In « Histoire, culture et société » De M.LACHERAF


 

 

Nous avons parlé, en passant et à plusieurs reprises, des impératifs économiques et du vaste mouvement d’échanges qui, dès la fin du VIle siècle, ont accéléré la diffusion de la langue arabe au Maghreb et en Asie — au niveau du peuple — plus que ne pouvait le faire la religion. Ce phénomène s’explique par le fait que partout ailleurs dans le monde ancien, et surtout en Europe, les réseaux séculaires monopoleurs du grand commerce romain, si denses et bien rodés, avaient disparu après la chute de l’Empire du même nom sous le boutoir des invasions germaniques. Byzance, qui en avait hérité tant soit peu dans la partie balkanique et méditerranéenne de son domaine impérial, ne tarda pas à les perdre. L’Europe, au témoignage des historiens et à la lumière des travaux récents de Georges Duby sur l’économie des royaumes francs et de l’empire carolingien entre les VIe et Xe siècles, manquait gravement de denrées essentielles, d’outillages, de produits et matières premières dont elle avait été saturée du temps de Rome : huile, sel, épices, tissus, ustensiles en métal, papyrus, instruments aratoires en fer, plomb, etc… Les Arabes, familiers du gros négoce oriental bien avant l’Islam, et maîtres, désormais, des routes commerciales et des sources d’approvisionnement de l’Antiquité classique qu’ils avaient étendues et améliorées en les reliant à des paliers de troc, de réserves et de production allant jusqu’à l’Indus, d’une part, à l’Asie centrale et à la Chine de l’autre, c’est-à-dire au-delà des frontières Est de la Perse conquise et devenue musulmane, ouvrirent ainsi de nouvelles perspectives devant l’esprit d’entreprise des marchands et navigateurs de leur jeune empire et les courants d’échanges qui n’épargnaient pas le Maghreb et ses habitants. Par ailleurs, et pour la première fois dans l’Histoire, les routes du commerce africain à travers le Sahara venaient d’être frayées avec la fondation de villes et de petites dynasties, surtout kharidjites, contrôlant un trafic caravanier de très longue portée qui allait de l’ancien Soudan occidental (le Mali et le Niger actuels) à la Méditerranée, et dont les produits (le sel, l’or, etc.…) aboutissaient à l’Espagne musulmane et à l’Europe. Des villes nouvellement créées ou restaurées, comme Sidjilmassa, Tlemcen, Tahert, Ghadamès, Bedjaïa, en étaient les jalons dans les deux sens, ainsi que vers l’Orient d’où affluaient, en contrepartie, les marchands et les produits de la lointaine Asie. On imagine aisément ce que ce véritable maëlstrom d’activités commerciales et productives, de circuits de diffusion de manuscrits et d’idées en perpétuelle fermentation le long de cet immense espace géographique ponctué de haltes, d’étapes, de marchés, de cités pourvues de structures urbaines éprouvées, a pu brasser de groupes humains, d’intérêts, de besoins économiques et culturels dans le cadre d’une langue utile aux transactions, aux contacts, aux voyages intercontinentaux à travers l’empire musulman.
Par plus d’un point, d’ailleurs, cet essor économique maghrébin, surtout entre le début du IXe siècle et la fin du XIe siècle, innove hardiment en comparaison avec l’antique — et sélective — prospérité de l’Afrique romaine. Parlant de l’extraction minière (argent, antimoine, fer, litharge et plomb) entreprise sur une grande échelle dès le VIIIe siècle par les gouverneurs omeyades successeurs de Moussa ibn Noçayr et poussée davantage au siècle suivant, un historien français écrit : « On ne peut douter qu’il n’y ait là un élément important de la renaissance économique ; peut-être même n’est-il pas juste de parler de « renaissance », mais plutôt de mise en valeur de ressources jusqu’alors sans emploi. Rien n’autorise à affirmer que ces gisements si riches aient été exploités par les Romains. Stéphane Gsell a cité plusieurs gites métalliques en Afrique du Nord où les Musulmans semblent avoir joué le rôle de pionnier. « Je serais disposé à croire, écrivait-il dans un de ses derniers ouvrages, que l’époque la plus active pour l’industrie minière fut le Moyen Age et non l’Antiquité. Quand l’Orbis Romanus eut été mis en pièces, quand l’Islam et la Chrétienté s’opposèrent en ennemis irréconciliables, quand la rareté de leurs relations commerciales alla de pair avec la décadence profonde de l’industrie en Europe, la valeur économique de ces mines s’accrut, non seulement pour la Berbérie même, mais aussi pour le reste du monde musulman. » Et le même historien conclut sur un ton résigné : « Ainsi, l’ouverture par les Africains de champs d’activité jusqu’alors négligés, cette manifestation de la prospérité dont nous attribuons le mérite aux émirs (arabes) de Kairouan, apparaissait comme la conséquence des conditions nouvelles dont le vieux monde devait s’accommoder. »
Plus tard, sous les Zirides, cette « manifestation de la prospérité » dont parle Georges Marçais en la liant au domaine de l’industrie minière se double d’une exceptionnelle prospérité agricole : blé, oliviers, vergers, vignes, canne à sucre, safran, coton. De plus, « pour le Moyen Age, l’Ifrigiya fait figure de pays manufacturier » et les ateliers de toutes sortes ne se comptent pas et produisent en abondance tissages de laine et de coton, tapis, soieries, draps, fines « étoffes où entre le fil d’or », cuivre, céramique, verrerie, etc… Le commerce extérieur qui concerne surtout les textiles, les objets manufacturés, le sel, le blé et l’huile d’olive à destination de l’Égypte, de la Sicile, de l’Europe et du reste du Maghreb, est favorisé par l’activité de grands chantiers de construction navale, et l’existence de ports nombreux dont les principaux étaient Sfax et Bizerte sur la côte tunisienne, Annaba et Bedjaia sur la côte algérienne. A notre avis, l’adoption de la langue arabe, en tant qu’idiome maternel d’un usage quotidien, par les peuples du Maghreb, n’est à mettre sur le compte d’aucune suprématie politique. Elle est issue de ce creuset actif, de ce mouvement concentrique de faits et de rapports impulsant une communauté d’intérêts, de transactions, d’échanges créateurs à travers le volume prodigieux et diversifié d’une économie qui était, par la force des choses, une forme supérieure de culture. Et c’est un peu comme cela que l’ont compris certains historiens étrangers pourtant réputés pour leurs préjugés anti-arabes. Ainsi, comme le fait remarquer Georges Marçais, « elle ne constitue pas, à proprement parler, une évolution parallèle à l’islamisation. Elle consiste moins d’ailleurs dans l’immigration d’individus ou de groupes d’Arabes assez denses pour modifier la composition démographique de cette grande région, que dans l’adoption, par les Berbères, d’une civilisation… La diffusion de la langue arabe en Afrique du Nord ; le fait, notamment, que c’est désormais par des textes écrits en arabe que nous connaissons l’histoire du pays, marque vraiment l’aurore de temps nouveaux. »
Il est indéniable que ces évidences ne concernent pas seulement le Maghreb puisque, à des degrés divers tenant, soit au voisinage, soit à l’existence de deux petites principautés arabes préislamiques satellites qui montaient la garde sur les frontières pour le compte des empires perse et byzantin, l’Égypte, l’Irak, et la Syrie se trouvent dans le même cas, les langues natives de leurs peuples et celles utilisées par eux sous d’autres dominations étrangères (le copte, l’araméen, le syriaque, l’assyro-chaldéen, le grec, le persan), ayant cédé le terrain, pour d’égales raisons socio-économiques, devant la diffusion généralisée de l’arabe. Il est à remarquer, d’autre part, que les premiers Musulmans qui avaient toujours dénoncé les anciennes solidarités ethniques et tribales de la Djâhiliyya, ne reconduisirent pas les positions acquises par ces deux groupements lakhmide et ghassanide frères, d’Irak et de Syrie, implantés hors d’Arabie, ne s’en servirent jamais au moment de la conquête comme d’auxiliaires connaissant le pays, et les dispersèrent ou les combattirent même. Ceci indiquait chez ces premiers Musulmans, contre les affinités supposées des origines raciales, toute une philosophie de l’Histoire qui a été oubliée par les nationalistes modernes de tout bord.

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