cisjordanie, mais aussi parce qu’elle correspond à la perception que les sionistes de la première heure avaient de leur projet et au discours qu’ils tenaient sur celui-ci.
En hébreu, les verbes le-hitnahel et le-hityachev ainsi que les substantifs verbaux hitnahalout et hityachevout ont été utilisés dès 1882 par le mouvement sioniste, et plus tard par l’État d’Israël, pour décrire la prise de possession de territoires palestiniens. En français, ils se traduisent respectivement par «s’établir», «coloniser», «peuplement» et «colonisation». Les premiers sionistes les employaient avec fierté, car, à cette époque, le colonialisme était vu d’un très bon œil (une perception qui perdurera jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale). Dans la foulée du mouvement de décolonisation qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, toutefois, les politiques coloniales européennes ont acquis une connotation négative, si bien que les sionistes et Israël ont entrepris de se dissocier de la terminologie colonialiste en adoptant un langage plus universel et plus constructif pour décrire leurs politiques. Néanmoins, malgré cette tentative d’affirmer que le sionisme ne s’inscrivait pas dans la grande aventure coloniale, ces termes hébreux ne pouvaient être interprétés autrement qu’en les associant à l’acte de colonisation. Tant dans le vocabulaire politique que dans les publications savantes, «s’établir» reste un verbe associé à la colonisation. On ne pouvait en sortir: même si le mouvement sioniste et l’État d’Israël ne considéraient pas l’appropriation du territoire palestinien et la dépossession de ses habitants comme un acte de colonisation, le reste du monde, lui, les voyait ainsi.
Analyser le conflit sous l’angle du colonialisme ébranle aussi l’argument de la «complexité» que brandissent désespérément les intellectuels israéliens pour rejeter tout rapprochement de la situation palestinienne avec celle qui avait cours en Afrique du Sud sous l’apartheid. Certes, le contexte historique est assez particulier: on a là un projet colonial du XIXe siècle qui se prolonge au cœur du XXIe siècle. Mais les caractéristiques de cette question plus simple que complexe, tout comme ses solutions, n’ont rien d’original, même si son contexte historique inédit exigera sans doute un règlement tout aussi laborieux qu’ingénieux, la décolonisation au XXIe siècle étant assurément un projet complexe.
À cet égard, une tâche importante consisterait à intégrer cette interprétation «colonialiste» au programme et aux manuels scolaires occidentaux ainsi qu’à soutenir la recherche sur le sujet dans les universités. Si l’on y parvenait, les médias emboîteraient le pas. Une telle tâche n’a rien de facile, mais si le message était diffusé adéquatement, on pourrait espérer que tout citoyen occidental raisonnable se dissocierait de l’idéologie oppressive qu’est le sionisme et qu’il s’identifierait à ses victimes en qualifiant leur lutte d’anticolonialiste.
Les Israéliens qualifieront sans doute ce nouveau discours d’antisémite. Mais aujourd’hui, toute critique d’Israël, même modérée, est perçue par l’État comme relevant de l’antisémitisme. Par conséquent, le risque de faire l’objet d’une telle accusation ne devrait dissuader personne de recourir au vocabulaire du colonialisme. Quiconque ne souscrit pas à la conception israélienne de la solution à deux États, soit-il un puissant secrétaire d’État, est soupçonné d’antisémitisme. Celle-ci se décline comme suit: un État juif voisin de deux bantoustans, dont l’un, la Cisjordanie, serait divisé en 12 enclaves et gouverné depuis la petite ville de Ramallah, et dont l’autre, la bande de Gaza, serait confiné à un immense ghetto; il serait par ailleurs impossible de circuler de l’un à l’autre. L’État d’Israël affirme en effet que, pour des raisons de sécurité nationale, l’État palestinien, si l’on autorisait son existence, serait façonné selon ces critères.

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