Le développement personnel et les nouveaux sophistes – Entretien avec Mohamed Bouhamidi

 

Dans un livre à paraître bientôt, l’écrivain Bachir Amokrane nous proposera une analyse critique du « développement personnel ». En plus de sa propre analyse, une partie de l’ouvrage sera composée d’entretiens avec divers intellectuels contactés par Bachir, parmi lesquels le professeur de philosophie des lycées Mohamed Bouhamed. Bachir Amokrane a bien aimablement autorisé la publication de cet entretien sur notre blog:

Bachir Amokrane: On peut dire que notre époque a fait naitre le besoin quasi-universel de se développer par soi-même. A quoi peut-on attribuer son apparition ?

Mohamed Bouhamidi: Il peut apparaître que notre époque a fait naître ce besoin. D’emblée, il n’existerait pas de tout temps, ne serait, donc, pas naturel mais situé dans l’histoire, dans une histoire. Cela signifie, qu’inscrit dans une culture, il ne peut être universel mais un fait particulier, si on admet que ce besoin existe en soi. Dans cette opposition entre Nature et Culture, il faut distinguer, peut-être, le Spontané et le Construit et certainement les superposer à celle de Innéité et Acquisition.

Dans la perspective induite par la question, il devient légitime de poser aussi l’hypothèse que ce besoin est induit, par une époque, une culture, des déterminations sociales. D’origine sociale et/ou culturel, ce besoin est donc en soi un moment social et culturel.

J’y reviendrai.

Dans les littératures les plus anciennes nous retrouvons l’idée de la perfection, pas celle du développement. Nous avons « L’éthique à Nicomaque », nous avons Mentor pour Télémaque, nous avons Socrate pour la jeunesse athénienne, mais aussi des milliers d’autres exemples dans les littératures religieuses. Mais quelles différences ?

D’abord, les similitudes : il s’agit bien chez ces maîtres de développer au mieux leurs dons et qualités pour remplir une obligation d’utilité sociale (être un bon citoyen grec, un bon futur monarque, un bon père,…), ou pour acquérir de bonnes capacités d’endurance et de résilience face aux épreuves. C’est bien sûr dans les moments de « non évidence » des normes que les prophètes ou les philosophes ont rappelé le «  destin social » de l’homme et la nécessité morale qu’il adapte ses conduites à des obligations ou à des épreuves. Le mentor dirigeait le regard de l’élève, de l’apprenant, du disciple vers une fonction sociale, celle du Bien ou de la Vertu ou de la Piété, de la bonne guidance ou de la bonne gouvernance, peu importe ; mais vers une primauté sociale.

Il n’en fut pas toujours ainsi. Puisque la haute figure de la philosophie politique, Socrate, s’est affirmé en confrontant les sophistes. Justement ces derniers  se faisaient forts de développer les capacités de leurs élèves en vue de leur succès personnel, et non dans une perspective sociale et leur enseignement était payant. Quelle différence fondamentale entre les sophistes et Socrate ? Ce dernier et la plupart des philosophes  visaient à obtenir une société harmonieuse, les sophistes visaient le gain en enseignant la manière de dominer la société ET de gagner de l’argent.

L’idée du développement personnel n’est donc pas si nouvelle par ses buts, conquérir un statut social et un rang dans la réussite matérielle.

L’individualisme est une défaite de la morale, pas un développement personnel, il permet cependant de se dissocier du lien social. Faut-il vraiment des mentors pour être égoïste ?

B.A : D’aucuns n’hésitent pas à dire que ça a changé leur vie que de recourir à un coach, ils se sentent désormais plus libres et ont une plus grande maitrise de leurs vies ! Peut-on les contredire, dans ce qu’ils décrivent comme leur propre expérience ?

M.B: Nous pouvons certainement les contredire. Se débarrasser des scrupules dans ses recherches de buts individuels ne peut prendre que cette forme du cynisme assumé et conscient ou non. Leur « idéal du moi » est certainement affecté par une surimpression, comme sur une feuille déjà écrite, de libération des contraintes. Socrate, Platon, Aristote et tous les prophètes de Moïse à Confucius en passant par Bouddha proposaient un « idéal social » d’harmonie qui surimpressionne « l’idéal du  moi » dans une élévation au service des autres. Leur cynisme conscient ou latent est une autre défaite de l’âme.

Mais au-delà de cette question d’idéalisme moral, ils ne peuvent surtout pas dire qu’ils se sont libérés. Chercher le succès social individuel est la pire des soumissions au regard des autres, un retour au stade du miroir, mais sans la mère cette fois, et dans une glace qui tient aux regards des autres  qu’on cherchait justement à dominer ou à égaler.

B.A : Comment la philosophie peut-elle contribuer à l’épanouissement de la personne ?

M.B : Je ne sais si la philosophie peut contribuer à l’épanouissement de la personne. Je sais par contre qu’elle permet à chaque personne qui la connait suffisamment  de bien de distinguer les frontières entre les statuts des différentes pensées. Sur cette question du développement individuel, tout diplômé de  philosophie correctement formé,  aurait immédiatement pensé à cette période socratique marquée par des mutations sociales dont les commencements s’expriment chez Homère puis, deux siècles après, dans la tragédie grecque et la philosophie. Le bonheur peut-il être dans l’harmonie collective ou dans les desseins individuels ? Vous ne trouverez jamais de Prométhée chez les candidats au développement individuel et surtout pas chez leurs coachs.

B.A : Pourquoi le néolibéralisme a-t-il autant besoin de sociétés individualistes ?

M.B : Le néolibéralisme est une forme de gestion du capitalisme, pas le capitalisme lui-même. Le capitalisme a connu des mutations ou des stades de développement. Ces mutations se sont réalisées à mesure que  les forces productives, les outils, les machines, les procédés, l’organisation du travail, ont évolué ou sont apparus. L’observation la plus simple montre qu’à maturation technique le capitalisme induit des mutations sociales. La machine à laver, la gazinière, ont pu lui faire « libérer » des millions de femmes pour le travail industriel, une force de travail à moindre coût, un volant de chômage mais aussi une demande


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