Tlemcen: Mohamed Al-Bouhmidi (1803-1847) : une débaptisation antimémorielle par El Hassar Bénali

Tlemcen: Mohamed Al-Bouhmidi (1803-1847) : une débaptisation antimémorielle

par El Hassar Bénali

Mohamed Al-Bouhmidi (1803-1847), né à Oulhaça, à la tête du khalifat de Tlemcen sous l’Emir Abdelkader, est une personnalité historique éminente de l’histoire de la lutte du peuple algérien les durs moments de la conquête du pays. Ce grand chef militaire et homme politique connu pour ses grandes qualités s’est distingué surtout en tant que stratège sur le terrain de la lutte. Par sa forte personnalité, il est devenu une icône légendaire inspirant reconnaissance en tant que chef de haute stature. Savant et guerrier, emblématique de la résistance, est présenté en comparaison à Saladin par un historien de la colonisation qui écrit :  »Al-Bouhmidi est le type de chevalier maure (sid) tel que le représentent les légendes et les chroniques. Saladin devait avoir cette tournure princière, cette figure noble, cette taille élevée, le costume flottant de couleur claire enrichi de broderies d’or et d’armes splendides. Il s’était pris d’affection pour M. Cognord (officier de grade le plus élevé du groupe des prisonniers). On eut dit un des khalifes de Grenade ou de Cordoue entourant de soins le Cid vaincu. Les égards dont il usait avec notre chef, nous les lui rendions en dévouement et en respect‘’ (In ‘’Les captifs de la Deïra d’Abdelkader » p. 78. Librairie Lefort 1864 (en ligne sur Gallica). Léon Roches (1809-1901), interprète en chef de l’armée d’Afrique, note-t-il également à son propos :  »C’est un des meilleurs cavaliers de l’Algérie. Il maniait le sabre et le fusil avec une adresse merveilleuse. Il avait également de remarquables qualités militaires, courageux, coup d’œil prompt, présence d’esprit, activité infatigable. C’est lui qui a dirigé toutes les attaques contre les Français dans la province d’Oran, surtout à la Tafna et Sidi Yacoub. Il s’est militairement distingué lors de la bataille menée aux côtés de l’Emir à Sidi Yacoub le 25 avril 1836, suivie une année après par la signature du traité de la Tafna, le 30 mai 1837… Ardent et fidèle dans ses affections, il aimait, par-dessus tout, ses livres, ses chevaux et ses armes » (Trente deux ans à travers (l’Islam, Ed. Alzieu, 1904). Il eut à accomplir une ultime mission politique au Maroc envoyé par l’Emir à la rencontre du roi Moulay Abderrahmane afin de lui demander soutien. Champion de l’indépendance et une reconnaissance obtenue par de hauts faits d’armes pendant plus de quinze années aux côtés de l’Emir Abdelkader dans sa lutte contre l’occupant colonial, Al-Bouhmidi avait des qualités indéniables à la fois de loyauté et de magnanimité auquel les prisonniers français ont plus d’une fois rendu hommage1.

Voici le portrait qu’en a tracé Léon Roches, ancien interprète en chef de l’armée d’Afrique qui fut en relation avec lui dès 18372 : ‘’Il a quatre ans de plus qu’Abelkader; c’est un théologien illustre. Sa taille est un peu plus élevée que celle de l’émir. Il est maigre et fortement musclé. Son teint est brun par le soleil, sa barbe noire est bien plantée. Ses yeux sont remarquables par la longueur des cils qui modèrent l’éclat de son regard… C’est un des meilleurs cavaliers de l’Algérie. Il manie le sabre et le fusil avec une adresse merveilleuse ; il a de remarquables qualités militaires, courage, coup d’œil prompt, présence d’esprit, activité infatigable ; c’est lui qui a dirigé toutes les attaques contre le français dans la province d’Oran, surtout à la Tafna et à Sidi Yacoub… Il est ardent et fidèle dans ses affections. Il aime par-dessus tout ses livres, ses chevaux et ses armes».

Ce vaillant chef partit au mois de novembre 1847 pour remplir la mission dont l’honorait l’Emir. Quand celui-ci vit s’éloigner la petite caravane, une mortelle angoisse lui serra le cœur. Il prévit de pires moments qui l’attendaient sous l’impression d’une douleur poignante. Il exhala sa plainte en une improvisation poétique à travers des vers d’une excellente facture qui révèlent son état d’âme et sa forte personnalité. Une fois arrivé à Fès, il fut emprisonné sur ordre du roi en même temps que périssait à Taza son collègue Ben Aïssa El-Berkani, ancien khalife de Médéa faisant partie de l’épopée du peuple, du récit de la lutte menée par l’Emir Abdelkader.

Tlemcen n’a pu conserver les traces de sa maison entièrement rasée, tout en même temps que «Dar Al-djininar» autrefois son quartier général et dont l’emplacement, témoin également des supplices subis par les martyrs pendant la révolution, aurait mérité au moins de continuer à survivre en son nom. Oubli, indifférence ou mépris en matière de reconnaissance de la phase de lutte retraçant le combat héroïque mené par le peuple sous la bannière de l’Emir ? Triste situation qui prive la région de la mémoire d’un des grands hommes de l’histoire contemporaine du pays vis-à-vis duquel la mémoire ne peut rester en fidélité en respect à son combat et ses sacrifices, enfin, sa stature en tant qu’homme libre. L’acte débaptisant, indifféremment, le célèbre lieu de mémoire de ‘Dar Al-Bouhmidi‘’ s’inscrit à rebours de l’histoire de notre pays. Il est, de ce fait, antimémoriel d’autant que Tlemcen tant aimée par l’Emir et qui l’a soutenu de bout en bout dans son combat, il ne reste plus rien des anciennes armureries et fonderies et des maisons rappelant la mémoire des grands hommes à ses côtés : Mohamed Benouna, Mohamed Belkherroubi, Hammadi Sekkal… Nulle stèle n’est prévue encore à ce jour pour commémorer les dates des grandes batailles livrées face à la colonisation à Sekkak, Sidi Yacoub, Sidi Brahim…, conséquence du vide créé par l’absence d’une véritable politique culturelle encourageant la bonne société civile de l’action et de l’engagement, conséquence d’une politique faisant régner la médiocrité dont les autorités ne peuvent rester encore longtemps complices en bloquant les initiatives au détriment du progrès et du développement de la région.

Notes:

11Capitaine Schmitz, Histoire des derniers prisonniers français faits par l’Emir Abdelkader, en 1945, Paris, 1852.

2 Trenre deux ans à travers l’Islam (1832-1864,Paris , 1824.

Source : http://www.lequotidien-oran.com/index.php?news=5293277&archive_date=2021-09-19

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