Abdelalim Medjaoui : Il y a 95 ans, le 5 février 1917, naissait Mostefa Benboulaïd. Il tombe au champ d’honneur le 21 mars 1956. par Abdelalim Medjaoui.

Abdelalim Medjaoui : Il y a 95 ans, le 5 février 1917, naissait Mostefa Benboulaïd. Il tombe au champ d’honneur le 21 mars 1956. 

La mort de Ben Boulaïd

Bonnes pages du livre de Abdelalim Medjaoui : N’est-il d’histoire que blanche ?, t.2, (en voie d’édition).

 

Et qu’en est-il de la zone 1 (les Aurès) au sujet de laquelle Dahleb a rapporté les inquiétudes de Zighoud [sur le sort de Si Mostefa] ?
– La perte de Badji Mokhtar, me semble-t-il, a privé Zighoud et les dirigeants de la zone 2, non seulement du lien fiable qu’ils avaient par son intermédiaire avec les Aurès-N’memcha, mais des informations crédibles que leur apportait ce fin connaisseur de la situation interne de la zone 1, que des années de militantisme semblent avoir lié au noyau de l’OS dont Benboulaïd protégeait et entretenait la flamme.
Cette coupure d’avec la zone 1 – aggravée par le bouclage quasi-total de cette dernière par l’état de siège mis en place par l’ennemi –, a fait que Dahleb rapporte cette impression que quelque chose de grave s’y est produit. Zighoud a fini, dit-il, par lui donner son sentiment que Benboulaïd était mort, en le décourageant d’aller plus loin…
Ce « fait », sur quoi se base l’impression dont fait état Dahleb dans ses souvenirs reconstruits bien après l’événement, n’est pas confirmé par un écrit d’archive[1] où il est question de Benboulaïd vivant… Ce document, qui fait état avec plus de précision de la mission de Si Saad, montre que l’image que la direction se fait de la zone 1 ne vient pas de Zighoud…
Et, comme le drame se produira – après celui, encore inexpliqué alors, de Chihani –, il se bâtira autour de cela, appris de façon indirecte et forcément déformée, des hypothèses et une interprétation erronées des faits qui auront des conséquences encore plus dramatiques sur la zone et ses responsables…

C’est-à-dire ?

– La matérialité des faits, c’est-à-dire le drame qui a frappé la zone par la perte de ses deux premiers et prestigieux chefs, a été expliquée, par la direction exécutive de la Révolution – et nombre d’historiens, d’ailleurs, n’y ont pas été de reste – à la lumière de considérations sociologiques dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles ne sont pas assurées… Une sociologie mise à l’honneur par une Mme G. Tillion pour expliquer le « retard » de la région et dénoncer, par empathie pour les populations, la responsabilité de la colonisation de n’avoir pas contribué à faire reculer ce retard autant qu’elle l’aurait fait ailleurs ! une sociologie donc typiquement « orientaliste »…
Et comment de telles considérations sociologiques se sont-elles manifestées ?
– C’est Courrière qui se surpasse dans ce sens en comparant la « sauvagerie » des hommes de la région à celle de la nature, alors qu’il décrit crument le comportement réellement sauvage des officiers et soldats français achevant des blessés ou torturant des prisonniers sans se poser de problème moraux.
Cependant il n’a pas beaucoup d’informations sur ce qui se passe dans les djebels et imagine des fake-news (avant l’heure), ne sachant pas la mort de Chihani, dont il dit qu’il appuie Benboulaïd après son évasion, à reprendre en mains une situation dégradée… Mais malgré cette vision « tillioniste », si on peut dire, (et reflétant également l’état d’esprit de la direction de la révolution), il ne peut ignorer la qualité de la résistance que les maquisards opposent à l’armée ennemie… qui, précise-t-il, avait pour « mission de nettoyer à n’importe quel prix cette région où on avait implanté les premières SAS sous la houlette du général Parlange. » Aussi fait-il état d’un coup que ces « bandes tribalistes » réussissent… et dont nous ne résistons pas au plaisir de le rapporter pour sa signification profonde.
En ce « 8 mars 1956 », écrit Courrière[2], où « la légion est accrochée […] par une unité de l’ALN […] puissamment armé[e]… six Allemands, en contact avec les rebelles chaouïas, ont déserté pour les rejoindre… » Il explique :
« Le FLN a fait un gros effort de propagande sur cette arme d’élite qui lui inflige de lourdes pertes. » Il a « trouvé la faille : les légionnaires sont sujets aux coups de cafards… dans ce pays où… la vie est rude, triste. L’hiver n’est pas encore fini. Les hommes de Benboulaïd ont promis aux déserteurs allemands de les renvoyer dans leur pays. La propagande a réussi. Sitôt les six déserteurs… récupérés avec leurs armes, la bande a décroché… »

C’est là un témoignage qui montre la bonne santé de l’ALN dans la région…

– Oui, surtout au plan de la finesse politique dont elle fait montre à travers cette action hautement élaborée comme ne peut s’empêcher de le regretter Courrière. Qui ne peut que témoigner de son « puissant » armement, au moment où Benboulaïd revient dans la zone qu’il avait quittée pour justement aller en chercher en Libye. Un armement pris sur l’ennemi… Signe que les « luttes entre chefs » pendant l’absence de Benboulaïd n’ont pas empêché l’ALN de se développer. Le chef a d’ailleurs dû participer à cet accrochage[3] et entendre le bruit et la fureur de celui du lendemain 9 mars, où Courrière raconte la fin du « capitaine Krotof, le légendaire « Moustache » » : légionnaires, et paras de Krotof largués par hélico, « ont bientôt le dessus. Mais ils sont bloqués par le tir ajusté et terriblement meurtrier d’un commando fell retranché dans une grotte. […] Il faut une demi-heure pour déloger les cinq fellaghas. B. les termine à la grenade. […] Krotof […] avance à la rencontre de la patrouille. Encore une rafale, puis un coup de feu […] » Krotof s’écroule, « atteint en plein cœur par la balle d’un tireur isolé […] L’épopée commencée en Indochine se termine ce 9 mars sous le vent froid des hauts plateaux de Nemencha… »
Son remplaçant… « allait, le 15 mars porter un coup fatal au FLN de l’Aurès… » avec « cette fois pas de bagarre, de la gamberge »[4], le coup du poste dont l’explosion emportera Si Mostefa ! La « gamberge » – l’intelligence, la psychologie – portera, là, à l’ALN, un des coups les plus durs, sinon le plus terrible, de toute la guerre de libération…

Et que fait Benboulaïd pour reprendre en main les affaires de la zone 1 entre son évasion et l’attentat dont il a été victime ?

–  Il reprend pied dans sa zone qu’il trouve disputée entre chefs « ennemis » : dont les principaux sont, d’un côté son frère Omar et de l’autre le duo Adjoul-Laghrour qu’il avait laissés comme soutiens et protecteurs de Chihani… Sa première réaction à cet état de fait : une leçon politique où il éclaire les racines de la division. « Le taureau n’est pas encore tué qu’on veut déjà en partager la dépouille »…
Puis avec plus de précisions, comme le rapporte M. L. Madaci[5], il « averti[t] : faites attention, les enfants, les responsables actuels de la Révolution ne le sont devenus que grâce à un concours de circonstances, heureux ou malheureux, seul l’avenir le dira. Ce concours a fait que sur 19 chefs, 11 sont des touaba [sa tribu]. Il faut que cela change. La révolution n’est la propriété ni d’un homme ni d’une tribu. Chaque zone, chaque région, chaque secteur devront choisir leurs chefs, selon leur mérite » !

Belle leçon politique, c’est vrai…

– …que, malheureusement, sa disparition ne permettra pas de mettre en œuvre, alors qu’elle aurait aidé à faire que les nécessaires luttes entre élites émergeant, c’est-à-dire les luttes de classes soient moins heurtées qu’elles ne le seront… dans la zone 1, mais aussi plus généralement là où les chefs se sont heurtés. Mais on ne peut être d’accord avec la conclusion tirée de cet avertissement, selon laquelle « Mostefa est le seul à aborder le problème du tribalisme de front et sans hypocrisie », que semble reprendre à son compte notre auteur-tamiseur ; car cette question du tribalisme est depuis longtemps dépassée… Ce que Benboulaïd met en relief est un problème moderne, celui de l’émergence des élites grâce au « mérite », et non grâce à un « concours de circonstances ». C’est un problème semblable qu’a affronté, par exemple,  Lénine, quand il a mis en garde contre l’esprit « grand russe » lors de la Révolution bolchévique : des révolutionnaires non russes – comme Staline – y ont participé et, malgré leur « mérite » risquaient, du fait de cet esprit, de ne pas émerger à la place où ils ont été en mesure de donner tout ce qu’ils pouvaient à la Révolution…
D’où est venue cette modernité à Si Mostefa ?
– La question est tellement importante que l’on doit faire ici une digression historique…
C’est le moment de situer Benboulaïd et de voir d’où il vient. Pour cela, appuyons-nous sur une de nos historiennes les plus appliquées, Ouanassa Siari Tengour, qui dans son étude[6] sur l’un des animateurs de la scène politico-militaire de la région, nous en rappelle la vitalité socio-économique et politique.
Loin de l’image grise qu’en ont donnée les sociologues coloniaux, elle défend l’idée que les Aurès-N’memcha ne sont pas compartimentés en fiefs tribaux vivant en autarcie et dans la rivalité entre eux ; ils ne sont pas non plus en marge de la vie du pays… C’est au contraire, une région de passage et de mouvement du fait de la transhumance des troupeaux que les rigueurs du climat imposent aux populations agro-pastorales du massif… une région irriguée culturellement et politiquement par les idées du mouvement national en évolution, avec – au moins – deux points temporels d’ancrage 1936 et 1945.
« Dès 1936, écrit O. Siari Tengour, s’appuyant sur un travail de Fanny Colonna, l’Association des oulémas y développe une grande activité, en ouvrant des écoles dans la vallée de l’oued Abdi, dans différents villages comme Ménaâ, Nouadher, Tagoust, Arris, Tifelfel…, multipliant la création de cercles culturels (nadi), avant de rallier à ses idées, en un temps très court, deux des principales zaouïas du massif de l’Aurès[7]. »
En réalité, un travail préparatoire de fond avait été mené dans ce sens par l’émir Khaled… le précurseur du mouvement national moderne… si l’on en croit le reportage de Lamine Lamoudi dans son Trait d’union (10, oct. 1923, du meeting tenu à Biskra avec « plus de 3000 personnes (je n’exagère pas du tout) », précise l’auteur, « des femmes, des vielles campagnardes, celles qui ont connu le vrai courage de leurs pères, de leurs aïeux, et qui en signe d’applaudissement lançaient leurs you-you de joie…»[8]
Plus tard, les militants et les populations chaouis participeront activement aux luttes de leurs voisins et parents du Sud tunisien pour l’indépendance de leur pays, en accueillant les « fellaga » et en s’éveillant aux différents positionnements de classe entre le chef du Sud, Benyoucef, et le leader national, Bourguiba…
C’est pourquoi on ne peut pas suivre notre historienne dans l’exposé plat – parce que marqué par l’orientalisme de l’école historique française[9] –, de ce qu’elle appelle les divers discours qui ont animé la région.
Le discours essentiel des islahistes ne nous semble pas politique et n’entre pas « en compétition […] avec d’autres discours politiques », mais, fondamental du fait de son essence civilisationnelle, comme l’a noté Jacques Berque, il nourrit les débats qui font évoluer le mouvement national dans sa diversité vers son mûrissement[10], tel qu’on l’a vu dérouler son cours sous la plume de F. Abbas dans La Nuit coloniale
La nouveauté des thèmes qui visent à rénover l’islam et que propose l’islah des Ouléma, à l’échelle nationale, intéresse ici les jeunes gens de l’Aurès pour l’appel qu’il lance à recycler « dînuna », en retard par rapport à « dînuhum », – tel qu’en avait éprouvé le besoin l’émir Abdelkader –, et pour le désenclavement qu’il leur permet par l’ouverture sur un monde arabo-musulman à la recherche d’une Nahdha civilisationnelle, après l’avortement provoqué par les grandes puissances, des expériences-phares d’islah (réforme culturelle) de Mohamed-Ali d’Égypte, des Tanzimat ottomanes et de notre Émir. Nous pensons qu’islah – puisque le terme est consacré –, est préférable à « réformisme », terme qui introduit l’équivoque sur l’action civilisationnelle des ‘ulama en l’alignant sur les positions politiques de certains de ses chefs ou en certaines occasions (comme dans l’aventure du Congrès musulman, par exemple).

Il y avait aussi le discours communiste…

–  Oui, c’est le seul qui tente la « compétition » avec celui du mouvement national… Mais il se démarque de ce dernier et des AML en mai 1945, en créant, lui, les AD (Amis de la Démocratie).
Mai 1945 : là se situe l’autre important point de césure et d’ancrage ! Alors, apparaît un des grands animateurs du procès de dissipation des rêves réformistes du système colonial, de la résistance et de l’affirmation nationales, Mohamed Belouizdad…
C’est sous sa houlette que s’est fait le redressement  d’un mouvement national éreinté par le saccage de l’expérience des AML, dans ce Constantinois particulièrement accablé par l’ennemi. Les Aurès-N’memcha ont été son champ de manœuvres entre le nord de la région et son sud, aux confins sahariens (El Oued, et vers la Libye), dans son action d’éducation, de réanimation de militants et de structures de lutte politique, de réflexion sur les enjeux de cette lutte, sur la nécessaire capitalisation de l’expérience qui a fait tant peur à l’adversaire, sur les moyens à envisager pour rendre illégitime la répression, et renforcer la résistance en en palliant la vulnérabilité…
C’est là que se sont formés les hommes animés de cet esprit et qu’a germé l’idée de la résistance armée ; c’est là qu’a commencé la recherche d’armes, et c’est Mohamed qui en a acquis les premières réservées à ce but politique, et leur a trouvé des dépositaires militants. Il en inaugurait ainsi l’organisation de filières d’achat et de caches sûres, réactualisant des traditions de résistance passées : Il n’a sans doute pas oublié que Lambèse est une des bases fortes extrêmes du limes que les Romains ont tracé pour leur expansion, et au-delà duquel ils n’osaient pas s’aventurer ; et que les ruines de Nara, où Si Mostefa terminera son haut parcours, sont le résultat de la résistance farouche de cette extension des Zaatchas, et de l’infâme incendie que l’ennemi a allumé pour en venir à bout en y enfermant ses habitants sans leur laisser aucune possibilité de sortie…

Mostefa Benboulaïd a-t-il connu Mohamed Belouizdad ?

– Benkhedda signale Si Mostefa mêlé au transport des armes procurées par Mohamed, de « Zribet Hamed jusqu’à l’Aurès… »[11]. Mais, c’est au moment du reflux du Mouvement national accablé par le drame de mai 1945, que Si Mostefa va se révéler, dans ce processus contradictoire dans le cours duquel, en même temps qu’apparaît dans le PPA une aile légaliste, le MTLD, s’affirme également l’OS qui se donne pour tâche d’œuvrer à la préparation et la réalisation du but premier du parti, l’indépendance. Ce bourgeois est bien intégré dans l’économie du capital colonial, où il est peut-être mieux assis que Zighoud ; c’est un cultivateur et un éleveur aisé, propriétaire aussi d’une ligne de transport de voyageurs ; c’est donc ce qu’on appelle un capitaliste productif…
Ce bourgeois, donc, émerge comme un responsable à la direction du MTLD, dont il est promu membre du CC où il jouit du respect de ses pairs, y compris de Messali. Sa formation, sa sagesse et sa maturité lui permettent d’y être un efficace et fervent défenseur de… l’OS ! dans la pleine obédience au MTLD et la stricte observance formelle de ses règles de fonctionnement organique. Son savoir-faire politique, son esprit unitaire le mettent, en effet, à l’aise dans une telle position découlant des engagements même du parti légal en tant que composante du PPA… Dans la crise qui s’enfle autour de la place et des difficultés de l’OS, il tient le rôle du dénominateur commun, du pacificateur des tensions, de l’unificateur des positions, s’adressant toujours avec respect autant à ses émules du CC pour les amener à plus de fidélité aux décisions prises en commun, qu’à Messali pour lui faire défendre l’unité des rangs pour l’objectif essentiel du parti de l’indépendance. Et ce n’est pas une surprise, quand la rupture menace de se consommer, de le trouver à tenter de la conjurer avec le CRUA…
Avant cela, lorsque le CC a pris la décision, illégale aux yeux des engagements, de dissoudre l’OS, il ne s’est pas opposé de front à cette décision que semblait imposer la préservation légale du Parti et qui a dû révulser son être militant ; mais il l’a contournée discrètement en transformant formellement l’organisation « ossiste » sous sa direction en daïra « légale » du MTLD… agissant ainsi non par duplicité, mais avec la volonté de pouvoir continuer à œuvrer à faire mûrir les choses, de ne pas nuire à la protection légale du Parti sans abandonner le terrain de la lutte dévolue à l’OS…
Il fera même des Aurès-N’memcha, en 1950, un lieu d’accueil pour les autres hommes de l’OS poursuivis par l’ennemi et abandonnés à leur sort par la direction du MTLD. Ils y apprendront à se connaître et s’apprécier… Plus encore, sous sa calme et sage autorité, la région servira de foyer, de creuset à la maturation de l’idée de « la seule émancipation possible », comme la définira si bien Ferhat Abbas, en faisant profiter les débats des leçons du formidable mouvement modernisateur qui affermit la conscience nationale et la gonfle de tous les acquis de l’évolution du monde.

Tout cela est fait à l’insu des autorités coloniales ?

– Absolument, et malgré les fréquentes opérations de ratissage d’une armée ennemie sur le qui-vive, avant même l’apparition des « fellaga » tunisiens… Comme celle, « en 1952 » du nom d’« « Aiguille »[12] lancée […] pour déloger les « bandits d’honneur » des maquis que Benboulaïd venait de rapprocher du PPA… »
Nous avons déjà évoqué l’hommage rendu aux femmes de la région par Abdesselam Habachi, un des hommes de l’OS réfugiés dans la région… Pour justement protéger toute cette activité foisonnante – et ces hôtes, qui en sont la chair, venus chercher un toit protecteur contre les poursuites de l’ennemi –, elles assurent, en plus de l’intendance, les tâches vitales de liaison politique…
C’est cette maturation qui explique la place de la zone (wilaya) 1 comme bastion de la guerre de libération, ainsi que l’engagement de Si Mostefa, devant ses collègues des « Six », qu’il tiendra au moins six mois en attendant que les autres zones s’organisent pour rejoindre pleinement le combat…
Cette préparation de base, large et en même temps condensée, donne l’envergure, assumée avec modestie, à Si Mostefa et aussi la capacité de rompre avec Messali et le CC sans heurts et plutôt dans le respect, tout en réussissant à éviter que les ratiocinations idéologiques de leurs partisans viennent perturber l’engagement de la lutte armée et semer le doute sur sa justesse.
Il assistera, aux rencontres organisées par le CC jusqu’à celle, ultime, de mars 1954 – là avec son adjoint (Chihani) – où s’est confirmée la décision de tenir le congrès (anti-Hornu)… Il refusera poliment le soutien financier et matériel d’un envoyé de Messali qui demandait qu’on déclare mener la lutte au nom de Sidi El Hadj… et l’on a déjà signalé cette assemblée évoquée par le commandant Merarda Bennoui, où Grine a ouvert la séance au nom de Messali…

C’est ainsi également qu’au 1er Novembre 1954, il réussit les actions armées les plus significatives…

– Tu as raison : celles qui ont, rappelons-le, ébranlé le système colonial, au point que celui-ci a ressorti alors tout l’attirail infernal mis au point depuis Bugeaud…  mais là, dans les Aurès, la lutte de libération nationale était bel et bien engagée…
Mais c’est aussi parce qu’il est fait de cette argile-là que Si Mostefa réussit l’évasion la plus spectaculaire, lui qui n’avait pas le talent de serrurier de Zighoud…
Et, surtout au plan politique, qu’il règlera, en législateur responsable de la Révolution, dans le court laps de temps qui a suivi son évasion, deux gros problèmes :
.- Le premier, c’est quand, reprenant pied dans sa zone, il a trouvé le responsable régional du PCA, Laïd Lamrani, avec un de ses adjoints « pied-noir », venus au maquis proposer de contribuer à la lutte armée…
 Adjoul, qui les avait reçus dans sa région, les présente à Si Mostefa… On se rappelle que ce dernier a été ferme avec les communistes de M’chounech concernant l’égide sous laquelle doit se mener la lutte armée. Et qu’après avoir consulté la direction de leur parti à Alger sur cette question, ils ont dû remettre leurs armes…
Si Mostefa refuse d’écouter les arguments des deux responsables communistes sur l’intérêt d’une co-direction de la lutte armée et avance qu’il y a un front ouvert, où on peut entrer librement, mais sans y apporter une idéologie autre que celle de l’indépendance ; et il leur demande de renier leur parti pour le danger de division qu’il constitue, sans quoi ils seront exécutés.
Ce qu’il fait avec esprit de responsabilité et fermeté devant leur entêtement idéologique…
.- Quant au second problème, il concerne Ahmed Ben Abderrazzak, le futur Si Houès… C’est quand ce dernier se présente à lui exprimant sa volonté de s’engager dans les rangs de l’ALN de la zone où se trouvait M’chounech dont il était originaire, Si Mostefa refuse de l’intégrer, lui reprochant d’être encore « messaliste » et donc un danger pour l’unité des rangs. Mais devant son insistance… et l’intervention en sa faveur de proches de Si Mostefa[13], ce dernier lui fixe une tâche où il pourrait donner corps à son vœu : tu es du Sud, or cette région reste inorganisée. Prends appui sur ta région, M’chounech, et vois comment asseoir l’ALN-FLN dans cette zone (Sahara) encore en friches…
Si Haouès et la zone(-wilaya) 6 viennent de naître !
En effet, on le voit lors de l’ultime réunion que prépare Si Mostefa, et que Merarda Bennoui rapporte à sa manière[14] :
« Cette réunion […] a regroupé les responsables des zones* 1 et 2, ainsi que Si Ziane Achour et Si el Haouès*, représentants le Sahara. Si Ziane était responsable d’un groupe important de Messalistes et commandait la région du Sahara. Contacté par Si el Houès, Ziane a accepté de rencontrer Benboulaïd à Tafrent […] Il mit fin ainsi à ses relations avec les messalistes et rejoint la révolution, avec près de 700 hommes… »
Si Houès tombera au champ d’honneur le 28 mars 1959, en tant que chef reconnu de cette wilaya 6… venue compléter la structuration de la résistance armée sur l’ensemble du pays…
Voilà où en est la zone-base de l’action de libération engagée le 1er novembre 1954, au moment où elle perd – mais, en réalité, c’est toute l’Algérie qui perd – le 21 mars 1956, le chef plein de ressources humaines et politiques qu’elle venait à peine de récupérer…
Quel prestigieux parcours !
Oh, oui. Il avait eu le temps, à la réunion préliminaire du djebel Lazreg d’énoncer les orientations fondamentales pour le règlement des problèmes liés à l’émergence des élites et dirigeants de la lutte de libération… qui auraient sans doute pu aider les Aurès-N’memcha – mais pas seulement – à régler les leurs dans de bonnes conditions, de façon plus apaisée… Mais sa disparition prématurée ne l’a pas permis… comme nous le verrons plus bas.

Comment et pourquoi ?

– La question est un peu compliquée : l’auditoire qui reçoit l’« avertissement » de Si Mostefa ne peut en saisir pleinement les implications, car il est tout à son contentement du « miracle » d’avoir récupéré son chef historique. Et nombre parmi les présents sont sous le coup du jugement définitif porté contre un Adjoul, qui a eu l’audace de douter de lui et de son héroïque évasion, donc responsable de « crime de lèse-majesté »… Cette assemblée n’est pas en situation de comprendre ce que les conclusions exposées par Si Mostefa devant elle, doivent à l’âpre débat qu’a soutenu avec lui un Adjoul aussi efficace dans la conduite de la lutte armée que dans son plaidoyer pour la délimitation des responsabilités dans l’apparition des divisions entre chefs de la zone.
Il n’hésite même pas à reprocher à Si Mostefa d’en être à l’origine, lui qui a donné la primauté dans la direction de la zone à Chihani, par l’erreur de qui s’est constitué le lobby « touabi », autour de son frère Omar. Et ce n’est pas pour se défausser de la mort de Chihani, dont Adjoul, contrairement à Bicha, dit qu’il a subi son sort à l’issue d’un procès dont il partage la justesse même s’il n’a pas mis la main à l’exécution. D’ailleurs, l’auteur de l’acte, Abbas Laghrour tarde à répondre à l’invite de Benboulaïd… à cause d’une blessure – réelle – reçue lors d’accrochages avec l’armée d’occupation. Si Mostefa recadre l’affaire : « Adjoul, tu es mon fils. Fais bien attention ! Chihani est mort en martyr, même s’il a été tué par ses compagnons », et, devant la protestation de Adjoul que Chihani « a décimé l’ALN dans une opération suicidaire, pour son prestige. […] Vois où nous ont mené tes ordres de lui obéir en toutes circonstances !… » ;  il ajoute : « Je reconnais qu’il a commis une erreur en provoquant l’ennemi. […] Mais détrompe-toi, Adjoul, il restera pour moi un homme solide, malgré son jeune âge… »[15]
Adjoul fait montre là d’un sacré caractère…
– C’est le fruit de l’œuvre d’éducation de Benboulaïd, comme Chihani et Laghrour d’ailleurs, les trois cadres sur lesquels il s’est appuyé depuis la période de l’OS, et nous avons vu qu’il l’a ménagé, avec Chihani, en ne les exposant pas à l’imprévu, lors des actions du 1er Novembre…
Pour en revenir à notre sujet, c’est de l’âpreté de cette dispute avec Adjoul qu’il tirait les leçons pour remettre sa zone en plein ordre de bataille, en même temps qu’il amassait les éléments d’informations pour clarifier les complications qui pendant son absence avaient abouti à la division. Là est la source de l’orientation fondamentale dont il a été fait état plus haut et qu’il a exposée devant ceux qui ne pouvaient pas l’entendre… d’autant que certains se sentent confirmés qu’ils ont récupéré leur leader et avec lui, le leadership de la révolution, et qu’ils ont le devoir de le défendre contre leur(s) « ennemi(s) » qui ont osé en contester l’autorité !
Et la disparition de Si Mostefa va confirmer le diagnostic de Adjoul qui va être accusé – ce qui est plus grave ! –, de l’avoir tué, parce qu’il a critiqué sa gestion passée ; et l’accusation va être portée malgré son absence de la rencontre où s’est produit le drame. Et alors que Hadj Lakhdar, reconnaissant ses capacités et compétences, propose de lui donner la chefferie de la zone, écoutons le témoignage de Mostefa Bennoui  alors djoundi de son groupe : « Dieu seul sait, dit-il, ce qui s’était vraiment passé. Mais malheureusement dans les circonstances de l’époque, nous avions pris fait et cause pour l’accusation contre Adjoul » !
Que ces questions de direction sont compliquées !
Plus qu’on ne le pense ! Les luttes de classes ne sont jamais simples, surtout quand elles se manifestent sous des dehors de luttes tribales… d’autant qu’elles marquent – on tachera de le voir – l’histoire de l’émergence des élites non seulement dans cette zone 1, mais à l’échelle de tout le mouvement de libération…
Mais laissons la zone 1 à ses problèmes… Nous reprendrons le sujet plus loin.
Peut-être une dernière remarque sur cette tragédie. Comment expliquer l’erreur de manipuler le poste récupéré des Français, de la part de celui qui mettait en garde, comme le lui a rappelé Hadj Lakhdar juste avant le drame, contre tout ce que peut laisser l’ennemi après son passage, même des bonbons ? Cela reste un mystère !

Ce n’est pas le premier « grand » à faire une « erreur »

– Tu as raison ; et ce n’est pas l’occasion de philosopher…

 

[1]. Lettre de Abbane (20.01.1956), in Mabrouk Belhocine, Le Courrier Alger-Le Caire, Casbah, 2000, p. 128.

[2]. Y. Courrière, La Guerre d’Algérie.  T. 2, Le Temps des léopards, p. 353. Ce que notre auteur appelle « propagande » est en réalité un acte hautement politique digne de l’humanisme qui marque la guerre de libération : il offrait à des hommes en déshérence de reconquérir leur dignité d’homme, de se réhabiliter en refusant de continuer à prendre part à une telle guerre…

[3]. « C’est sans doute Laghrour qui accroche les Français », dira Adjoul à Benboulaïd… qui a vu les mulets chargés d’armes et de munitions récupérées par Abbas dans les N’memcha et envoyées aux Aurès… Cf. M.-L. Madaci, Les Tamiseurs de sable, ANEP, 2011, p. 223.

[4]. Y. Courrière, Le Temps des léopards, Op cit., p. 356.

[5]. Les Tamiseurs…, Op. cit., Récit de Mostefa Boucetta, p. 248.

[6]. Dans « Adjel Adjoul (1922-1993) : un combat inachevé », Insaniyat, 25-26 | 2004 : L’Algérie avant et après 1954, p. 37-63.

[7]. Cf. Fanny Colonna, « Les débuts de l’Islah dans l’Aurès : 1936-1938 », RASJEP, n° 2, juin 1977. pp. 277-287.

[8]. Abderrahim Taleb-Bendiab, Écrire l’histoire, APIC, Alger, 2015,  pp. 258-259.

[9]. Sur ce plan, comme sur celui du traitement de fond du sujet de son étude – le cheminement de son « héros » ou plutôt de son « anti-héros » (?) –, nous posons la question d’Aimé Césaire cinglant Gobineau : « N’es

t-il d’histoire que blanche ? »…

[10]. Cf. « Le Tremplin », du tome 1er de notre essai, N’est-il d’histoire que blanche ?

[11]. B. Benkhedda, Les origines du 1er novembre 1954, Dahleb, 1989, p. 132.

[12]. Cf. Mostefa Merarda Bennoui, Sept ans au maquis…, Op. cit., p. 10, qui précise l’insuccès de cette opération.

[13]. En particulier, Bicha Djoudi, qui plaida en rappelant qu’« on était tous messalistes ! » ; ce à quoi Si Mostefa répond : « Oui, Messali est notre père. Et même s’il a dévié, on lui doit le respect ! mais là… » Une grande leçon de respect et d’humilité militante devant le grand Monsieur, qui contraste avec la sentence insultante de Abbane à son encontre ! (Cnqs)

[14]. Mostefa Merarda Bennoui, dans Sept ans au maquis…, Op. cit., p. 56. L’auteur reconstitue les événements et cite les entités marquées par un astérisque (*) par les dénominations de l’après-Soummam…

[15]. Il faut relativiser ces informations doublement reconstituées, par Adjoul, et par le « tamiseur ». Mais l’ambiance nous semble rendue…

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