Extrait de Débats d’hier et d’aujourd’hui , In Palestine (Noam CHOMSKY & Ilan PAPPE)

 

Conclusion : La Palestine et Israël 2014-2020″ par ILAN PAPPE
In Palestine (Noam CHOMSKY & Ilan PAPPE)
Un nouveau débat s’impose aujourd’hui, et il devra porter sur trois questions. La première d’entre elles est la politique globale d’Israël qui, depuis des années, efface graduellement la ligne verte et traite tous les Palestiniens sur le même pied. Les Arabes israéliens jouissent certes d’un minimum d’avantages, mais on tend à les leur retirer au fil des ans. Comme nous l’avons vu précédemment, ce nivellement par le bas est attribuable non seulement au manque d’empressement d’Israël à leur accorder ces avantages, mais aussi à la reconnaissance du fait qu’un régime d’apartheid invisible comme celui d’Israël n’est pas moins oppressif qu’une occupation directe (de la Cisjordanie) ou un siège prolongé (de la bande de Gaza).
Quand différentes formes d’oppression émanent d’une même source, il importe de bien cibler la lutte contre celles-ci. Je n’entretiens aucune illusion quant à l’adoption éventuelle d’une stratégie palestinienne cohérente et unifiée, mais quiconque reconnaît la nécessité d’une lutte judéo-palestinienne conjointe doit aussi condamner le nettoyage ethnique en cours dans toute la Palestine, et non seulement dans certaines de ses régions. En cette période de l’histoire, un débat sincère sur les nouvelles options plutôt que sur une formule dépassée doit impérativement se tenir. Le recadrage des relations judéo-arabes dans l’ensemble de la Palestine historique est un projet essentiel qu’il faudra mettre en branle au plus tôt. Peu importe la forme que prendra la future entité politique, celle-ci devra être fondée sur l’égalité pleine et entière de toutes les personnes qui vivent sur son territoire ou en ont été expulsées. On peut espérer que chaque modèle proposé sera forgé à partir des institutions représentatives existantes ou créé de toutes pièces. Pour surmonter d’une manière ou d’une autre la paralysie conceptuelle qu’impose la solution à deux États, quiconque le souhaite et est en mesure de le faire (dans quelque milieu que ce soit) devrait défendre l’idée d’offrir une structure politique, idéologique, constitutionnelle et socioéconomique à tout individu qui habite la Palestine, et non seulement l’État d’Israël.
La deuxième question concerne l’avenir des réfugiés palestiniens. Tant que celle-ci sera débattue dans le cadre de la vieille orthodoxie pacifiste et de la solution à deux États, elle restera marginale, et sa solution ne sera jugée possible qu’en envisageant le retour des réfugiés dans un futur État palestinien distinct. Pour qu’un véritable débat sur cette question puisse avoir lieu, on devra d’abord interpréter le refus d’Israël d’autoriser le retour des réfugiés comme une énième démonstration du degré de racisme auquel est parvenu cet État, puis analyser la situation à la lumière du nouveau problème des réfugiés en Syrie (dont bon nombre sont palestiniens).
Dans le cadre de l’effort diplomatique basé sur la solution à deux États, le refus obstiné d’Israël de reconnaître tout droit au retour paraît légitime, tout comme l’argument voulant qu’un éventuel retour empêche l’État hébreu de maintenir une majorité juive sur son territoire. Cette légitimité internationale autorise indirectement Israël à prendre tous les moyens nécessaires pour parvenir à cette fin. Dans cette perspective, rien ne distingue la non-reconnaissance du droit au retour des autres politiques israéliennes de nettoyage ethnique, qu’il s’agisse de la proposition d’annexer la région de Wadi Ara à la Cisjordanie, de l’expulsion des Bédouins du Néguev ou du dépeuplement de Jérusalem-Est et de la vallée du Jourdain. La paix ne peut figurer au programme d’un État qui impose de telles politiques à ses propres citoyens. Une question connexe à celle du droit au retour concerne le sort immédiat des réfugiés palestiniens en Syrie et de ceux qui, ayant fui la guerre civile qui déchire ce pays, se sont rendus au Liban, en Irak, en Turquie et en Jordanie. L’État d’Israël vante ses efforts humanitaires en annonçant au monde qu’il a accueilli des dizaines de blessés syriens dans ses hôpitaux. Mais les quatre autres voisins de la Syrie ont accueilli des centaines de milliers de réfugiés, et leurs relations avec celle-ci ne sont pas moins difficiles. Même si ces réfugiés, dont bon nombre sont palestiniens, laissent Israël indifférent, toute personne qui souhaite la paix doit souligner le lien entre la tragédie syrienne et la question palestinienne: offrir aux réfugiés, anciens comme nouveaux, la possibilité de revenir dans leur pays d’origine doit être reconnu à la fois comme un geste humanitaire et comme un geste politique pouvant contribuer à la fin du conflit israélo-palestinien.
La question du droit au retour en général devrait occuper une place prépondérante dans le débat politique en Israël (il semble d’ailleurs que le programme de certains militants locaux aille en ce sens). La Nakba6 s’est déroulée à l’endroit où se trouve aujourd’hui Israël, et non en Cisjordanie ou dans la bande de Gaza. Tout débat sur la réconciliation devrait prendre cette réalité pour point de départ. Une étape préliminaire pourrait consister à reconnaître au moins le droit au retour des déplacés internes (selon des estimations prudentes, 250 000 Palestiniens sont dans cette situation). Dans le cadre de la lutte contre les politiques de nettoyage ethnique en Israël, le droit au retour de ces personnes est l’enjeu sur lequel pourrait se dégager le plus vaste consensus. La situation des déplacés internes offre un témoignage du passé qui rappelle la raison d’être de la lutte. Ces réfugiés sont déjà partie prenante de l’équilibre démographique. La question des modalités de leur retour et de celui des autres réfugiés doit être au cœur – et non en marge – du débat sur la Palestine au XXIe siècle.
La troisième et dernière question est l’absence de tout discours socialiste dans le débat sur la Palestine. Ce vide est une des principales raisons pour lesquelles le soi-disant camp pacifiste israélien (à l’instar des lobbyistes de l’organisation américaine J Street) n’a aucun problème avec le néolibéralisme. Les tenants de cette idéologie ne s’opposent pas au retrait d’Israël des territoires occupés, mais n’ont aucune position sur l’oppression économique et sociale qui ne fait aucune distinction entre un habitant de Cisjordanie et un citoyen israélien. Il est vrai, malheureusement, que des membres des classes opprimées d’Israël, en particulier les juifs arabes qui se considèrent avant tout comme juifs, souscrivent à des opinions racistes parmi les plus extrémistes, mais leur situation difficile offre une autre bonne raison de continuer à remettre en cause le régime économique (et non seulement politique) en vigueur entre le fleuve Jourdain et la mer Méditerranée.
L’absence de perspective socialiste nuit également à notre capacité de comprendre que les accords d’Oslo, la création de l’Autorité palestinienne, les projets humanitaires conçus «par et pour» les citoyens et les fonds de l’Union européenne et de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) destinés au maintien de l’occupation sont en fait des projets néolibéraux. Si les élites économiques ont soutenu le «processus de paix», c’est parce qu’elles y voyaient une source potentielle de prospérité économique.
L’importance d’adopter une perspective socialiste peut être soulignée par l’exemple, fort décevant, de l’Afrique du Sud postapartheid où la structure économique, demeurée inchangée, a fait perdurer la discrimination à l’égard de la communauté noire. Les individus, groupes et institutions socialistes ont la responsabilité de veiller à ce que le débat ne s’arrête pas à la ligne verte et porte sur l’ensemble de la Palestine. Qui sait, cela suscitera peut-être un débat sérieux sur l’avenir de tout le Moyen-Orient!
Tout indique que, d’ici 2020, Israël persistera dans ses politiques racistes, ultracapitalistes et expansionnistes, et poursuivra son nettoyage ethnique de la Palestine. Toutefois, il est probable que ce pays soit de plus en plus perçu comme un État voyou et que les citoyens d’un peu partout dans le monde se mettent à exiger de leurs dirigeants qu’ils rompent leurs relations avec celui-ci. Ils devront cependant faire fi des slogans du passé, qui ont perdu toute pertinence dans la lutte pour une Palestine juste et démocratique.

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