À propos d’un colloque sur la colonisation et la guerre d’Algérie par Abdelalim Medjaoui

À propos d’un colloque sur la colonisation et la guerre d’Algérie

Par Abdelalim Medjaoui

El Watan du 18 courant a signalé la tenue d’un colloque que réunissent la Bibliothèque nationale de France (BNF) et l’Institut du Monde arabe (IMA) du 20 au 22 janvier en cours, autour de : Oppositions intellectuelles à la colonisation et à la guerre d’Algérie, dont il est précisé qu’il « répond à l’une des recommandations du rapport remis en janvier 2021 au président Macron par Benjamin Stora »…
Nadjia Bouzeghrane, qui suit la question pour le journal tire, vigilante, l’alarme : « Un intitulé de colloque qui pose question » avertit-elle, et elle explique sa perplexité : « à lire le déroulé du programme, il apparaît que quelques personnalités sujets de communications ne semblent pas correspondre à l’intitulé du colloque », comme Tocqueville ! ou Soustelle !! Elle épluche le programme du colloque et confirme ses interrogations « sur l’ambigüité de leur positions par rapport à la colonisation et à la guerre », au point qu’un des participants, « Aïssa Kadri se retire du colloque. Il s’en explique dans un texte remis hier aux organisateurs du colloque et dont il nous a remis, précise-t-elle, une copie » (reproduite sur la moitié d’une des deux pages de l’information). Il explique que « l’introduction de personnalités, dont les positions ont été pour certains fortement ambigües… et pour d’autres, clairement affichées pour la colonisation et la répression…, a changé la philosophie globale du colloque… » au point qu’elle «peut être comprise par un large public comme une tentative de révisionnisme historique qui n’est pas clairement assumée (…) qui me semble pour le moins, tenter de faire valoir in fine un faux équilibrisme entre des mémoires profondément antagonistes… »
Merci à la journaliste et à el Watan pour la qualité et la clarté de l’information. Voilà deux pages intelligemment bien remplies et qui ne sont pas déparées par le rappel de Visage de Pierre « le roman-vérité sur le 17 octobre 1961» de William Garner Smith, que Christian Bourgois vient de déterrer de sous les décombres où l’avait enfouie depuis 1963 ! la chape de plomb de la censure… éditoriale*, qui a l’habitude de sévir dans le pays de 1789 et des Droits de l’homme, même en dehors de la période de la guerre d’Algérie.
La valeur de ces deux pages d’information est rehaussée par le soutien apporté à Aïssa Kadri, que je salue ici pour son geste courageux et son honnêteté intellectuelle. Il en a bien besoin, ce soutien, car les maîtres de l’école historiographique française, ou leurs chargés d’affaires, sont sans pitié pour ceux qui sortent des rangs**. Et j’attends de voir l’attitude de ses collègues participants au colloque, algériens et même non algériens, dont j’espère qu’ils seront nombreux à ses côtés pour lui éviter des représailles toujours possibles…
Pour ma part, et dans le cadre de la problématique du colloque évoqué ci-dessus, je voudrais faire connaître ces quelques Bonnes pages du 3e tome de mon livre N’est-il d’histoire que blanche ? sur ce que j’ai appris de l’action de ces Français justes qui ont aidé notre combat libérateur. L’un d’eux, F. Fanon, s’est même fait Algérien combattant de la libération nationale…

* Les historiens ne peuvent oublier les tristes épisodes des interdits d’édition qui ont frappé une première fois Eric Hobsbawm et son best-seller Le Court XXe siècle, puis une seconde fois Edward W. Said et son excellent Culture et impérialisme…
**Les universitaires qui ont participé au mouvement des 121 en 1960 ne peuvent oublier les mesures officielles de radiation de leurs postes qui les ont touchés dans leur raison d’être plus que dans leur gagne-pain. En plus des agressions que nombre d’entre eux ont subies de la part de la Main rouge ou de l’OAS au sinistre souvenir… Mais le mal est si profond que l’on a vu un Pierre Vidal-Naquet – qui avait alors subi de telles mesures disciplinaires pour ses positions contre la torture et les disparitions forcées pendant la guerre d’Algérie ! – publier dans la revue Esprit un véritable oukase déniant à un de ses jeunes collègues la capacitéet le droit d’écrire sur l’occupation colonialiste de l’Algérie par la République impériale sous prétexte d’exagération dans l’interprétation des documents d’archives dont il s’est servi. Ce faisant, bien sûr, il le désignait aux interdits d’édition…
***

– C’est vrai que Lebjaoui est un enjôleur…

– Pas seulement. Il était convaincu de ce qu’il défendait et savait le défendre ; il avait un pouvoir de persuasion extraordinaire. Savoir gagner la confiance de Chevallier ou même de Camus, tout en se déclarant « FLN », il fallait le faire ! mais encore plus de faire partager sa vision du FLN à Abbane et Ben M’hidi ! On peut s’imaginer alors l’influence qu’il a pu avoir sur les travaux du congrès [de la Soummam] !
Tout comme la partie concernant l’ALN porte le sceau de ses responsables novembristes présents, celle relative aux moyens politiques, et d’abord l’organisation, revue, du FLN, porte l’empreinte de Lebjaoui et Ouzegane, de l’équipe sur laquelle donc s’est appuyé Abbane pour préparer les textes du congrès… Sous cette double influence, bourgeoise et marxiste critique, bien que cadrée par le trio Abbane, Ben M’hidi et Krim, le FLN de Novembre subit une sorte de remodelage pour qu’au plan politique, sa démarche s’efforce de gommer ses « tendances » à la « violence » et mette en avant sa volonté de conjuguer ses efforts avec ceux des courants anti-guerre français pour les encourager à s’exprimer en vue d’isoler les positions des jusqu’au-boutistes… Lebjaoui était si convaincu de l’efficacité de cette ligne que, l’exposant quelque quinze ans plus tard, en 1970(1), il n’a pas montré le moindre doute même après la magistrale démonstration de Ferhat Abbas – qu’il aura dû lire à sa sortie en 1962 – ; le témoignage de ce que ce dernier a appelé « l’échec des hommes de ma génération », celui de n’avoir pas fait prévaloir une solution pacifique, de n’avoir pas pu « éviter la guerre de libération. » La liste est longue qu’il donne des hommes d’État éminents sollicités « avec l’espoir de les associer à une politique constructive qui ait un sens. […] De tels hommes, que nous avons considérés comme les héritiers de la Révolution française, émancipatrice des hommes et des peuples, et qui avaient leur mot à dire dans les affaires coloniales et qui pouvaient changer le cours des événements, se sont contentés de couvrir les erreurs les plus graves et d’appliquer la loi du silence…»(2)
Plus loin, Abbas précise : « …ma génération et celles qui l’ont précédée se sont obstinées à recourir à la France républicaine et libérale contre la France colonialiste et tyrannique. Elles pensaient qu’il suffisait d’éclairer la première sur des contradictions qui ont fait naître nos malheurs pour qu’elle y mette fin. [Abbas précise :] contrairement à ce que j’ai longtemps cru, l’existence d’un prolétariat révolutionnaire en France et celle des libéraux ne changeait rien aux données fondamentales du problème colonial… »

– Notre grand Abbas témoigne là d’une dure et riche expérience…

– Assurément, et son diagnostic sera confirmé en 1979 par H. Hamon et F. Rotman, les auteurs des Porteurs de valises(3), avec leur enquête exhaustive sur « La résistance française à la guerre d’Algérie » – c’est le sous-titre de leur livre – ; une étude dont il ressort que ce mouvement a été aussi héroïque qu’étriqué et difficile à réunir. À tel point que P. Vidal-Naquet peut dire dans la préface au livre : « Lors du pogrom du 17 octobre 1961, « jour rayé de l’histoire de France » comme disent les auteurs, les Algériens s’apercevront qu’ils restent seuls. »
Ajoutons que l’animateur infatigable de cette admirable « résistance » l’a résumée dans ce raccourci saisissant : « …nous nous sentions chaque jour un peu plus défaits, un peu moins efficaces, et […] au bout de nos faibles bras pendaient en vain nos armes dérisoires. Du bulletin de vote à la valise, de l’action légale à l’action clandestine, du meeting à la désertion, toutes ont été brandies, toutes ont fait long feu : certains objectifs, il est vrai, furent tout de même atteints (ceux qui réclamaient la paix ont fini par l’avoir, ceux qui souffraient d’une mauvaise conscience ont pu s’imaginer guéris, ceux qui n’avaient rien tenté en ont paru justifiés, et peut-être même ceux qui avaient prétendu aider le peuple algérien y étaient-ils plus ou moins parvenus), mais nous ne nous en sommes pas moins retrouvés tous au même point, les uns privés de leurs droits civiques, les autres ne voyant plus ce qu’ils pourraient en faire… »(4)

– La répression coloniale était là…

– Sûr, et aussi impitoyable qu’avec les Algériens. Il faut remarquer que Jeanson compare là deux interventions incommensurables : d’une part, cette précieuse petite insurrection qualitative de l’esprit de 1789 contre la République impériale et sa cruelle guerre de reconquête, que résume justement la formule des 121 reconnaissant que « la cause du peuple algérien, qui contribue de façon décisive à ruiner le système colonial, est la cause de tous les hommes libres » ; et d’autre part la « puissance » avec laquelle Fanon a « bandé son arc » pour « déchirer le ciel de notre monde [de] cette flèche intrépide dont le vol n’a pas fini d’ébranler des multitudes de consciences humaines… »

– Quelle belle comparaison !

– Elle est surtout juste et éclairante. Pour aussi remarquable qu’ait été ce sursaut – au profit du combat de notre peuple pour sa libération –, de ce qui reste quelque peu vivant de l’esprit de 1789 dans la République impériale française, il n’est rien à côté de l’apport qui lui est venu de Frantz Fanon. D’autant que ce sursaut ne signifie pas une rupture radicale avec le racisme de la société dite métropolitaine qui maintient la colonisation. Ce que soulignera, par exemple, Fanon qui, dans son dialogue ultime avec Sartre lui reprochera de ne pas marquer une telle rupture par rapport à la guerre d’Algérie(5) ; il lui vouait pourtant beaucoup de respect ! Il est remarquable de trouver chez de nombreux intellectuels démocrates français cette même attitude chauvine enrobée dans un paternalisme dégoulinant de fierté des valeurs de 1789 à la sauce impériale : valait-il la peine, disent-ils, de contrevenir à la loi républicaine pour aider ces prétendus « révolutionnaires » algériens vu qu’ils ont échoué à faire la révolution socialiste ?

– Francis Jeanson, me semble-t-il, a relevé ce « t‘âm ‘akkès », comme on dit chez nous, cette conduite intéressée…

– Tu as raison. Il l’a fait dans sa Postface en notant : « …nous passons notre temps, nous autres Européens, à jouer à cache-cache avec les réalités – au nom de notre idée de la Révolution : quand il s’agit de nous, ce n’est pas le moment ; quand il s’agit des autres, ce n’est point ainsi qu’il eût fallu s’y prendre. Et pour nous en tenir au cas des Algériens, Dieu sait toutes les déceptions qu’ils nous ont procurées… » Il ajoute : « J’entends dire – esprit français pas mort – que le peuple algérien n’est pas encore sorti de l’auberge… C’est vrai : pour lui, tout reste à faire. Et c’est faux : car il a choisi d’en sortir, il y a dix ans, au point qu’il est déjà dehors, quels que soient les liens qui le retiennent encore à l’intérieur. Difficile
pensée, j’en conviens, pour ces vrais prisonniers que nous sommes, bien trop aveuglés par les splendeurs de leur palace, par son confort et par les feux qu’il persiste à jeter sur lui-même, pour pouvoir déceler le travail de délabrement qui ne cesse de s’inscrire jusque dans ses fondations, ou le lent épaississement de ces ténèbres qui le cernent. »6

– Quelle lucidité montre là Jeanson !

– Tu as raison. Délabrement de la maison intellectuelle française et ténèbres l’entourant, plus personne n’en doute tant en sont devenus visibles les stigmates. Mais les intellectuels français ne peuvent pas le voir, car ils sont prisonniers de la « chape de plomb » orientaliste qui leur donnerait le droit, pensent-ils, de douter de la scientificité des productions « indigènes » et même de leur fermer la porte de l’université et de l’édition hexagonales…

– Revenons à l’apport de Fanon à notre lutte…

– Là aussi Fr. Jeanson, en bon connaisseur de l’œuvre de Fanon, donne l’explication imagée de la rencontre de Fanon avec le peuple algérien qui vient d’engager sa lutte de libération : « …ce nègre, arrière-petit-fils d’Africains, dit-il, n’a finalement résolu son propre conflit qu’en assumant sa lointaine origine par la médiation d’un peuple, africain mais de race blanche : entre sa propre conscience (blanche) et son propre corps (noir), toute dialectique – si généreuse qu’elle fût – demeura vaine, jusqu’au jour où il parvint enfin à se donner un corps social. »
Fanon prend contact avec notre peuple résistant à travers l’Algérie malade aliénée que les hasards de sa nomination à l’hôpital psychiatrique de Blida a mise entre ses mains. Cette rencontre, qui va durer à peine trois années avant son expulsion, fait toucher du doigt au colonisé qu’il est lui aussi, en même temps l’oppression coloniale et la remise en cause libératrice de cette sujétion… Il se reconnaît dans cette réalité(7) à un point tel qu’il s’y engage corps et âme, par la réflexion et l’action. Il en fait même le modèle théorique du nouveau cours sociopolitique qui marque la marche du monde ; un cours où le colonialisme est dénoncé dans son principe et ses arrogants symboles. Une nouvelle vision du monde s’impose à partir de la perspective du colonisé – qui ne veut « rattraper personne » mais qui se redresse en tant qu’homme –, ce qui permet l’éclosion d’une œuvre maîtresse comme L’Orientalisme d’Ed. Said et toute une production intellectuelle interrogeant les divers post-(colonialisme et autres concepts du genre) qui a mis à mal le courant orientaliste français.Said décortique et dénonce l’entreprise qui, à travers les meilleures productions de l’esprit (science, politique, littérature, récits de voyages), permet à l’Occident de : créer « l’Orient », « son double, son contraire, l’incarnation de ses craintes et de son sentiment de supériorité tout à la fois, la chair d’un corps dont il ne voudrait être que l’esprit »(8).
Quant à la résistance initiée par Novembre, Fanon n’hésite pas à s’y engager pleinement en affrontant « la terreur qui pesait quotidiennement sur lui dans cet enfer « hospitalier » de Blida, où ses jours et ses nuits se partageaient entre les vrais fous et les faux, entre les aliénés de la colonisation et les militants de l’insurrection venus chercher dans cet asile un camouflage provisoire.»(9) Mais c’est par l’analyse et l’engagement théoriques qu’il va marquer son adhésion à Novembre, dans un premier temps en mettant en relief les profondes mutations
induites par la résistance dans la société fermée jusque-là à une modernité jugée ennemie, et en affirmant en conséquence – en cette année 1959 de tous les dangers (avec le plan Challe, notamment) – un diagnostic osé mais clair : « Le colonialisme a définitivement perdu la partie en Algérie, tandis que de toute façon, les Algériens l’ont définitivement gagnée. »(10)
– Ce verdict a été confirmé
– Indiscutablement. (…)
Abdelalim Medjaoui

 

1. Cf. M. Lebjaoui, Vérités…, Op. cit.
2. Ferhat Abbas, La Nuit coloniale, Op. cit. , p. 20 sq. (Cnqs)
3. Aux éditions du Seuil ; réédité dans la collection de poche Points-Histoire en 1981. À la lumière de cette enquête, M. Lebjaoui avait, pour la réédition algérienne de son livre en 2010, le loisir d’au moins actualiser, pour la relativiser, sa vision trop optimiste des possibilités d’aide de la part des démocrates français.
4. Francis Jeanson, dans « Reconnaissance de Fanon », Postface à Peau noire, masques blancs, Seuil, coll. Esprit, 1965, p. 210.
5. « … en s’arrêtant par exemple d’écrire et de participer à la vie intellectuelle française. » Cf. A. Cherki, Frantz Fanon, Seuil, 2000, Apic 2013, p. 122.
6. « Reconnaissance de Frantz Fanon », Op. cit., pp. 230 et 232.
7. Dès sa prise de fonction, et tant qu’il a été possible de se déplacer dans le pays, il prend l’habitude d’y entraîner ses internes à la découverte des structures locales, paysannes notamment, pour comprendre les pratiques de vie et croyances (« séances de maraboutisme et d’exorcisme, cherchant constamment à approfondir sa connaissance de la société et de ses mutations. » A. Cherki, Op. cit., p. 103.)
8. Tiré de la 4ème de couverture du livre d’Ed. Said, L’Orientalisme, Seuil, coll. Points-Essais, 1978, 1995 et 2003.
9. Témoignage de Fr. Jeanson, dans Postface cit., p. 214.
10. Fr. Fanon, Sociologie d’une révolution. L’An V de la Révolution algérienne, PCM/petite collection maspéro, 1959-1968, p. 13.  

 

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