Les Langues amazighes face au rouleau compresseur «Tamazight» par Abdou Elimam

Les Langues amazighes face au rouleau compresseur «Tamazight»

par Abdou Elimam*

Les arguments en faveur d’une généralisation de tamazight évoquent la Constitution pour légitimer une telle aventure. Soit. Mais que dit la Constitution précisément? C’est l’article 4 qui lui est consacré: Art. 4. – Tamazight est également langue nationale et officielle.

L’État œuvre à sa promotion et à son développement dans toutes ses variétés linguistiques en usage sur le territoire national.

Il est créé une Académie algérienne de la langue Tamazight, placée auprès du Président de la République.

L’Académie qui s’appuie sur les travaux des experts, est chargée de réunir les conditions de la promotion de Tamazight en vue de concrétiser, à terme, son statut de langue officielle.

Les modalités d’application de cet article sont fixées par une loi organique.

Deux significations du mot «tamazight» émergent.
– D’une part un ensemble de «variétés linguistiques en usage sur le territoire national». En somme l’ensemble des langues berbérophones en usage (et non pas « inventées ») sur le territoire national (donc parties intégrantes du patrimoine national). Soit les langues maternelles telles qu’elles sont utilisées par leurs locuteurs (taqbailit, tachaouit, tamzabit, etc.).
– D’autre part, une langue à venir lorsque seront « réunies les conditions de la promotion de Tamazight en vue de concrétiser, à terme, son statut de langue officielle ». Cette langue n’existe donc pas encore. Quel sens politique attribuer à des décisions d’imposer l’officialité de quelque chose que l’on projette ? La constitution est claire et explicite : ce n’est qu’à terme (lorsque les conditions seront réunies) qu’il sera possible d’identifier cette langue afin qu’elle puisse se vêtir de l’habit de l’officialité. Nous n’y sommes pas encore. De plus, comment nous faire croire que ce volontarisme d’amazighisation linguistique se fait au nom de la dite constitution ?
Cette ambiguïté, à la fois banalisée et entretenue, est effectivement malsaine car elle renvoie à la fois aux langues particulières et au générique qui les désigne. Or si taqbailit appartient au groupe linguistique tamazight, elle n’est pas tamazight ! Cette dernière n’existe pas – elle n’est la langue maternelle de personne. Dans un papier récent (en co-rédaction avec le Pr. Dourari), nous avons clairement identifié le problème qu’une telle ambiguïté renferme. Le projet de « tamazight » en tant que langue nationale et officielle est donc, bel et bien, inscrit dans la Constitution. Mais les modalités de sa mise en œuvre actuelle s’avèrent anticonstitutionnelles. En effet dans l’esprit de la Constitution ce sont les variétés maternelles actuelles qui, à terme, vont se fédérer en une langue commune reconnue et admise par ses locuteurs. Or nous en sommes bien loin. Avant même que le temps social ait produit cette langue commune en prévision, voilà que s’impose à nous un montage bureaucratique qui tente de se substituer aux langues maternelles berbérophones et de jouir du statut indu de « patrimoine national ». Pire, ce sont les langues maternelles du terroir qui sont les premières à subir l’assaut institutionnel de cette tamazight qui n’est, pourtant, la langue maternelle de personne Aucune expérience au monde de langue artificielle n’a réussi et dans sa gestion actuelle, tamazight ne réussira pas non plus ; par contre elle causera tant de désordres chez les jeunes locuteurs berbérophones, qu’il faudra des années pour réparer les dégâts psychologiques, culturels et sociétaux qu’une telle aventure aura causés.
Tout laisse à penser qu’une hâte pernicieuse motive l’empressement des promoteurs de la langue artificielle, peut-être avec l’arrière-pensée que leur œuvre dotera la fantasmagorique « Tamazgha » de l’instrument unifié de communication. Or toute ambition de favoriser l’émergence d’une langue commune obéit à des lois biologiques, anthropologiques et linguistiques universelles. Mais, de telles préoccupations scientifiques sont absentes de la démarche de planification linguistique actuelle. Par contre ; il est prosaïque d’y déceler des offensives politiques. Pendant que les esprits sont mobilisés par un ensemble de tirs croisés visant l’Algérie et que la stabilité du pays exige sérénité et vigilance, la question de la généralisation de tamazight dans le système éducatif est relancée. Or la démarche tourne le dos à la lettre et à l’esprit de la constitution.
De ce simple constat, il est évident que l’empressement et le volontarisme autoritaire des promoteurs de la langue artificielle sont de nature politique. Or quelle politique est visée, sachant que le laminage programmé aura pour cibles premières les langues amazighes de la nation ? C’est elles qui seront balayées au profit d’une pseudo-langue bricolée dans des bureaux climatisés. Si l’idéologie pan-tamazgha peut, aujourd’hui, sensibiliser les locuteurs adultes, les plus jeunes commencent, d’ores et déjà, à prendre leur distance – il suffit de constater le vidage des salles de cours de tamazight en Kabylie même !
C’est à une fuite en avant pleine de dangers que nous avons affaire. Et les concessions faites par nos décideurs politiques ne semblent pas réussir à équilibrer les ambitions. Bien au contraire. Nous assistons à un encouragement – forcément peu ou mal conseillé – qui émule le sentiment communautariste kabyle et qui, entre autres, favorise une forme de phagocytage contre-productif des ressources humaines dans les entreprises et institutions nationales. Parallèlement à ces traitements de faveur communautaristes, l’autre langue maternelle de la nation, la darija, reste exclue des sphères de l’officialité. Pourtant « elle est la langue maternelle (première) de la plupart des Algériens et de la quasi totalité des locuteurs du Maghreb », comme me le rappelait le Pr. Dourari. Tout ce ci nous conduit à penser en termes d’Algérianité plutôt qu’en termes de communautés. Et la solution universelle aux questions que soulève le plurilinguisme, réside dans un traitement démocratique. Toute communauté linguistique pratiquant une langue maternelle autre que la langue d’État, se voit dotée de tous les moyens institutionnels pour son développement, son enseignement et son épanouissement. De la sorte, toutes nos langues maternelles (variétés berbères et darija) devraient bénéficier – prioritairement – de tels soutiens étatiques. C’est de ce patrimoine que l’avenir construira le ou les moyens les plus socialisés de communication – et ce ne sont pas les expériences internationales qui manquent pour s’en inspirer. Rappelons qu’aux États-Unis d’Amérique, se pratiquent près de 350 langues et qu’une bonne partie d’entre elles sont des langues officielles inscrites dans les constitutions des États fédérés. Cela ne les empêche pas d’être la nation la plus puissante au monde. Dans un article que j’avais publié dans ce même journal, il y a quelques années, j’attirais l’attention rappelant qu’il vaut mieux « 1 Algérie que 2 Tamazgha ». J’ajouterais qu’il vaut mieux « toutes les variétés de langues maternelles qu’un montage sans vie et sans profondeur socio-historique ».
*Linguiste

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