De l’orientalisme au mythe kabyle : la fabrication de « l’Autre » par l’impérialisme – Par Djawad Rostom Touati.

«  Un mythe n’analyse pas, ne résout pas les problèmes : il les représente comme déjà analysés et résolus ; c’est-à-dire qu’il les présente comme des images déjà tout assemblées, de la même manière qu’un épouvantail est assemblé à partir de tout un bric-à-brac d’objets, puis dressé pour avoir l’air d’un homme. » Edward Saïd, L’Orientalisme.
   « L’Orientalisme est un système de pensée qui aborde une réalité humaine hétérogène, dynamique et complexe à partir d’un point de vue essentialiste dépourvu de sens critique ; ceci présuppose une réalité orientale permanente et une réalité occidentale non moins permanente, qui contemple l’Orient de loin, et pour ainsi dire de haut. » Ibid.
   « Le sociocentrisme dichotomise le monde en système privilégié et en résidus non privilégiés, le système privilégié étant considéré comme parfait, extra-temporel et extra-dialectique. » Joseph Gabel, La réification.
    Dans son célèbre ouvrage, L’Orientalisme, Edward Saïd a brillamment analysé la fabrication du mythe de l’Oriental à travers les travaux « savants » des orientalistes, lesquels vont ensuite déterminer l’expérience vécue de ceux qui prennent ces travaux pour référence, en balisant le champ de leur perception : « … L’idée est que les hommes, les lieux et les expériences peuvent toujours être décrits par un livre, tant et si bien que le livre (ou le texte) acquiert plus d’autorité et d’usage même que la réalité qu’il décrit. »
    Dans Kabyles, Arabes, Français, identités coloniales, Patricia Lorcin restitue le même procédé de fabrication de stéréotypes, tant positifs que négatifs, envers les indigènes, et nous permet de remonter à la source de ce que Charles-Robert Ageron a nommé, à juste titre, le mythe kabyle.
   De la plume des officiers polytechniciens des fameux bureaux arabes, jusqu’aux ethnologues civils, Lorcin restitue la constitution de ce mythe, son évolution, son déclin au profit du mythe de la nouvelle race blanche incarnée par les colons, et ses survivances contemporaines, tant en France qu’en Algérie.
   Ainsi, l’approche consistant à opposer les Kabyles aux Arabes avait pour but, de la part des bureaux arabes, d’établir l’assimilabilité des premiers, qu’il fallait à tout prix préserver d’une « contamination » par le seul point commun, bien que superficiellement présent chez les Kabyles, qui eût pu amener ces derniers sur la voie de l’opposition à l’occupation française : l’islam. En d’autres termes, il fallait éviter de s’aliéner des Kabyles qui, de par leurs particularités en opposition binaire avec celles des Arabes, tant sur le plan moral que physiologique, étaient fort susceptibles d’être assimilés au peuple français, et auraient même pu avoir un rôle primordial dans l’entreprise coloniale. Ainsi, écrit Sabatier : « Qu’on le sache bien, par eux l’avenir réserve à la France un grand rôle en Afrique, de même que par la France il réserve un grand rôle aux Kabyles dans l’humanité. » Il fallait d’autant plus tâcher à les gagner que les dangers d’une « islamisation » qui mènerait à la guerre sainte contre l’occupant chrétien n’étaient pas à écarter.
   Cette opposition binaire Arabe/Kabyle, sous maintes plumes d’officiers-anthropologues, mais aussi de civils attachés à la « mission civilisatrice », notamment parmi les Saint-Simoniens, peut se résumer dans le tableau suivant :
Stéréotypes envers les Kabyles
Stéréotypes envers les Arabes
Populations autochtones
Hordes usurpatrices/étrangers
Montagnards
Hommes des plaines
« Auvergnats » de l’Afrique du Nord – « Suisses » de l’Afrique du Nord
Bédouins
Sédentaires
Nomades
Penchants démocratiques – indépendants
Aristocrates – féodaux
Attachés au sol
Attachés à la lignée
Monogames, femmes respectées
Polygame, femmes cloîtrées
Hétérodoxes, foi superficielle, maraboutisme, matérialistes
Fanatiques – orthodoxes
Agriculteurs, aiment le commerce, prévoyants, économes
Pasteurs, vivent au jour le jour, fatalistes
Rationalistes occidentaux
Orientaux imaginatifs
Durs à la tâche, industrieux, rigoureux
Indolents, décadents, paresseux
Assimilables sur la base de l’analogie avec le paysan français
Inassimilables
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   Les caractéristiques physiques ne sont pas en reste, et le type du Kabyle blond aux yeux clairs va carrément déboucher chez Bodichon sur le mythe de la race atlante des berbères. D’aucuns n’hésitent pas à franchir le pas et attribuer des origines occidentales aux Kabyles. Le délirant Sabatier écrit encore : « Le Lycurgue inconnu qui dicta les kanouns kabyles fut, non de la famille de Mahomet ou de Moïse, mais de celle de Montesquieu et de Condorcet. Plus encore que le crâne des montagnards kabyles, cette œuvre porte le sceau de notre race. » En face, on rivalise de clichés pour peindre l’Arabe venu du lointain désert d’Arabie (Voir, entre autres, Auguste Pomel : Des races indigènes de l’Algérie). Ainsi, précise Lorcin : « Ce n’est pas à dire que les autres secteurs du pays furent entièrement négligés, mais la documentation qui parut sur la Kabylie et les Kabyles dépassa de loin celle de toutes les autres régions ou de tous les groupes ethniques. » Les trente-cinq pages de bibliographie en fin d’ouvrage en donnent un aperçu.
    Après l’insurrection de 1871, le mythe kabyle connait un recul, concomitamment à l’augmentation du nombre de colons européens, d’autant que cette population coloniale va sécréter le mythe du peuple prométhéen au sein duquel se fera la renaissance de la France, décadente et démoralisée par la défaite face à la Prusse. Avec Lavigerie, l’Afrique du Nord chrétienne confortera le mythe de l’Afrique du Nord romaine chez les laïcs. Le renforcement du peuplement colonial refoulera les peuples indigènes dans la simple négation : tous les colons finissent par se réclamer d’une antériorité vis-à-vis des autochtones, à la présence « accidentelle » ou usurpatrice. Antériorité qui légitimerait la colonisation comme un juste retour dans l’ordre : « Nous étions là avant, dégagez ! » On voit l’usage que font les sionistes de ce vieux procédé.
    Si le mythe kabyle décline, l’image négative de l’Arabe, qui était son pendant, reste toujours aussi opérante. On est en plein dans ce que décrivait Saïd : « Ici, nous remarquons immédiatement que les expressions « l’Arabe » ou « les Arabes » ont une aura qui les met à part, les définit et leur donne une cohérence collective, de telle sorte qu’elle efface toute trace d’Arabe individuel ayant une histoire personnelle qu’on peut raconter. »
   Les distinctions raciales entre Kabyles et Arabes demeurent, tout en étant subsumés par la supériorité de la nouvelle race blanche constituée par les colons, et idéalisée par les Algérianistes, Louis Bertrand à leur tête.
   Patricia Lorcin aborde enfin le legs du mythe kabyle, et ses réminiscences dans l’Algérie contemporaine. Ainsi écrit-elle : « Le régionalisme et la différence de culture constituent, à n’en pas douter, des forces puissantes dans l’expression de l’identité, forces qui émergent spontanément sous la pression des circonstances. L’existence d’un mythe racial ou ethnique bien défini offre en revanche une structure toute autour de laquelle peut s’amalgamer ce genre d’identité ou à laquelle une identité opposée peut réagir. Une fois que ce genre de mythes a pénétré, pour le meilleur ou pour le pire, la conscience historique d’un peuple, il devient difficile de l’en évincer dans la mesure où il est plus facile de se reposer sur des images existantes que de faire preuve d’imagination pour en recréer qui soient adaptées au moment. L’existence de tels mythes exacerbe les tensions ethniques en créant une mémoire difficile à enterrer. L’identité raciale d’hier peut aisément se transformer en identité ethnique d’aujourd’hui. Le pouvoir des mythes ethniques et raciaux repose sur le contrôle qu’ils exercent sur une situation donnée. D’un côté, le mythe peut être manipulé de façon consciente pour soulever la population ou pour la contrôler ; de l’autre, le mythe établit de façon spontanée, en vertu de son existence même, des périmètres au-delà desquels l’action devient difficile. En bref, le mythe peut limiter le champ de la coopération. »
     A l’heure où on continue d’opposer Kabyles et Arabes, sur des binarités progressistes/archaïques, brillants/décadents, cosmopolites/ethnocentriques, etc. ; à l’heure où des pseudo-intellectuels ne perdent pas une occasion d’agiter le « danger » d’une « islamisation de la Kabylie », ou de gloser sur « la bédouinisation » de nos villes ; à l’heure des tentatives de réhabilitation d’Augustin et Camus ; enfin à l’heure où la crise multidimensionnelle que nous traversons a fait émerger des discours de plus en plus décomplexés remettant en cause l’Etat-national hérité de Novembre, l’ouvrage de Patricia Lorcin nous offre de précieuses pistes de réflexion pour comprendre les lignes de faille que l’impérialisme a tracé au sein des peuples conquis, et qu’il continue de raviver – avec le concours zélé de sa cinquième colonne – pour maintenir son hégémonie, tandis que le cancer du néolibéralisme montre tous les signes d’une phase terminale.
      Un ouvrage  précieux qui permet de lutter contre la pente facile et mortifère de « penser dans des schémas [plutôt] que de conquérir dialectiquement la vérité. » (Joseph Gabel, La réification.) Un ouvrage dont on devrait acquérir les droits pour l’éditer à un prix qui le mettrait à la portée de toutes les bourses, notamment celles des étudiants.
        Patricia Lorcin, Kabyles, Arabes, Français, identités coloniales. Pulim, 2005, 374 p.
    Djawad Rostom Touati, pour le Collectif Novembre pour la souveraineté nationale, une économie autocentrée et le socialisme.

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