Classe et Nation – Genèse du capitalisme et crise contemporaine par Arslan ALOUACHE

Classe et nation

Genèse du capitalisme et crise contemporaine

Par Arslan ALOUACHE

Publié le 18 décembre 2021/

Introduction

Si le matérialisme historique a pour but d’expliquer l’histoire par une suite de luttes d’ordre économique se reflétant dans une superstructure sociale et politique, il n’en demeure que l’évolution des systèmes économiques est elle aussi le fruit d’un contexte social où s’opposent lois productives et rapports de production. L’ensemble des théories avancées dans ce texte permet de compléter le déterminisme de la lutte des classes par l’opposition du caractère objectif des lois de la nature au caractère composite objectif-subjectif des lois de société. Ce qui permettra à la fois de suivre l’évolution économique au cours de l’histoire tout en expliquant les mécanismes par lesquels elle s’est faite, et de mettre les théories du matérialisme historique dans leur cadre social. Ceci afin de compléter l’interprétation du passé, de comprendre les révolutions sociales et économiques contemporaines, et, peut-être, de jeter un regard vers l’avenir que réservent les contradictions inhérentes au capitalisme au développement des rapports de production.

Classe et nation dans le matérialisme historique

Le matérialisme historique, ou conception matérialiste de l’histoire, explique le développement des sociétés, découlant lui-même de leur développement économique, à travers le prisme d’un matérialisme opposant le développement des moyens de production et des rapports de forces dans l’exploitation de ces moyens. Il apparaît alors que les sociétés humaines sont passées par 3 stades consécutifs :

Le communisme primitif : négation d’origine nécessaire où la possession des moyens de production était collective, les rapports marchands peu commerciaux, et où, essentiellement, le travail de la terre avait pour but non pas de créer des richesses mais de fournir des biens essentiels à la communauté.

Mode de production tributaire : caractérisé par un développement important des forces de production faisant suite à la sédentarisation de l’agriculture à même d’assurer un surplus, et donc un profit. D’où apparition d’activités non agricoles, d’activités commerciales et d’une hiérarchisation de la société en classes selon leur degré d’exploitation du surplus de travail. On trouvera, en bas de l’échelle sociale, les travailleurs de la terre, et tout en haut, ceux qui vivent de l’extraction du surtravail par des activités de gestion.

Le système capitaliste : faisant continuité au mode tributaire par remise en question des rapports de production, centralisation de l’extraction du surtravail, et substitution, dans les rapports marchants, de la valeur d’usage par la valeur d’échange. Ce développement s’est fait par extension du centre vers la périphérie, en tache d’huile : le centre, siège des rapports marchands, étant le lieu d’accumulation des richesses et de déversement du surplus de travail alors que la périphérie est le lieu de production et subit l’hégémonie du centre à travers l’extraction du surplus de production.

La dialectique historique montre que la forme future du système capitaliste se fera par dépassement des rapports de forces et d’exploitation entre producteurs et possesseurs des moyens de production. Cette résolution des contradictions internes se fera par abolition des classes ou par centralisation du capital. Le mode communiste et le passage par une société sans classes étant soit une particularité de cette quatrième phase soit une transition menant vers elle.

Genèse du capitalisme dans le féodalisme

Parmi les schémas universels posés par le déterminisme historique, le mode de production tributaire apparait comme une forme par laquelle sont passées toutes les sociétés avancées, selon des formes plus ou moins achevées et des modes plus ou moins disparates. Si les caractéristiques générales du mode tributaire sont retrouvées dans toutes ses manifestations, telles que l’extraction du surproduit par des moyens non-économiques, par l’émergence d’un commerce basé sur la valeur comparative des biens (ou valeur d’usage) ainsi que l’apparition d’activités économiques non agricoles, telles que l’artisanat ; il n’en demeure que ces règles sont appliquées avec plus d’organisation et selon une politique plus stable en Asie ou au sein de l’Empire Ottoman qu’en Europe féodale. Ce qui soulève la question de l’émergence du capitalisme au sein d’une féodalité peu développée économiquement et socialement et au sein d’une forme du mode tributaire encore inachevée. Un regard inquisiteur sur l’histoire de l’Europe met en exergue certaines caractéristiques de la féodalité, comme sa genèse au sein d’une société hétéroclite elle-même issue d’un conglomérat de plusieurs ethnies belligérantes, et faisant continuité historique aux invasions barbares dans l’empire romain et leur sédentarisation. Il en résulte une moindre centralisation des richesses, d’où l’indépendance économique et politique des seigneurs féodaux sur leurs domaines et l’émiettement du tissu économique au sein de l’Europe. Cette hétérogénéité a fait le lit de la lutte des classes au sein de la société féodale et a permis à la paysannerie, par sa lutte contre la classe seigneuriale, de faire émerger la classe bourgeoise par différenciation au sein de la paysannerie des petites exploitations soumises à la rente. On assiste alors au dépassement du conflit par l’imposition d’un ordre nouveau et de nouvelles classes économiques qui se définissent de nouveau en s’opposant. La dialectique Hégélienne dans toute sa splendeur !

Le développement inégal

La coupure que représente l’émergence de nations capitalistes centrales au cours du XVIIIème siècle est essentiel, mais la consolidation progressive de la zone centrale du système capitaliste et la division définitive en centre (Europe, Amérique du Nord, Japon) et périphérie (Afrique, Asie, Amérique du Sud) a pris un siècle à s’installer. Cette répartition entre centre et périphérie a mené non seulement à l’exploitation impérialiste, souvent par contrainte militaire, des zones moins avancées économiquement et riches en matière première, mais a également conduit à leur maintien dans un sous-développement propice à l’extraction de leurs richesses. Il serait alors erroné de penser à un développement par étapes du centre vers la périphérie ou à un ruissellement centrifuge des richesses et des technologies étant donné que l’extraction de la plus-value au centre du système impérialiste est essentiellement liée au maintien d’une coût faible de production, faite en périphérie et intégrée comme marchandise au centre, à son taux le plus bas.

Par la suite, l’impérialisme et sa quête d’extension vers des territoires non exploités et des marchés non assimilés a exporté avec lui cette hiérarchisation, faisant de la lutte des classes une lutte entre nations dominées et nations dominantes. Aussi, les alliances et oppositions de classes se sont-elles étendues à un cadre mondial. La révolution agricole et industrielle, censée être l’aboutissement de la lutte des classes, est alors avortée par l’alliance entre le capital des monopoles et ses subalternes locaux, seigneurs féodaux et bourgeoisie compradore.

Révolutions nationales

Certaines théories présentent le sous-développement de certaines régions comme retard de développement qui finira par être rattrapé par ruissellement du surplus du haut de la pyramide économique vers son bas, du Nord vers le Sud, du Centre vers la Périphérie. Or, nous avons démontré plus haut que ce surplus était bien au contraire issu de la surexploitation de ces régions défavorisées. La lutte ouvrière au sein des centres capitalistes et son corollaire sur le plan international, les luttes nationales indépendantistes, ne sont donc pas un mouvement réactionnaire mais bien l’expression de la contradiction au sein des classes créées par le capitalisme-impérialisme.

Toujours selon un raisonnement dialectique, il apparait que cette opposition est la clé de l’évolution du système économique et sa résolution est le moyen de dépassement de l’exploitation. Cependant, lorsqu’on analyse l’évolution en cours comme l’expression du développement du capitalisme, on voit que les centres nouveaux qui se sont créés sont les pays à tendance socialistes fraîchement affranchis de l’impérialisme ou en cours d’affranchissement. Si, dans le système féodal, les revendications paysannes ont donné naissance aux révolutions bourgeoises et ont fini par donner le capitalisme, les revendications des classes-ou pays- opprimés s’insèrent dans le mouvement de libération nationale et de transition socialiste.

Loin de cet exposé l’idée d’établir une continuité entre socialisme et capitalisme, toute révolution ne pouvant être interprétée que de manière téléologique, une fois sa transformation achevée. Il est impossible de prophétiser quel système économique émergera par dépassement des contradictions internes du capitalisme. Il est néanmoins possible d’entrevoir au sein des revendications des luttes nationales, c’est-à-dire celles d’un développement autocentré, d’un échange équitable au sein des zones de même statut hiérarchique (d’échanges Sud-Sud dirait-on), d’une élévation adéquate du cout des matières premières exportées et du revenu moyen de la main d’œuvre locale à même d’assurer de meilleures conditions de vie aux ouvriers et producteurs. Il n’en demeure que le mode d’application de ces revendications reste incertain, et leur cadre idéologique indéfini. D’un communisme sans classes à une société en révolution perpétuelle ou d’un capitalisme monopoliste d’état où les institutions clé seraient toujours entre les mains des représentants du peuple, la contradiction de la transition socialiste réside dans cette alternative que de la lutte des classes au sein de la transition émerge soit une société sans classes soit une nouvelle société de classes mais avec des disparités atténuées.

Conclusion

Une autre lecture du matérialisme historique nous apprend que le développement économique, s’il est lié au développement de sociétés divergentes, a des caractéristiques universelles qui ne sont pas l’apanage d’une seule société ou d’une seule nation. Comme on l’a vu, si le capitalisme est apparu en Europe féodale, c’est le fruit d’une conjoncture économique et sociale dont le caractère primordial est la désorganisation du système féodal, lui-même particularité du mode tributaire. Ce qui nie la vision occidentalocentrique qui établit une continuité entre des modes universels, naissant en Europe et s’étendant vers le Sud et l’Est. Bien au contraire, La résolution des contradictions au sein du mode tributaire s’est faite par le biais d’une de ses manifestations les moins abouties : la féodalité. Il appartient aujourd’hui aux peuples subissant l’hégémonie des centres capitalistes de participer à leur tour à la résolution des contradictions au sein de ce mode d’exploitation. Cette évolution pouvant se faire par le biais de révolutions socialistes, par l’avènement d’une société sans classe, ou bien par un arbitrage étatique de la répartition des richesses, il est impossible de deviner quel sera le prochain mode d’extraction et de répartition des richesses. Néanmoins, si les hommes font l’histoire à leur insu, ils en demeurent les acteurs principaux, c’est pourquoi la lutte des peuples vers la révolution ou vers la redistribution équitable déterminera quel sera le prochain mode d’extraction et de répartition des richesses.


Références

Samir Amin, « Classe et Nation dans l’histoire et la crise contemporaine », Editions de minuit, 1979.

Fabien Tarrit, « La transition du féodalisme au capitalisme interprétée par le marxisme analytique », Économies et sociétés. Série PE, Histoire de la pensée économique, ISMEA, 2013, pp.961-994. hal-02021296

Alain Guerreau, « Le concept de féodalisme : genèse, évolution et signification actuelle », 1997. halshs-01152307

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